TU ART
de sa resolution, car nous estions bons amys.
Il fait donc son voyage et l'achevé heureusement; si bien qu'estant arrivé en Escosse, et ayant discouru toute sa resolution à la reyne, elle le reçoit humainement, et l'asseureestrele bien venu; mais, abusant de ceste bonne chère, il voulut s'attaquer à un si haut soleil, qu'il s'y perdit comme Phaèton; car, forcé d'amour et de rage , il fut si presumptueux de se cacher soubs le lict de la reyne , lequel fut descouvert ainsy qu'elle se vouloit coucher. Mais la reyne sans faire aucun scandale, luy pardonna, s'aidant du beau conseil que ceste dame d'honneur fit à sa maistresse dans les Nouvelles de la reyne de Navarre , lorsqu'un seigneur de la cour de son frère 1 , coulant par une trapelle faicte par luy exprès en la ruelle, la voulut forcer, de laquelle il n'en rapporta rien que honte et belles esgratignures : et le voulant faire chastier de sa témérité, et s'en plaindre à son frère, sa dame d'honneur luy couscilla que, puisqu'il n'en avoit eu que des esgratignures et honte, il estoit assez puny, et qu'en pensant faire clair son honneur, elle l'obscurcissoit davantage, estant l'honneur d'une dame de tel prix, qu'il ne se doit jamais mettre eu débat, et tant plus on le veut contendre, tant plus il va au nez du monde, et puis à la bouche des medisans.
Nostrc reyne d'Escosse, comme sage et prudente, passa ainsy ce scandale; mais ledict Chastellard , non content et plus que forcené d'amour, y retourna pour la seconde fois, ayant oublié sa première faute et son pardon. Alors la reyne, pour son honneur, et à ne donner occasion à ses femmes de penser mal , voire à son peuple s'il le sçavoit, perdit patience, le mit entre les mains de la justice, qui le condamna aussy tost à avoir la teste tranchée, veu le crime du faict. Et le jour venu, ayant esté mené sur l'eschafraut, avant mourir avoit en ses mains les hymnes de M. de Ronsard ; et pour son éternelle consolation , se mit à lire tout entièrement l'hymne de la mort , qui est très-bien faict et propre pour faire abhorrer la mort, ne s'aydant autrement d'autre livre spirituel, ny de ministre ny de confesseur.
Après avoir faict son entière lecture, se tourne
' L'amiral de Booniret.
VIES DES DAMES ILLUSTRES
vers le Heu où il pensoit que lu reyne fust , s'escria haut : « Adieu , la plus belle et la plus eruelle «princesse du monde;» et puis, fort constamment tendant le col à l'exécuteur , se laissa défaire fort aysement.
Aucuns ont voulu discourir à quoy il l'appelloi t tant cruelle , ou sic'estoit qu'elle n'eust eu pitié de son amour ou de sa vie. Là dessus qu'eust-elle sceu faire ? Si, après le premier pardon, elle eust donné le second , elle estoit scandalisée par-tout ; et pour saulver son honneur, il fallut que la justice usast de son droict : et c'est la fin de l'histoire.