‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 29 sur 161 · ELIZABETH DE FRANCE, REYNE DESPAIGNE · texte numérisé non relu

ELIZABETH DE FRANCE, REYNE DESPAIGNE

grand tort et injure de luy avoir osté celle qui luy avoit esté promise fort solennellement par un bon accord de paix. Aussy dit-on que cela fut cause de sa mort en partie, avecquea d'autres sabjectsqueje ne dirai point àceste heure; car il ne se pouvoit garder de Paymerdans son ame, l'honorer et révérer, tant il la trouvoit aymable et agréable i ses yeux , comme certes elle l'estoit en toat

Son visage estoit beau, et ses cheveux et yeux noirs, qnî adombroient son teint et le rendoient si attirant, qne j'ay ouy dire en Espaigne que les seigneurs ne losoient regarder de peur d'en estre espris, et en causer jalousie au roy son mary , et par conséquent eux eourir fortune de la vie.

Les gens d'église en faisoient tout de mesmes de penr de tentation , ne cognoissans assez de forces et commandement à leur chair pour l'engarder d'en estre tentée : et encore qu'elle eust en la petite verolle estant grande et maryée, on luy secourust son visage si bien par des suenrs d'oeufs frais , chose bien propre pour cela , qu'il n'y parut rien : dont j'en vis la reyne sa mere fort curieuse à luy envoyer par force couriers beaucoup de remèdes; mais celuy de la soeur d'oeuf en estoit le souverain.

Sa taille estoit très-belle, et plus grande que toutes ses sœurs, qui la rendoit fort admirable en Espaigne, d'autant que les tailles hautes y sont rares, et pour ce fort estimables; et ceste taille, elle Taccompagnoit d'un port , d'une majesté, d'un geste, d'un marcher et d'une grâce entreineslée de l'espaignolle et de la françoise en gravité et en douceur, que j'ay ven : quand elle passoit par sa cour, ou qu'elle aï loi t se promener en quelque part, fust en allant aux églises, ou aux monastères, ou aux jardins, il y avoit si grand presse pour la veoir , et si grand foule et abord au peuple, qu'on ne se pouvoit tourner parmy ceste tourbe ; et bien heureux et heureuse estoit celuy ou celle qui pouvoit le soir dire: «J'ay veu fa reyne.» Aussy on dit, et ce que j'ay veu, que jamais reyne ne fut tant ayméc en Espaigne comme elle, et n'en desplaise à la reyne Isabelle deCastiltè : aussy l'appelloiton ta reyna de la pazy de la bondad, c'està-dire la reyne de la paix et de la bonté; et nos François l'appellerent l'olive de paix.

Un an avant qu'elle vinst en France, à Bayonne,

elle tomba malade en telle extrémité, qu'elle fut abandonnée des médecins. Sur quoy il y eut nn certain petit médecin italien, qui pourtant n'a voit grand vogue à la cour, qui, se présentant au roy, dit que, si on le vouloit laisser faire, il la gueriroit, ce que le roy luy permit : aussy estoit-elle morte. 11 l'entreprend, et luy donne une médecine, qu'après l'avoir prise on luy vit tout à coup monter miraculeusement la couleur au visage, et reprendre son parler, et puis après sa convalescence. Et cependant toute la cour, tout le peuple d'Espaigne rompoient les chemins de processions, d'allées et venues qu'ils faisoient aux églises et aux hospitaux pour sa santé, les uns en chemise, les autres nuds pieds, nues testes, offrans offrandes, prières, oraisons et intercessions à Dieu , par jeunes , macérations de corps, et autres telles bonnes et sainctes dévotions, pour sa santé : si bien que l'on croit plus fermement que toutes les bonnes ' prières et voix, larmes, vœux et crisouys de Dieu, furent plustost cause de la guerison de ceste princesse, que non pas l'œuvre du médecin.

J'arrivay en Espaigne un mois après sa recouvrance de santé; mais j'y vis bien autant de dévotion du peuple pour en remercier Dieu comme il y en avoit eu pour la luy donner : des festes, des rejouissances, des magnificences, des feux de joie, il n'en faut doubler nullement combien il s'en fît.

Je ne voyois autre chose par toute l'Espaigne: en passant et arrivant à la cour deux jours avant qu'elle sortist de la chambre despuis sa maladie ; je la vis sortir et se mettre dans son coche, tousjours à la portière, comme c'estoit sa place ordinaire : aussy telle beauté ne devoit estre recluse au dedans , mais descouverte.

Elle estoit vestuc d'une robe de satin blanc, toute couverte de passement d'argent, le visage tousjours descouvert. Mais je crois que jamais rien ne fut veu si beau que ceste reyne, comme je pris l'hardiesse de luy dire; car die m'aYoit fait une fort bonne chère et recueil , et mesmes venant de France et de la cour, luy portant des nouvelles du roy son bon frère , et de la reyne sa bonne mere, car c'estoit toute sa joie et plaisir que d'en sçavoir. Ce ne fut pas moy seul qui la trouvay ainsy belle , mais toute la cour et tout le peuple de Madrid : si bien

VIES DES DAMES ILLUSTRES

qu'on eust dict la maladie en cela l'avoir favori- |sée, qu'après luy avoir faict de cruels maux elle luy avoit embelly le teint, et rendu si délicat et poly, de sorte qu'elle se trouva encor plus belle que devant.

Sortant donc la première rois de sa chambre , pour la plus belle saincte chose qu'elle voulut faire, elle alla aux églises remercier Dieu de la grâce de sa santé; et continua ce bon et sainct œuvre l'espace de quinze jours, sans le vœu qu'elle fit à Nostre-Dame de Guadcloup ; se faisant ainsy voir au peuple le visage descouvert selon sa mode, que, pour manière de parler, vous eussiez dict qu'il l'idolatroit plustost qu'il ne l'honorait et révérait.

Aussy quand elle mourut , ainsy que j'ay ouy conter à feu de M. de Lignerolles qui la vit mourir , estant allé porter au roy d'Espaigne les nouvelles de la victoire de la baltaille de Jarnac, jamais on ne vit peuple si désolé ny si affligé , ny tant respandre de larmes qu'il fit, sans se pouvoir remettre en façon du monde, sinon au desespoir et à la plaindre incessamment.

Elle fit une fort belle fin, et d'un courage fort constant , abominant ce monde, et désirant fort l'autre.

Ou parle fort sinistrement de sa mort, pour avoir esté advancée. J'ay ouy conter à une de ses dames que, la première fois qu'elle vit son mary, elle se mit à le contempler si fixement, que le roy, ne le trouvant pas bon, luy demanda : Que mirais, si tengo canas P c'est-à-dire «Que regardez-vous, si j'ay les cheveux blancs1?» Ces mots luy touchèrent si fort au cœur, que despuis on augura mal pour elle.

On dit qu'un jésuite, fort homme de bien, un jour de sermon parlant d'elle, et louant ses rares vertus , charités et bontés , luy eschappa de dire que ç'avoit esté faict fort mescharament de l'avoir faict mourir et si innocentement, dont il fut banny jusques au plus profond des Indes d'Espaigne. Cela est très que vray, à ce que l'on dit.

Il y a d'autres conjectures plus grandes qu'il faut taire; mais tant y a que c' estoit la meilleure princesse qui ait esté de son temps, et autant ayméc de tout le monde.

Tant qu'elle a esté en Espaignc, jamais elle

» Philippe il était né en 1526. Il épouxa en 1558 Isa belle de France. Ainti il n'aTait que irenie-dcux ans au plu« tors de ce mariage.

n'a oublié l'affection qu'elle portoit à la France, et l'a tousjours continuée; et ne fit pas comme Germaine de Foix, femme seconde du roy Ferdinand, laquelle, se voyant eslevée en si haut rang, devint si orgueilleuse, que jamais elle ne fit cas de son pays , et le desdaigna tellement , que le roy Louys XII, son oncle, et Ferdinand, s'estans veus à Savonne, et elle, estant avec le roy son mary, tint une telle grandeur, que jamais elle ne fit. cas des François, non pas de son frère, le duc de Nemours, Gaston de Foix , et ne daigna parler et regarder les plus grands de la France qui estoient là, dont elle en fut grandement mocquée; mais puis, après la mort de son mary, elle en patit bien, car elle baissa d'estat, et fut misérable, et n'en fit-on grand compte , Dieu luy en rendant la pareille. Aussy dict-on qu'il n'y a rien si glorieux qu'un personne petite et basse , montée en grand hauteur : non que je veuille dire que cestc princesse fust de bas lieu , estant de la maison de Foix, très-illustre et grande maison; mais de simple fille de comte, estant venue à estre reyne d'un si grand roy,c'estoit beaucoup; et avoit grande occasion de s'en glorifier, mais non de s'oublier ny d'en abuser ainsy à l'endroict d'un roy de France, son oncle, si grand, ny de ses plus proches, et de ceux du lieu de sa naissance; en quoy elle monstroit bien qu'elle n'avoit grand esprit, ou qu'elle estoit sotte glorieuse.

Aussy y a-il différence entre la maison de Foix et celle de France : non que je ne veuille dire la maison de Foix grande et très-noble, mais la maison de France, quoy !

Koslre reyne Elisabeth n'en a jamais faict de mesmes. Aussy estoil-elle née grande de soy , d'un fort grand esprit, et estoit très-habile, et la grandeur d'un royaume ne luy pouvoit manquer. Et si avoit, si elle eust voulu, double subject de faire la hautaine et la superbe, plus que Germaine de Foix , car elle estoit fille d'un grand roy de France , et colloquée avec le plus grand roy du monde, qui ne l'estoit d'un seul royaume, mais de plusieurs, comme vous diriez roy de toutes les Espaignes, de Hierusalem, des Deux Sicilles, de Majorque, de Minorque, de Sardaigne,des Indes occidentales, qui semblent un monde , et seigneur d'une infinité d'autres terres et grandes seigneuries, que Ferdinand

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