‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 30 sur 161 · ELIZABETH DE FRANCE, REYNE D'ESPAIGINK · texte numérisé non relu

ELIZABETH DE FRANCE, REYNE D'ESPAIGINK

n'eut jamais. Et par ainsy devons-nous louer nostre princesse de sa douceur, qui est bien séante à un grand ou grande envers un chascun, ei de l'affection envers les François , lesquels, quand ils arrivoient en Espaignc, estoient recueillis d'elle avec un visage si bening , despuis le plus grand jusques au plus petit, qu'oncques nul partit d'avec elle qu'il ne s'en sentist très-honnoré et très-content. Je le peux dire, quant à moy, pour l'honneur qu'elle me fit de parler à moy, et de m'entretenir souvent tant que je fus là , me demandant des nouvelles, à toute heure, du roy, de la reyne sa mere, de messieurs ses frères, de madame sa sœur, de tous ceux et celles de la cour, n'oubliant à les nommer tous et toutes, et s'en enquérir; tellement que je m'estonnois comment elle s'en pouvoit ressouvenir ainsy, comme si elle ne venoit que de partir de la cour, et luy disois comme il estoit possible qu'elle eust telle mémoire parmy sa grandeur.

Lorsqu'elle fut à Rayonne, elle se monstra aussy familière aux dames et aux filles de la cour , ny plus ny moins comme quand elle estoit fille; et de celles qui estoient absentes et maryées,et nouvellement venues despuis son parlement , s'en enqueroit fort curieusement.

Elle en faisoit de mesmes aux gentilshommes de sa cognoissance; et de ceux qui ne l'estoient, s'informoit qui ils estoient, et disoit souvent: «Ceux et celles estoient de mon temps à la cour, «je les cognois bien; ceux ne l'estoient point, a je désire les cognoistre.» Enfin elle contentoit tout le monde.

Lors aussy qu'elle fit son entrée à Rayonne , elle estoit sur une hacquenée fort superbement et richement harnachée d'une garniture de perles toute en broderie, qui avoit esté a l'impératrice feue, lorsqu'elle faisoit ses entrées parmy ses villes, qu'on disoit valoir plus décent mil escus, encor disoit-on bien plus. Elle avoit une très-belle grâce à cheval; et la y faisoit beau voir; car elle se monstroit si belle et si agréable, que tout le monde en estoit ravy.

Nous eusmes tous commandement d'aller au devant d'elle pour l'accompaigner en son entrée, ainsy que nostre dcbvoir le nous commandoit ; et nous en sceut fort bon gré, et nous fiteest honneur, lorsque nous luy fismes tous la révérence, de nou,* ep remercier; et me fit fort

bonne chère par dessus tous, car il n'y avoit pas quatre mois que je l'avois laissée en Espaigne ; ce qui me toucha fort , ayant eu ceste faveur par dessus mes compaignons, de laquelle je receus plus d'honneur qu'il ne m'appartenoit. Moy, retournant du Portugal et du Pignon de Belis , qui fut conquesté en Barbarie , elle me fit présenter par le duc d'Albe au roy d'Espaigne , qui me fit fort bonne chère , et me demanda des nouvelles de la conquesté et de l'armée.

Elle me présenta à don Carlos , l'estant venue voir en sa chambre , ensemble à la princesse , et à don Jouan. Je fus deux jours sans l'aller voir, à cause d'un reume de dents que j'avois gaigné sur la mer. Elle demanda à Riberac, fille, où j'estois, et si j'estois malade; et, ayant sceu mon mal , elle m'envoya son apothicaire , qui m'apporta d'une herbe très-singuliere pour ce mal ; que, la mettant et tenant dans le creux de la main, soudain le mal se passe, comme il me passa aussy tost.

Je me vante que je fus le premier qui portay a la reyne sa mere l'envie qu'elle avoit de venir en France, et la veoir, dont elle me fit trèsbonne chère alors et despuis; car c'estoit sa bonne fille , qu'elle aymoit par dessus toutes : aussy elle luy rendoit bien la pareille ; car elle l'honnoroit , respectoit et craignoit tellement, que je luy ay ouy dire que jamais elle n'a receu lettres de la reyne sa mere, qu'elle ne tremblast , et ne fust en allarme qu'elle se courrouças! contre elle, et luy dist quelque parolle fascheuse : et, Dieu sçait, jamais elle ne fuy en dit une despuis qu'elle fut maryée,ny se fascha, contre elle; mais elle la craignoit tant, qu'elle avoit ceste appréhension

A ce voyage de Bayonne, Pompadour l'aisné auparavant avoit tué Chambret à Bourdeaux, assez mal , ce disoit-on : de quoy la reyne mere fut en telle colère, que si elle l'eust tenu elle luy eust fait trencher la teste ; et nul ne luy osa parler de sa grâce.

M. de Strozze , qui aymoit fort ledict Pompadour, s'advisa d'envoyer sa sœur, la segnora Clcrice Strozzi, comtesse de Tende, que la reyne d'Kspaignc aymoit uniquement despuis son jeune aage, et qu'elles estudioient ensemble. Ladicte comtesse, qui aymoit son frère, ne l'en refusa point, et en pria la reyne d'Espaigne ,

VIES DES DAMES ILLUSTRES

qui luy respondit qu'elle feroit pour elle tout ce qu'elle voudroit , mais non point cela , car elle eraijjn i de fascher et importuner la reyne sa mere et luy desplaire , ou qu'elle se courrouçast contre elle. Mais, par importunilé de la comtesse , ayant sceu par une tierce personne interposée, qui en avoit sondé le gué soubs main , et dict à la reyne mere que la reyne sa Aile luy vouloit tant requérir ceste grâce pour gratifier ladicte comtesse , mais qu'elle n'osoit, craignant luy desplaire; mais la reyne mere fat response que la chose seroit bien impossible si elle l'en refusoit : ce que sachant , la reyne d'Espaigue en fit sa petite requeste , avec une crainte pourlaut. Soudain elle luy accorda. VoyeE la bonté de ceste princesse et sa vertu, d'honnorer et craindre ( estantsi grande) la reyne sa mere. Helas ! le proverbe chrestien ne fut pas bien tenu en son endroict , que : qui veut vivre longues années, faut aymer, craindre et honnorerpere et mere; et, pourtant , en faisant tout cela elle est morte au plus beau et plaisant avril de son aage : ci maintenant, à l'heure que j'escris, elle n'auroit pas quarante six ans. Et qu'il faille que ce beau soleil se soit si tost disparu et caché dans une tumbe obscure , qu'il eust peu encor esdairer ce beau monde de ses beaux rayons vingt bonnes années , sans que la vieillesse l'eust offensée : car elle estoit de naturel et de tainct pour durer longtemps belle, et aussy que la vieillesse ne l'eust osé attaquer, car sa beauté fust esté plus forte!

Certes, si sa mort fut dure aux Espaignols, elle nous fut bien autant amere à nous autres François; car tant qu'elle a vescu nous n'avons jamais veu venir en France un monde de brouilleries qui despuis nous sont esté portées d'Espaigne; tant sçavoit-elle gaigner et entretenir ie roy son mary à nostre bien et à nostre repos : ce qui nous la doit faire plaindre à jamais, pour la bonne affection qu'elle nous a tousjours portée, comme à ses enfans.

Elle a laissé deux filles, des honnestes, des vertueuse* infantes de la chrestienté. Quand elles furent un peu grandettes, de l'aage de trois ou quatre ans, elle pria le roy son mary de luy donner et laisser l'aisnée toute à soy, et qu'elle la vouloit nourrir à la francoise ; ce que le roy luy octroya volontiers : dont elle la print en main, et luy donna si belle et noble

nourriture et façon francoise , qu'elle est aujourd'huy aussy bonne francoise que sa sœur, madame deSavoye, est bonne cspaignolle, et qui ayme et chérit les François , selon l'instruction de la reyne sa mere : et asseurez-vous que tout le crédit et la puissance qu'elle a du roy sonpere, elle l'employé bien pour le bien et secours des pauvres François, quand elle les sent en peine et entre les mains des Espaignols.

J'ay ouy conter qu'après la routte de M. de Strozze , force soldats et gentilshommea françois ayant esté mis en galleres, un jour estant à Lisbonne, elle alla visiter toutes les galleres qui estoient là ; et tant de François qui estoient à la chesne, les en osta tous, qui montèrent jusqu'à six vingts, et leur donna à tous de l'argent pour se conduire en leur pays ; si bien que les capitaines des galleres furent contraints de cacher ceux qui leur restèrent.

Cest une très-belle princesse, et très-agréable, et de fort gentil esprit, et qui sçait toutes les affaires d'Estat du roy son pere, et y est fort rompue; aussy l'y nourrit-il fort : j'espere en parler à part, car elle mérite beaucoup d'honneur pour PafFection qu'elle porte à la France : aussy dit-elle qu'elle n'en quitte pas sa part, y prétendant bon droict ; et si nous avons obligation à ceste princesse de nous aymer, ainsy nous la debvons avoir encor plus grande à la reyne sa mere de nous l'avoir ainsy nourrie et eslevée.

Que pleust à Dieu fusse-je on bon petrarquiseur, pour bien l'exalter selon mon désir ceste Elisabeth de France ! car, si la beauté de son corps m'en sçavoit donner très-ample matière, celle de sa belle ame m'en donneroit bien autaut, ainsy que tesmoigne ces vers, faicts d'elle à la cour lors qu'elle fut maryée :

] ici! mu le prince 1 qui le ciel ordoncte

D'EUaabcih l'amiable accointante!

Plu» vaut que sceptre, ou hautaync couronne. D'un tel thretor l'beureiue joui«aance.

Hicat « divin» elle eut en ta oaUtance , Qu'on en admire et la preuTe, et l'efrect. Se» JNHM aiu en moatlreiil l'apparence.

Mai* tet Tirlut portent le fniKt ptufaïc*,.

Geste reyne, quand elle fut rendue au duc de rfnfantasquc et cardinal de lîurgos, qui estoient commis de par leurroy delà recevoir à Roncevaux dans une grande salle , après que lesdicts de putés luy eurent faîct la révérence, elle, s'es-

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