ELIZABETH DE FRANCK, REYNE D'ESPAIGNB
J'escris icy de la reyne d'Espaigne , Eiiiabeth de France, et vraye fille de France, en tout belle, sage, vertueuse, spirituelle et bonne, s'il en fût oncques; et croy que, despuis la saincte Elizabeth , oncques aucune a porté ce nom , qui l'ait surpassée en toutes sortes de vertus et perfections , encor que ce beau nom d'Elizabeth soit esté fatal en bonté, vertu, saincteté et perfection à celles qui l'ont porté, comme plusieurs l'ont cru.
Lorsqu'elle nasquit à Fontainebleau, leroy son grand pere, pere et mere, en firent une trèsgrande joye; et vous eussiez dict que c'estoit un astre heureux envoyé du ciel pour apporter tout bonheur à la France; car son baptesme y apporta la paix , comme son maryage. Voyez comme les bons beurs se rassemblent en une personne pour les distribuer par diverses occurrences ; car alors la paix se fit avecques le roy Henry d'Angleterre; et, pour la mieux confirmer et fortifier, le roy le fit son compère, et donnaà sa filliole ce beau nom d'Elizabeth; a la naissance et au baptesme de laquelle se firent d'aussy grandes res jouissances qu'à celles du petit roy François dernier.
Toute enfantine qu'elle estoit , elle promettoit quelque chose de grand un jour; et quand elle vint à estre grande, encor promit-elle davantage : car toute vertu et bonté abondoit en elle, tellement que toute la cour l'admiroit, et pronostiquoit une grand grandeur et grande
royauté un jour pour elle. Aussy dit-on que , lorsque le roy Henry maria sa seconde fille , madame Claude, au duc de Lorraine, il y en eut aucuns qui luy remonstrerent le tort qu'il fatsoit à l'aisnée de marier sa puis-aisnée avant elle ; il fit response : a Ma fille Elizabeth est telle qu'il a ne luy faut pas une duché pour la marier. «11 luy faut un royaume; encor ne faut-il pas «qu'il soit des moindres, mais des plus grands, «tant grande est-elle en tout; et m'asseure tant «qu'il ne luy en peut manquer un ; voylà poura quoy elle le peut encor attendre. » Vous eussiez dict qu'il prophetisoit pour l'advenir : aussy ne chauma-il pas de son costé à luy en procurer et pourchasser un; car, lorsque la paix fut faicte entre les deux roys à Cercam, elle fut promise en maryage à don Carlos , prince des Espaignes, qui fust esté un brave et gallant prince, et l'image de son grand pere, l'empereur Charles, s'il eust vescu; mais le roy d'Espaigne son pere, venant à estre veuf par le trespasde la reyne d'Angleterre sa femme et sa eoiisine germaine, ayant veu le pourtraict de madame Elizabeth, et la trouvant fort belle et fort à son gré, en coupa l'herbe soubs le pied à son fils, et la prit pour luy, commençant ceste charité à soymesme. Aussy les François et Espaignols disoient pour lors tous d'une mesme voix, la voyant si bien accomplie , que vous eussiez dict qu'elle avoit esté conceue et faicte avant le monde, et réservée dans la pensée de Dieu jusqu'à ce que sa volonté la joignist avecques ce grand roy son mary; car il n'estoit autrement prédestiné, que luy , estant si haut, si puissant , et quasy approchant en toute grandeur un ciel, espousast autre princesse que surhumaine et céleste, et en tous poincts parfaicte et accomplie : et lorsque le duc d'Alve la vint voir et espouser pour le roy son maistre, la trouva extrêmement agréable et advenante pour sondict maistre, et dit que ceste princesse feroit bien aisément oublier au roy d'Espaigne les regrets de ses dernières femmes, et de l'Angloise, et Portugoise.
Despuis, à ce que je tiens de bon lieu . ledict prince don Carlos , l'ayant veue , en devint si esperdu et si plein de jalousie, qu'il l'en porta grande toute sa vie à son pere ; et fut si despité contre luy , pour luy avoir soubstrait sa belle proye, qu'oneques bien il ne l'en ayma, jusqu'à luy dire et reprocher qu'il luy avoit faict un