ELIZABETH DE FRANCE, REYNE D'ESPAIGNE
tant levée de sa chaire pour les recueillir, le cardinal de Burgos la harangua; à qui après elle fit response si honnfstf et de si belle façon et bonne grâce, qu'il en demeura tout estonné; car elle disoit des mieux , et avpit esté très-bie» nourrie.
Cy après le roy de Navarre, qui estoit 14 pour sa conduicte principale, et chef de toute l'autre qui estoit avec elle, fut sommé de la leur livrer, suivant le pouvoir qu'ils en avoient monstre" au cardinal de Bourbon pour la recevoir. Il respondit, car il disoit des mieux, qu'il l'avoit desjà veu; et pour ce dit : «Je vous remets «ceste princesse, que j'ay prise delà maison «du plus grand roy du monde pour estre «rendue entre les mains du plus illustre roy de «la terre: si que, vous cognoissant tres-suffi- «sans et bien choisis du roy vostre maisire pour «la recevoir, je ne fais nullement difficulté ny «doute que vous ne vous acquittiez dignement «de ceste charge; et pour ce je m'en descharge •sur vous, vous priaut d'avoir en singulière re* «commanda lion sa personne et sa santé, car elle «mérite; et veux que vous sçaçbiez que jamais « n'est entré en Espaigne un si grand ornement de « toutes vertus et chastetés, ainsy qu'avec le temps « vous Je pourrez bien cognoistre par les effects. »
Les Espaignols respondirentaussy tost : que desjà, à son abord et à sa façon et grave majesté, ils en avoient très-ample cognoissance ; comme de vray ses vertus esloient rares.
Elle avoit un beau sçavoir, comme la reyne sa mere l'avoit faiçte bien estudier par M. de Sainct-Estienne son précepteur, qu'elle a tousjours aymé et respecté jusqu'à sa mort. Elle aymoit fort la poésie, et à la lire. Elle parloit bien; avec un fort bel air, tant françois que espaignol , et y avoit une fort bonne grâce. Son langage espaignol estoit aussy beau, aussy friand, et aussy attirant qu'il estoit possible; et lapprjnt en trois ou quatre mois qu'elle fut là. Aux François, elle parloit toujours fran* cois, ne l'ayant jamais voulu discontinuer, mais le lisoit tousjours dans les plus beaux livres qu'on luy pouvoit foire avoir de France, dont elle estoit curieuse d'en faire porter. Aux Espaignols et aux autres estrangers, elle parloit espaignol, et fort disert. Enfin ceste princesse estoit parfaicte en tout; au reste, tant magnifique et libérale que rien de plus.
Elle ne porta jamais une robe deux fois; et puis la donnoit à ses femmes et ses filles : et Dieu sçait quelles robes, si riches et si superbes que la moindre estoit de trois ou quatre cens escus; car le roy son mary l'entretcnoit fort superbement de ces choses là : si bien que tous les jours elle en avoit une, eomme je tiens de son tailleur, qui , de pauvre qu'il alla là, en devint si riche que rien de plus, et comme j'ay veu, pour ce que j'ay esté en Espaigne,
Elle s'habilloit très-bien et fort pompeusement , et ses habillemens luy seoient très-bien, entre autres les manches fendues avec des fers qu'on appelle en Espaigne puntas; sa coeffeure de mesmes, que rien n'y manquoit. Ceux qui la voient ainsy en peinture l'admirent : je voui
ceux qui l'ont veue en face, en gestes et en bonnes grâces.
Pour perles et pierreries à quantité , elles ne luy manquoient point ; car le roy son mary luy avoit ordonné ung grand eatat pour elle et pour sa maison. Helas 1 que luy a servy tout cela pour une telle fin ? Ses dames et filles qui la servoient s'en sont fort ressenties. Celles qui, I la mode françoiae , ne se peurent contraindre de de* meurerà ung pays estrange , et qui a'envou* lurent retirer en France, elle leur fit donner et ordonner, parla prière qu'elle fit au roy son mary, à chascune d'elles quatre mille escus pour leur roaryage, comme ont faict mesdamoiselles de Riberac, sœurs, autrement dictes Guytignieres , de Fumel , les deux sœurs de Thorigny , de Noyan , d'Arue , de La Motte au Groin, Montai, et plusieurs autres. Et celles qui voulurent demeurer s'en tro verent mieux, comme mesdamoiselles de Sainct-Ana et de Saincl-Legier, qui eurent cest honneur d'estre gouvernantes de mesdames les infantes, et furent maryées richement avec deux grands seigneurs d'Espaigne : et celles furent les plus sages, car mieux vaut estre grand en un pays estrange que petit dans le sien : aussy Jésus dit: que nul n'est prophète en son pays.
Voylà ce que, pour à ceste heure , je diray de ceste belle, bonne, sage et très -vertueuse reyne , en attendant que j'en parle à une autre fois. Cependant je meltray ce sonnet qui lut faict à sa louange par un honneste gentilhomme,
VIES DES DAMES ILLUSTRES
elle estant encor Madame, mais promise pourtant.
Princesse, à qui In dent ont faict tant d'advantage, Que, pour ta part qu'irez en la divinité, Vont couronnant du lot de l'immortalité,
Despuis qu'il leur a pieu que l'on voit en
Puisqu'il leur pfaist auuy vous tant favoriser, Qu'on nyra ventre nom partout jamais priser, Et qu'en vous il* ont mil le meilleur de leur
Je sçay qu'en ce discours et autres precedens on me pourra reprendre que j'ay mis beaucoup de petites particularités qui sont fort superflues. Je le crois , mais je sçay que si elles desplaisent a auscuns, elles plairont aux autres; me semblant que ce n'est pas assez, quand on loue des personnes , de dire qu'elles sont belles, sages, vertueuses, valeureuses, vaillantes, magnanimes, libérales, splendides et très -parfaites. Ce sont louanges et descriptions générales, et lieux communs empruntés de tout le monde. 11 en faut especifier bien le tout, et descrire particulièrement les perfections, afin que mieux on les touche au doigt : et telle est mon opinion , et qu'il me plaist aiusy d'en retenir et resjouir ma mémoire de ce que j'ay ycu.
KPITAPnE DE LADICTE REYNE.
i ce marbre (çist Elizabetb de France, Qui fust terne d'Espaigne et reyne du repos
Nous rut utile a tous. Or que set nobles ot Sont du tout asseiches, et gisent dessouut terre, Nous n'avons rien que mal, que troubles et que guerre.
1T r.E WATAM»,
Quand bien je considère les misères et maies adventures de ceslc belle reyne d'Escosse , de laquelle j'ay parlé cy-devant, et d'autres princesses et dames que je ne nommeray, de peur, par telle disgression,gaster mon discours avecceluy de la reyne de Navarre de qui je parle mainte-
nant , n'estant pour lors encor reyne de France, je ne puis croire autrement que la fortune, déesse absolue de l'heur et malheur des personnes, ne soit du tout ennemye contraire des beautés humaines; car s'il y en eut jamais une au monde parfaicte en beauté, c'est la reyne de Navarre, et toutesfois pourtant peu favorisée de la bonne fortune jusques icy ; si bien que l'on diroit qu'elle a esté envieuse de la nature, d'avoir faict ceste princesse si belle, que, par despit , elle luy a voulu courir à sus. Mais , soit que soit , sa beauté est telle que les coups de ladicte fortune n'ont nulle apparessance sur elle, d'autant que le courage généreux qu'elle a extraict par sa naissance de tant de braves et valeureux roys ses père, grand pere, ayeulx, bisayeulx et ancestres , luy a faict tousjours jusques icy une audacieuse résistance.
Pour parler donc de la beauté de ceste rare princesse, je croy que toutes celles qui sont, qui seront, et jamais ont esté, près de la sienne sont laides, et ne sont point beautés; car la clarté de la sienne brusle tellement les aisles de toutes celles du monde, qu'elles n'osent ny ne peuvent voler , ny comparoistre à l'entour de la sienne. Que s'il se treuve quelque mescréant qui, par une foy escarse *, ne veuille donner créance aux miracles de Dieu et de nature, qu'il la contemple seulement : son beau visage, si bien formé, en fait la foy; et diroit-on que la mere nature, ouvrière très-parfaicte , mit tous ses plus rares et subtils esprits pour la façonner. Car, soit qu'elle veuille monstrer sa douceur ou sa gravité, il sert d'embraser tout un monde, tant ses traicts sont beaux, ses linearaens tant bien tirés, et ses yeux si transparais et agréables, qu'il ne s'y peut rien trouver à dire : et, qui plus est, ce beau visage est fondé sur un corps de la plus belle , superbe et riche taille qui se puisse voir, accompagnée d'un port et d'une si grave majesté, qu'on la prendra tousjours pour une déesse du ciel , plus que pour une princesse de la terre ; encor croit-on que, par l'advis de plusieurs, jamais déesse ne fut veue plus belle : si bien que, pour publier ses beautés, ses mérites et vertus, il faudrait que Dieu allongeast le monde et haussast le ciel plus qu'il n'est, d'autant que l'espace
• Petite, foible, déirile.
MARGUERITE, REYNE DE
du monde et de l'air n'est assez capable pour le vol de sa perfection et renommée. Davantage, si la grandeur du ciel esloit plus petite le moins du monde, ne faut point doubler qu'elle lesgaleroit.
Voylà les beautés du visage et du corps de ceste belle princesse, que pour à st'heure je puis représenter , comme un bon paintre , au naïf : je dis celles que l'on peut voir par l'extérieur; car celles qui sont segrettes et cachées sous ung linge blanc et riches parures et accoustreniens, on ne les peut despeindre ny juger, si non que très-belles et très- singulières aussy; mais c'est par foy , créance et présomption , car la veue en est interdicte. Grande rigueur pourtant que de ne voir une belle paincture, faicte par un divin ouvrier, qu'à la moitié de sa perfection : mais la modestie et louable verecondie l'ordonne ainsy , qui se loge plus voluntiers parmy les grandes princesses et dames que parmy les autres vulgaires.
Pour apporter quelques exemples à manifester combien la beauté de ceste reyne a esté admirée et tenue pour rare , je me souviens encor , lors que les ambassadeurs poulonnois vindrent en France, pour annoncer à nostre roy Henry son eslection du royaume de Poulongne, et luy en rendre l'hommage et l'obédience, après qu'ils eurent faict la révérence au roy Charles et à la reyne mere et à leur roy, ils la firent aussy particulièrement, et par divers jours, à Monsieur, au roy et à la reyne de Navarre : mais le jour venu qu'ils la firent à ladicte reyne de Navarre, elle leur parut si belle et si superbement et richement parée et accoustrée, avecques si grande majesté et grâce, que tous demeurèrent perdus d'une telle beauté. Et entre autres, il y eut Le Lasqui, l'un des principaux de l'ambassade., à qui je vis dire en se retirant , perdu de ceste beauté : « Non , je ne veux rien plus «voir après telle beauté. Volontiers je ferois «comme font aucuns Turcs, pèlerins de la «Mecque, où est la sépulture de leur prophète « Mahomet, qui demeurent si aises, si esperdus, «si ravis et si transis d'avoir veu une si belle et «si superbe mosquée, qu'ils ne veulent rien «plus voir après, et se font brusler les yeux par «des bassins d'airain ardans, qu'ils en perdent «la veue, tant subtilement le sçavent-ils faire; «disant qu'après cela rien ne se peut voir de
« plus beau , ny ne veulent plus rîeo voir après. ■ Ainsy disoit ce Poulonnois de la beauté admirable de ceste princesse. Et certes, si les Poulonnois ont esté ravis de telle admiration, il y en a eu bien d'autres. J'allègue don Jouan d' A us trie, lequel (comme j'ay dict cy-devant parlant de luy ), passant par France ainsy siibtillement comme il fit, estant arrivé à Paris, sçacbant que ce soir se faisoit un bal solemnel au Louvre, le vint voir desguisé, plus pour le subject de la reyne de Navarre que pour tout autre. 11 eut moyen et loisir de la voir à son aise danser, menée par le roy son frère, comme d'ordinaire il le faisoit; il la contempla fort, l'admira, et puis l'exalta par dessus les beautés d'Espaigne et d'Italie ( deux régions pourtant qui en sont très-fertiles), et dit ces mots en espaignol : Aunque tal hermosura de reyna sea mas divina que humana , es mas para perdery damnar los hombres que salvaiios; c'est-à-dire : « combien que ceste beauté de reyne u soit plus divine que humaine, elle est plus pour « perdre et damner les hommes que les sauver. »
Peu de temps après , il la vit ainsy qu'elle alla aux baings du Liège ; et luy fallut passer à Namur, ce qui fut le comble des souhaits de don Jouan , pour jouir d'une si belle veue ; et alla au devant d'elle en fort grande et superbe magnificence espaignolle , et la receut comme si ce fust esté la reyne Elisabeth, sa sœur, du temps qu'elle vivoit, sa reyne et reyne d'Espaigne. Et , d'autant qu'il avoit esté fort ravy et biensatisfaict de la beauté de son corps, il en fut de mesme de celle de son amc , laquelle j'esperc descrire à son lieu. Ce ne fut pas seulement don Jouan qui la loua et se pleut en ses louanges , -mais tous ces grands et braves capitaines espaignols, jusques aux soldats renommés de ces vieilles bandes, qui tous alloient disans parmy eux , en leurs refrains soldadesques, que la conquistad de tal hermosura valia mas que la de un reyno, y que bien aventurados serian los I soldados que, por servi rla , podrian morir I sobre su bandera; c'est à dire : a que la con- «queste d'une telle beauté valoit plus que celle «d'un royaume, et que bien heureux seroient «les soldats qui , pour la servir, pourroientmou- I «rir sous sa bandiere.»
11 ne se faut esbahir si telles manières de gens,
bien créés et gentils, trou voient ces te princesse si belle, que j'ai veu aucuns Turcs qui sont venus en ambassade devers nos roys ses frères, tous barbares qu'ils estoient, se perdre en la contée»* plant, et dire que la pompe de leur grand seigneur, quand il alloit à sa mosquée, ou mareboit en son armée, n'estoit si belle à veoir comme la beauté de ceste rcyne.
Bref, j 'y y veu une infinité d'autres est rangers, que je sçay estre venus en France et à la cour exprès pour veoir cesle beauté, dont la renommée avoit passé par toute l'Europe f M disoient- ils.
Je vis une fois un gallantcavallier napolitain, qui estoit venu à Paris et à la cour, et n'y trouvant poi net h» die te rcyne. parce qu'elle estoit en son voyage des bains, retarda son retour de deux mois pour l'attendre et la veoir; et, l'ayant veue, il dit ces mots : a D'autres fois, la princesse de «Salerne a rapporté une telle réputation de sa «beauté dans nostre ville de Naples, que l'es- «tranger qui abordoit et s'en retournoit sans «veoir ladicle princesse, en racontant de son «voyage, si on luy demandoit s'il avoit veu «cesle princesse , et respondoit que non , on «luy repliquoit qu'il n'avoit donc veu Naples. «Moi semblablement, si, à mon retour sans veoir «ceste belle princesse, on m'eusl demandé si «j'avois veu la France et sa cour, eocor que «je l'eusse veue, j'eusse peu bien dire que non, «puisque je n'avois point veu ceste reyne, «que je peux dire en estre tout l'ornement et «l'enrichisseure; mais à st'heure, l'ayant si bien «veue et contemplée, je peux bien dire que j'ay «veu toute la beauté du monde, et que nostre «princesse de Salerne n'estoit rien au prix. «Maintenant je m'en vois très-content pour «avoir jouy d'un si bel aspect. Je vous laisse «donc à penser combien vous autres François «pouvez estre heureux de veoir tous les jours à «vos ayses ce beau visage, et de vous approcher «de son divin feu , qui de loing peut plus es- « chauffer et embraser de poictrines froides, «que toutes les nostres de nos belles dames ne «sçauroient faire de près. » Voylà les propos que m'en tint un jour ce gentil cavaUier napolitain.
Un honnesle gentilhomme françois,que je nommerais bien , voyant un jour ceste belle reyne en son plus beau lustre , et plus haute et pompeuse majesté, dans une salle de bal,
8 ILLUSTRES
ainsy que nous en dévidons ensemble, me tint tels mots: ; Ah! si le sieur des fcssars , qui , «en ses livres à' si m a dis, s'est tant efforcé et a peiné à bien descrire et richement représenter «au monde la belle Nicquée, et sa gloire . east
• veu de son temps ceste belle reyne, il ne luy
• eust fallu emprunter tant de belles et riches « parolles pour la despeindre et la monstrer si «belle; m .lis il luy eust suffi à dire Seulement
• que c'estoit la semWance et image de la reyne «de Navarre, l'unique du monde; et par ainsy «ceste belle Niequéey sans grande superfluité de «parolles, estoit mieux peinte qu'elle n'a esté.»
En qooy M. de Ronsard eut grande raison de composer ceste richo elegie, qu'on voit parmy ses enivres , à l'honneur de ceste belle princesse Marguerite de France, non encor maryée, où a introduit et faict la déesse Venus demander à son fils , après s'estre bien pourmené icy bas r et veu les dames de la cour de France , s'il n'y avoit point apperceu quelque beauté qui surpassast la sienne. ■ Ouy , dit-il, ma mère, j'en «ay vea une, en qui tout le bonheur du plus «beau ciel se versa dès qu'elle vint en enfance. » Venus en rongit , et se l'en voulut croire, ains depescha l'une de ses Charités pour descendre en terre la reeogneistre, et loy en faire après le rapport. Sur ce . vous voyez dans ceste elegie une très-belle et très -riche description des beautés de ceste accomplie princesse, soubs le nom et le corps de la belle Pasithée. La lecture n'en peut que fort plaire à tout le monde ; mais M. de Ronsard, ainsy que me dit un jour une fort honneste et habile dame, demeura 1* un peu manque et trop court , en ce qu'il debvoît feindre Pasithée remonter an ciel, là se descharger de sa commission, et dire à Venus que son fils n'en avoit tant dict qu'il y en avoit y et puis la faire attrister, despiter de jalousie, et se plaindre à Jupiter du tort quil avait d'estre allé former en terre une beauté qui faisoit honte à celles de son ciel , et principallement à la sienne , qu'elle pensoit estre la rare de toutes les autres; et que , pour tel despit , eHe s'habilla de deuil , et pour un temps elle fil abstinence de ses plaisirs et gentillesses; car il n'y a rien qui despite phistost une beHe dame en perfection , quand on luy dit qu'elle a sa pareille, ou qui la surpasse.
Or, notez que si nostre reyne eatotoumfe
MARGUERITE, REYNE DE
belle de soy et de sa nature, elle se scavoit si raen HaDiner, ex si curieusement et ncnemenc accommoder , tant pour le corps que de la teste, que rien n'y restoi t pour la rendre en sa pleine perfection.
On donne le los à la reyne Isabelle de Bâtieras, remme au roy Liijanes sixresme, a avoir apporté en France les pompes et les gorgfafeiés pour bien babiller superbement et gorgiasement lea dames ; mais , i voir dans les vieilles tapisseries de ce temps des maisons de nos roy s, ou soni pouriraicies les aames atnsy nauiuees qu'elles es (oient pour Ion, ce ne sont que toutes drôleries, bifferies et grosseries, au prix des belles et superbes façons, coeffures gentilles, inventions et ornemens de nostre reyne , en laquelle toutes les dames de la cour et de France se sont si bien mirées , que depuis, parohsans parées a sa mode , sentoient mieux leurs grandes dames qu'auparavant leurs simples demoiselle», et avec cela cent fois pins
! aussy toutes en doibofwrgaiion a nos fre reyne marguerite. Je me souviens (car j'y estoh) que, lorsque h reyne, mere du roy, mena eeste reyne sa fille au roy de Navarre son mary , elle passa à Cotgnac, où elle y fit quelque séjour ; et 1 , plusieurs granacs, vents ci nonnesies admi s
du pays les vmdrent voir, et leur faire la révérence, qui toutes furent ravies de voir la beauté de eeste reyne de Navarre, et ne se pouvoient saouler de la louer à la reyne sa mere , qui en estoit perdue de joye : parquoy elle pria sa fille tm jour de s'habiller le plus pompeusement , et i son plus beao et superbe appareil qu'etle portoit à la cour en ses plus grandes et magnifiques restes et pompes, pour en donner le plaisir â ces bonnestes dames ; ce qu'elle fit pour obéir a une si bonne mere, et parut vestue fort superbement d'une robe de toile d'argent et coulombm à la boafonnoi.se, manches pendantes, coiffée si très-richement, et avec un voile blanc, ny trop grand ny trop petit, et accompaignée avec cela d'une majesté si belle, et si bonne grâce , qu'on l 'eu st plustost dicte déesse du ciel que reyne en terre. Les dames , qui auparavant en avoient estéesperdues, le furent cent fois davantage. La reyne luy dit alors: a Ma fille, «vous estes trés-bien. » Elle hry respondit : « Madame, je commence de bonne heure à porter
«et user mes robes, et les façons que j'em- 4 porte avec moy de la cour; car, quand j'y «retourneray, je ne les y emporteray point, «mais je m'y enlreray avec des ciseaux et des «estoffes seulement, pour me faire habiller «selon la mode qui courra. » La reyne lûy respondit :«Pourquoy dites-vous cela, ma fille? «car c'est vous qui inventez et produisez les «belles façons de s'habiller; et, en quelque «part que vous alliez, fa cour les prendra de «vous, et non vous de la cour.» Gomme de vray , par après qu'elle y retourna , on ne trouva rien k dire en elle qui ne fust encor plus que de la cour , tant elle sçayt bien invanter en son gentil esprit toutes belles choses.
Ceste belle reyne, en quelque façon qu'elle sTiabillast, fust à la fraoçoise avec son chaperon, fust en simple escoffion, fust avec son grand voile, fust avec un bonnet, on ne pouvoit juger qui luy sieoit le mieux, rry quelle façon la rendoit plus belle, plus admirable et plus aymable, tant en toutes ces façons se sçavoit-elle bien accommoder, tousjours y adjoustant quelque Invention nouvelle, non commune et nullement imitable; ou si d'autres dames â son patron s'y vonloient former, n'en approchoient nullement, ainsy qne je l'ay remarqué mille fois. Je l'ay veue quelquesfois, et d'autres avec moy, vestue d'une robe de satin blanc avec force clinquant, et un peu d'incarnadin meslé, avec un voile de crespe tané, ou gaze à la romaine , jetté sur sa teste comme négligemment ; mais jamais rien ne fut si beau; et quoy qu'on die des déesses du temps passé et des emperieres, comme nous les voyons par leurs médailles antiques pompeusement accoustrées, ne paroissoient que chambrières auprès d'elle.
J'ay veu souvent contention entre plusieurs de nous autres courtisans : quel habillement luf estoit plus propre et mieux séant, et qui Tembellissoit le plus ; enfin chascun en disoit son advis. Quant à moy, pour la parure la mieux seanteque je luy ay jamais veue, sefon mon advis, et selon d'autres aussy, ce fut le jour que la reyne mere fit un festin aux Thuilïeries aux Poalonnois. Elle estoit vestue d'une robe de velours incarnadin d'Espaigne , fort chargée de Clinquant, et d un bonnet de mesme velours, tant bien dressé de plumes et pierreries que rien plus.
VIES DES DAMES ILLUSTRES
Elle parut si belle ainsy, comme luy fut dict aussy, que despuis elle le porta assez souvent, et s'y fit peindre : de sorte qu'entre toutes ses diverses peintures celle là emporte sur toutes les autres , ainsy que l'œil des mieux voy ans en peut voir encor la peinture, car il s'en trouve assez de telles, et sur icelles en juger.
Lorsqu'elle parut aiusy parée en ses Thuilleries, je dis à Ri de Ronsard , qui estoit près de moy : a Dites le vray , monsieur , ne vous «i semble-il pas voir ceste belle reyne en tel ap- « pareil paroistre comme la belle Aurore quand » elle vient à naistre avant le jour avec sa belle «face blanche, et enlournée de sa vermeille et « incarnate couleur ? car leur face et leur accous- «trementoot beaucoup de sininathie et rcsseniablance. » M. de Ronsard me l'advoua ; et sur ceste comparaison qu'il trouva fort belle , il en fit un beau sonnet qu'il me donna, que je voudrais avoir donné beaucoup, et l'avoir pour l'insérer icy.
Je vis aussy ceste nostre grande reyne aux premiers estais à Blois, le jour que le roy son frère fit son harangue.vestue d'une robe d'orangé et noir, mais le champ estoit noir avec force clinquant , et son grand voyle de majesté, qu'estant assise en son rang elle se monstra si belle et si admirable, que j'ouys dire a plus de (rois cens personnes de l'assemblée, qu'ils s'estoient plus advisés et ravis à la contemplation d'une si divine beauté qu'à l'ouye des graves cl beaux propos du roy son frère, encor qu'il cust dict et harangué des mieux. Je l'ay veuc aussy s'habiller quelquefois avec ses cheveux naturels, sans y adjouster aucun artifice de perruque; et encor qu'ils fussent fort noirs, les ayant empruntés du roy Henry son pere, elle les sçavoit si bien tortiller, frisonner et accommoder, en imitation de la reyne d'Espaigne sa sœur, qui ne s'accommodoit guieres jamais que des siens , et noirs à l'espaignolle, que telle coiffure et parure luy sieoit aussy bien ou mieux que toute autre que ce fust. Voylà qu'est d'un naturel beau, qui surpasse tout artifice tel soit il ! Et pourtant elle ne s'y plaisoit guieres , et peu souvent s'en accommodoit, si non de perruques bien gentiment façonnées.
Bref, je n'aurois jamais faict si je voulois descrire ses parures et ses formes de s'habiller •uxqueUea elle se monstroit plus belle ; car elle
en changeoit de si diverses, que toutes luy estoient bien séantes, belles et propres, si que la nature et l'art faisoient à l'en y y à qui la rendrait plus belle. Ce n'est pas tout, car ses beaux accoustremens et belles parures n'osèrent jamais entreprendre de couvrir sa belle gorge ny son beau sein , craignant de faire tort à la veue du monde qui se passoit sur un si bel object ; car jamais n'en fut veue une si belle ny si blanche , si pleine ny si charnue, qu'elle montrait si à plein et si descouverte, que la pluspart des courtisans en mouraient, voire des dames, que j'ay veues, aucunes de ses plus privées, avec sa licence la baiser par un grand ravissement.
Je me souviens qu'un honueste gentilhomme, nouveau venu à la cour, qui ne l'avoit jamais veue, lorsqu'il Papperccut me dit ces mots: a Je ne m'eslonne pas si vous autres, messieurs , « vous vous aymez tant à la cour; car, quand «vous n'y auriez autre plaisir tous les jours que «de voir ceste belle princesse, vous en avez au- « tant que si vous estiez en ung paradis terrestre. »
Les empereurs romains de jadis, pour plaire au peuple et luy donner plaisir, leur exhiboient des jeux et des combats parmi leurs théâtres ; mais, pour donner plaisir au peuple de France, et gaigner son amitié, il ne faudrait que leur représenter et faire voir souvent ceste reyne Marguerite, pour se plaire et s'esjouir en la contemplation d'un si divin visage, qu'elle ne cachoit guieres d'un masque, comme toutes les autres dames de nostre cour; car, la plupart du temps, elle alloit le visage descouvert : et un jour de Pasques fleuries à Blois, estant encor Madame et sœur du roy ( mais lors se traictoit son maryage), je la vis paroistre en la procession, si belle que rien au monde de plus beau n'eust secu se faire voir ; car, outre la beauté de son visage et de sa belle taille de corps, elle estoit très-superbement et richement parée et vestue : son beau visage blanc, qui resserobloit un ciel en sa plus grande et blanche screneté, estoit orné par la teste de si grande quantité de grosses perles et riches pierreries , et surtout de diamans brillans mis en forme d'estoilles, qu'on cust dict que le naturel du visage et l'artifice des estoilles en pierreries contendoient avecques le ciel, quand il est bien estoillé, pour en tirer la forme. Son beau corps, avecques sa riche et haute taille, estoit vestu d'une robe de drap d'or frisé , le plus
MARGUERITE, REYNE DE
beau et le plus riche qui fut jamais veu en France; et c'estoit un présent qu'avoit faict le grand seigneur à M. de Grand-Champ à son despart de Constantinople, vers lequel il estoit ambassadeur, ainsy qu'est sa couslume envers ceux qui luysont envoyés des plus grands, d'une pièce qui mon toit à quinze aulnes : lequel Grand- Champ me dit qu'elle avoit cousté cent escus l'aulne, car c'estoit un chef d'oeuvre. Luy venu en France , ne sçachant a qui mieux employer ni plus dignement ce don d'une si riche estoffe, pour la mieux faire valloir et estimer à la porter, la redonna à Madame, sœur du roy, qui en fit faire une robbe, qui, pour la première rois, s'en para ce jour là, et luy sieoit très-bien ; car aussy de grandeur à grandeur il n'y a que la main ; et la porta tout ce jour, bien qu'elle pesast extrêmement : mais sa belle , riche et forte taille, la supporta très-bien, et luy servit de beaucoup; car si elle fust esté une petite nabotte de princesse , ou dame d'une coudée de hauteur, comme j'en ay veu, elle eust crevé soubs le faix, ou bien eust fallu changer de robbe, et en prendre une autre. Ce n'est pas tout : car estant en la procession, marchant à son grand rang, le visage tout descouvert, pour ne priver le monde en une si bonne fesle de sa belle lumière, parut plus belle encor en tenant et portant en la main sa palme (comme font no» reynes de tout temps ) d'une royale majesté, d'une grâce moitié altiere et moitié douce, et d'une façon peu commune , mais différente de toutes les autres ; que qui ne l'eust jamais veue ny cognue eust bien dict : « Voylà une princesse qui en tout va par dessus « le commun de toutes les autres du monde. » Et tous nous autres courtisans allions disans, d'une commune voix hardiment: que cesle belle princesse doibt et peut bien porter la palme en la main, puisqu'elle remporte pardessus toutes celles du monde , et les surpasse toutes en beauté , n bonne grâce et toute perfection. Et vous jure qu'à ceste procession nous y perdismes nos dénotions, car nous y vaquasmes pour contempler cl admirer ceste divine princesse, et nous y ravir plus qu'au service divin , et si ne pensions pourtant faire faute ny pesché ; car qui contemple et admire une divinité en terre, celle du ciel De s'en tient offensée, puisqu'elle l'a faicte telle.
Lorsque la reyne sa merc l'emmena de la cour pour aller trouver son mary en Gascongne ,
I je vis quasi tous les courtisans regretter son despart, comme si une grande calamité leur fust tout à couptumbée sur la teste. Les uns disoient : « La cour est vef ve de sa beauté ; » les autres : a La «cour est fort obscure, elle a perdu son soleil;» d'autres : «Qu'il fait noir à la cour, il n'y a plus ode flambeau ;» d'autres reparloient : «Nous «avions beau faire que la Gascongne alors vinst ogasconner et ravir nostre beauté, destinée pour a embellir la France et la cour, et Poster du a Louvre, Fontainebleau, Sainct-Germain et au- «tres belles places de nos roys, pour la loger à «Pau ou à Nerac, de mesmes bien dissemblables «les uns des autres ;» d'autres disoient : a Cela « est faict , la cour et la France ont perdu la plus «belle fleur de leur guirlande.»
Bref, on n'oyoit de toutes parts resonner que tels et autres pareils petits mots sur ce despart, moitié de despit, de colère, et moitié de tristesse, et encor que la reyne Louyse de Lorraine y fust restée, qui estoit une très-belle et sage princesse et vertueuse, de laquelle j'espere en parler dignement à son lieu ; mais parce que de longue main la cour avoit accoustumé une si belle veue, ne se pouvoit engarder de la regretter, et proférer de telles parollcs. Et plusieurs y eut-il qui cuiderent tuer M. de Duras de despit, qui l'estoit venue quérir de par le roy de Navarre son maistre, comme je le sçay. Un de ces ans vindrent nouvelles à la cour qu'elle estoit morte en Auvergne, n'y avoit pas huict jours. Il y eut quelqu'un qui rencontra là dessus et dit : « 11 n'en est rien , car despuis ce temps «il a faict trop beau et clair au ciel ; que si elle € fust morte, nous eussions veu esclipse de soleil, a pour la grande simpathie que ces deux soleils «ont ensemble, et n'eussions rien veu qu'obscu « rités et nuages. »
C'est assez, ce me semble, d'avoir parlé de la beauté de son corps, encor que le subject en soit si ample qu'il mériterait une décade : toutesfois j'espere d'en parler encor ailleurs ; mais il faut dire quelque chose de sa belle amc, qui est si bien logée en si beau corps. Or, si elle l'a portée belle dès sa naissance, elle l'a sceu bien garder et entretenir; car elle se plaist fort aux lettres et à la lecture , et ayant esté jeune, et en son aage parfaict. Aussy peut-on dire d'elle : que c'est la princesse, voire la dame qui soit au monde la plus éloquente et la mieux disante
VIES DES DAMES ILLUSTRES
qui a le plus bel air de parler, et le plus agréable qu'on sçauroit voir. Lors que les Poulonnois, comme j'ay dict cy devant, luy viodrent faire la révérence, il y eut l'evesque de Cracovie, le principal et le premier de l'ambassade, qui fit l'harangue pour tous, et en latin, car il esloit un sçavant et suffisant prélat. La reyne luy respondit si pertinemment, et si eloquemment, sans s'aider d'aucun truchement, ayant fort bien entendu et compris son harangue, que tous en entrèrent en si grande admiration , que d'une voix ils l'appcllerent une seconde Minerve ou déesse d'eloqnence.
Lorsque la reyne sa mere la mena vers le roy son mary, comme j'aydesjà dict, elle fit son entrée à Bourdeaux, comme de raison , estant file et sœur de roy, et femme du roy de Navarre, et premier prince du sang, et gouverneur de Guyenne : la reyne sa mere le voulut ainsy, car elle l'aymoit infiniment et l'estimoit fort. Son entrée fut belle , non tant pour les magnificences et sumptuosités qu'on luy fit et dressa, mais pour voir entrer en triumphc la plus belle et accomplie reyne du monde , montée sur une belle hacquenée blanche, harnachée fort superbement, et elle vestue toute d'orangé et de clinquant, si sumptueusement que rien plus; laquelle le monde ne se pouvoit assez saouler de voir, la regarder, l'admirer et lexalter jusques au ciel.
Avant qu'entrer, les estats de la ville luy vindreut faire la révérence et luy offrir leur* moyens et puissances, et la haranguer aux Chartreux, comme est la coustume. M. de Bourdeaux porla la parolle pour le clergé; M. le mareschal de Biron, comme maire, et avecques la robe de maire , pour le corps de la ville , et comme lieutenant gênerai , fit la sienne après; et M. Largebaston , premier président , pour la cour. Elle leur respondit à tous les uns après les autres (car je l'ouys, estant près d'elle sur I'eschaffaut par son commandement), si eloquemment, si sagement et si promptement, et avecques telle grâce et majesté , mesmes à un chascun , par un tel changement de parolles, sans réitérer les premières ny les secondes, sur un mesme subject pourtant , qui est chose à remarquer , que je vis le soir ledict sieur président , qui me vint dire, et à d'autres, en la chambre de la reyne, qu'il n'avoit jamais ouy mieux dire en sa Yie qui-
conque fust, car il s'en tendoit en telles merceries, et que bien souvent il avoit eu cest honneur d'a-
6es predecesseresses, et en telles cérémonies que celle-là , et que pour avoir esté de leur temps deux bouches d'or des plus disertes de la France (ainsy m'usa-il de ces mots), mais n'dp prochoient rien de l'éloquence de ceste dernière reyne Marguerite, et qu'elles n'esloient que novices et apprentives auprès d'elle, et que vrayement elle estoit fille de mere.
Je redis à la reyne sa mere par après ce que ro'avoit dict ledict président, qui en fut si ay.se que rien plus : et elle me dit qu'il avoit raison de le croire et le dire ; car, encor qu'elle fust sa fille, elle pouvoit dire sans mentir que c'es- (oit la plus accomplie princesse du monde, et qui disoit ce qu'elle vouloit et des mieux. De mesmes je l'ay veu dire à force ambassadeurs, et à grands seigneurs estrangers, quand ils avoient parlé à elle, ils s'en partoient d avecques elle tous confondus d'un si beau dire.
Je luy ay veu souvent faire de si beaux discours, si graves et si sentenlieux , que si je les pouvois bien mettre au net et au vray icy par escrit, j'en ferois ravir et esmerveillcr le monde; mais il ne me serait pas possible, ny à quiconque soit, de pouvoir les réduire, tant ils sont inimitables.
Or, si elle est grave et pleine de majesté et éloquente en ses hauts discours et sérieux, elle a bien autant de gentille grâce à rencontrer de bons et plaisans mots, et brocarder si gentiment, et donner l'estraitte et la venue, que sa compaignie est plus agréable que toute autre du moude; car, encor qu'elle picque ou brocarde quelqu'un, cela est si à propos et si bien dict, qu'il n'est possible de s'en fascher, mais encore bien ayse.
De plus, si elle sçait bien parler, elle sçait autant bien escrire. Ses belles lettres , que l'on peut voir d'elle, le manifestent assez; car ce sont les plus belles, les mieux couchées, soyent pour estre graves que pour estre familières, qu'il faut que tous les grands escrivains du passé el de nostre temps se cachent, et ne produisent les leurs quand les siennes comparoislront, qui ne sont que chansons auprès des siennes. Il n'y a nul que, les voyant , ne se mocque du pauvre liceron avecques les siennes familières. Et, qui
MARGUERITE, HEYNE PE
m pourrait foire un recueil, et d'elles et dç tes 4wcoW8,ce serait autant d'escole et d'apprentissage pour tout le monde ; dont ne s'en faut esbayr; car, de soy,elle a l'esprit bon et prompt, grand entendement , sage et solide. Bref, elle est vraye reyne en tout, qui mériterait de régir un grand royaume , voire un empire : surquoy je feray ceste disgressioo, d'autant qu'elle fait a nqstre subject,
Lorsque le maryage d'elle fut accordé à Bloys, et du roy de Navarre, il y eut assez de difficultés que la reyne Jeanne foi soit , bien que différente d'alors qu elle escript l « ma mere, qui estait sa dame d "honneur, malade en sa maison. J'ay veu ladicte lettre, escrite de sa main, au thresor de nostre maison, et dit aiusy ;
«Je vous fay ceste-cy, ma grande amye, pour « vous resjouir et prendre santé des bonnes nouvelles que le roy mon mary m'a mandées, «qu'est comme ayant pris l'hardiesse dedemau- « der au roy madame sa jeune tille pour mon fils, «luy a faict cest honneur la luy accorder, dont «je ne vous en veux celer l'ayse que j'en ay. »
Il y a bien à discourir là dessus. Il y eut donc, lors de cest accord , une dame de la cour, que je ne nommeray point , aussy sotte qu'il en fust de sa portée. Estant la reyne mere le soir retirée à son coucher , elle s'enquit a de ses dames si elles avoient veu sa fille, et quelle joye elle monstroit de l'accord de ce maryage. Ceste dame sotte, qui n 'a voit en cor guierea veu de sa cour , s'advança la première et dit ; « Gora- « ruent , madame, ne serait-elle joyeuse d'un tel « maryage , puisqu'elle en vient à la couronne, «et est en terme d'estre possible un jour reyne «de France, si elle escheoit au roy son mary pre- « tendu, comme il se peut faire un jour?» La reyne, oyant un si fort mot , luy dit : « Ma «mye , vous estes une grande sotte. J'aymerois «mieux que vous fussiez crevée de cent mille « morts que si vostre sotte prophétie estoit jamais «véritable et accomplie, pour la longue vie et « bonne prospérité que je porte au roy et a tout le c restede mes enfans. uSurquoy il y eut unegrand dame, assez sa privée, qui luy respliqua : «Mais, « madame, si ce malheur arrivoit, que Dieu nous « en garde ! ne seriez-vous pas bien ayse de voir «vostre fille reyne de France, puisque la cou-
'Ecwfc ____
«ronne luy escherroit de bon droict par eeluy «de son mary?» La reyne fit response ; «Encor «que j'ayme bien ceste fille , je pense, lorsque «cela arriverait, nous verrions la France fort « troublée de maux et de malheurs. Et aymerais «mieux cent fois mourir (comme elle a faict) «que.de la voir en cest estât; car je croy qu'on «ne voudrait pas obeyr absolument au ray de «Navarre comme à mes enfans, pour beaucoup a de raisons que je ne dis point,»
Voylà deux prophéties accomplies, l'une d'une sotte dame , et l'autre d une habile princesse, et ce pour quelques années. Mais la prophétie a failly aujourd'huy, par la grâce que Dieu luy a donné, et par la force de sa bonne espée et la valeur de son brave cœur, qui l'ont rendu si grand , si victorieux , si redoublé et si absolu roy comme il est aujourd'huy , après tant de traverses et travaux. Dieu le maintienne par sa saincte grâce en ceste grande prospérité, aiusy qu'il nous est de besoiug à tous nous autres ses pauvres subjecls!
a Or, si par abolition de la loy salique.dit «encor la reyne, le royaume venoit à ma fille par «son juste droict, comme aussy autres royaumes « tumbent en quenouille, certes ma fille est bien «aussy capable de régner, ou plus, que beau- «coup d'hommes et roys que je scay, et qui ont «esté; et crois-je que son règne serait beau; et «le rendrait pareil a celuy du roy son grand « père , et roy son pere , car elle a un grand esaprit et de grandes vertus pour ce faire.» là dessus elle alla dire que c'estoit un grand abus que ceste loy salique, et qu'elle avoit ouy dire a M. le cardinal de Lorraine que lorsqu'il arresta, avec les autres députés à l'abbaye de Cercan , la paix entre les deux roys , veuaut a soudre quelque dispute sur quelque poinct de ceste loy salique , qui touchoil la succession des femmes au royaume de France , il y eut M. le cardinal de Grandvelle, autrement dict d'Arras, qui en rabroua fort moudict sieur le cardinal de Lorraine, luy disant que c'estoient de vrays abus que vostre loy salique, et qu'il luyencrevast l'œil, et que c'estoient de vieux rêveurs et chroniqueurs qui lavoient ainsy escrite, «ans savoir pourquoy, et l'ont faict ainsy accroire, et qu'elle ne fut jamais faicte ny portée en France, mais que c'estoit une coustume que les François, de main en main s'estoient eutredonnéc,
m VIES DES DAMES ILLUSTRES.
et avoicnt introduire, qai n'est nullement juste, et par conséquent violable. Voylà ce qu'en dit la reyne mere. Et, quand tout est dict, ce fut Pharamond , comme la pluspart tiennent, qui l'apporta de son pays, et l'introduisit : ce que nous ne dcbvrions observer puisque c'csloit uu payen; et d'aller si estroictement garder, parmy nous autres chrestiens, les loixd'un payen, c'est offenser grandement Dieu. Il est vray que la pluspart de celles que nous avons, nous les tenons des empereurs payens, mais aussy celles qui sont sainctes, justes et équitables, nous nous y roulons , comme de vray il y en a force, et la pluspart sont telles; mais ceste cy salique de Pharamond, elle est injuste et contre la loy de Dieu , car il est dict au Vieux Testament , et au XXVe chapitre des Nombres : a Les enfans «masles succéderont premièrement , puis , en « leur deffant , les filles. » Ceste saincle loy donc veut les filles hériter après les masles. Encor, quand on prendroit bien au pied de l'escripture ceste loy salique, il n'y auroit pas si grand mal comme on le prend , ainsy que j'ay ouy discourir à de grands personnages; car elle parle ainsy: «Que tant qu'il y aura des masles, les filles «n'héritent ny ne régnent point.» Consequemmcnt,en deffaut des masles, les filles y viendront. Et puisqu'il est juste qu'en Espaigne, Navarre, Angleterre, Escosse, Hongrie, Naples et Sicille, les filles régnent, pourquoy ne l'estil juste tout de mesmes en France? Car ce qui est juste, il est juste partout et en tous lieux, et le lieu ne fait point que la loy soit juste.
Tant de fiefs que nous avons en France, duchés, comtés, barronnies et autres honnorables seigneuries, qui sont quasy, mais beaucoup, royales en leurs droicts et privilèges, viennent bien aux femmes et filles, comme nous avons Bourbon, Vandosme, Montpensier,Nevers,Rhetel , d'Eu, Flandres, Bourp,ongnc, Artois, Zellande, Bretaigne ; et mesmes comme Matilde, qui fut duchesse de Normandie; Eleonor, duchesse de Guyenne , qui enrichirent Henry II, roy d'Angleterre; Bcatrix, comtesse de Provence , qui l'apporta au roy Ivouis son mary ; la fille unique de Raymond, comtesse de Thoulouse, qui l'apporta à Alfbnce, frère de sainct Louis; puis Anne, duchesse de Bretaigne, de frais, et autres : pourquoy le royaume de France n'appelle à soy aussy bien les filles de France?
La belle Galatée,lors qu'Hercule l'espousa après sa conqueste d'Espaigne , ne dominoitelle pas en la Gaule? du maryage desquels deux sont yssus nos braves, va il la ns et générera Gauloys, qui d'autresfbis se sont tant feict vanter.
Et pourquoy sont les filles des ducs en ce royaume plus capables de gouverner une duché ou un comté, et y faire justice , qui approchent de l'authorité du roy , plustost que les filles des roys de gouverner le royaume de France? et comme aussy si les filles de France ne fussent aussy capables et propres à commander et régner, comme aux autres royaumes et grandes seigneuries que j'ay nommées!
Pour plus grande preuve de l'abus de la loy salique, il n'en faut d'autre que celle de tant de chroniqueurs, escrivains et bavards, qui en ont escrit , qui ne se peuvent accorder entre eux de son elymologie ny deffinition.
Les uns, comme Poslel , estiment qu'elle prit son ancien nom et origine des Gaules, et qu'elle fut appellée salique , au lieu de gallique , pour la proximité et voisinage que la lettre G en vieil moule avoit avecques la lettre S ; mais c'est un rêveur en cela (comme je tiens d'un grand personnage) , ainsy qu'en autres choses
Jean Ceval , evesque d'Avranches , grand rechercheur des antiquités de la Gaule et France , l'a voulu rapporter à ce mot salle, parce que ceste loy estoit seulement ordonnée pour salles et palais royaux.
Claude Seissel, assez mal à propos, a pensé qu'elle vient du mot sal en lal in, comme une loy pleine de sel , c'est-à-dire de sapience, par une métaphore tirée du sel. ,
Un docteur ès droicts, nommé FerrariusMontanus, a voulu dire aue Pharamond fut autre' ment appellé Salicq.
lies autres la tirent de Sallogast, l'un des principaux conseillers de Pharamond.
Les autres, pensant subtiliser davantage,' disent que, par la fréquence des articles qui se trouvent dans icelle loy , commanceans par cet mots, si aliquis, et si allqua, elle prit sa derivaison; d'autres, qu'elle est venue des François Saliens, comme est faict mention dans Marcellin.
Enfin voylà de grands rebus et rêveries ; et ne se faut esbayr si M. l'evesque d'Arras en
MARGUERITE, RÉYNE DE
faisoit la guerre à M. le cardinal de Lorraine : a i h s y que ceux de «a nation , en leurs farces et jo in fil en es, croyans que ces te loy fust de nouvelle impression, appelloient Philippe de Valois le roy trouvé, comme si, par un nouveau droict et non jamais recogou par la France, il se fust rakt roy. Surquoy despuis se sont fondés en ce que la comté de Flandres estant tumbée en quenouille, le roy Charles le Quint n'en prétendit lors aucun droict ny nom ; mais , au contraire, il appennagea Philippes son frère de la Bourgongne,pour en faire le maryage avecques la comtesse de Flandres, ne la voulant prendre pour luy, ne la trouvant si belle, mais bien plus riche que celle de Bourbon; qui est encore une grande asseurance que l'article de ceste loy salique n'a pas tousjours esté observé aux membres comme au chef; et ne faut doubter que les filles , venans à la couronne , mesroes quand elles sont belles, bonnestes et vertueuses comme ceste-cy, n'attirassent plus le cœur de leurs subjects par leurs beautés et douceurs, que toutes les forces des hommes.
M. du Tillet dit : que la reyne Clotilde fit recevoir en France la religion chrestienne, et despuis ne s'est trouvée aucune reyne qui s'en soit desvoyée, qui est un grand honneur pour les reynes : ce qui n'est advenu aux roys despuis Clovis; car Chilperic premier fut entaché de l'erreur arrienne, et deux seuls prélats de l'église gailicanne par leur résistance l'arreste* rent , comme dit Grégoire de Tours.
Davantage, Catherine, fille de Charles VI, ne fut-elle pas ordonnée reyne de France par le roy son pere et son conseil?
Du Tillet dit encor de plus : que les filles de France estoient en telle révérence , qu'encor qu'elles fussent maryées à moindres que roys , néanmoins prenoient le titre royal , et estoient appellées reynes avecques le nom propre; et cest honneur leur estoit donné pour leur vie, par démonstration qu'elles estoient filles de roys de France. Ceste coustume ancienne monstroit sourdement que les filles de France pouvoient estre bien reynes , aussy bien que les fils. Il se trouve que, du temps du roy sainct Louis, tenant la cour des pairs, la comtesse de Flandres est renommée présente, et tenant lieu avecques les pairs. Voylà comment ceste loy salique faut entre les membres et non parmy le chef ; en
quoy elle est corrompue, car les membres se doibvent régler par le chef.
Voyez que dit encor M. du Tillet : «Par la « loy salique , escrite pour les seuls subjects, «quand il n'y avoit fils, les filles héritaient en « l'ancien patrimoine.Qui voudrait régler la cou- «ronne, mesdames, filles de France, au deffaut odes fils, la prendraient; et néanmoins elles en «sont perpétuellement exciuses par coustume et «loy particulière de la maison de France, fondée «sur la magnanimité des François, qui ne peu- « vent souffrir d'estre dominés par les femmes. » Et ailleurs dit : «Et se faut esbayr de la longue «ignorance qui a attribué ceste coustume à la «loy salique, qui est contraire. »
Le roy Charles le Quint, traictant le maryage de madame Marie de France, sa fille, avecques Guillaume , comte de IIainaut,en l'an 1374, stipula la renonciation dudict comte au droict du royaume et de Dauphiné; ce qui est un grand poinct : et par là voyez-vous les contrariétés ?
Certes, si les femmes savoient manier les armes aussy bienque les hommes, elles s'en feraient accroire : mais, en recompense, elles ont leur beau visage, qu'on ne recognoit pas comme on debvroit; car, certes , il vaut mieux d'estre commandé de belles , gentilles et honnestes femmes, que des hommes fasebeux, fats, laids et maussades, cotLrae jadis il y en a eu en ceste France.
Je voudrais bien scavoir si ce royaume s'est mieux trouvé d'une infinité de roys fats, sots, tirans, simples, faict-neans, idiots, fols, qui ont esté ; ne voulant pourtant taxer nos braves Pharamonds, nos Clodions, nos Clovis, nos Pépins, nos Martels, nos Charles , nos Louys, nos Philippes , nos Jehans, nos François, nos Henrys , car ils ont esté trop braves et magnanimes ceux-là : et bien heureux estoit le peuple qui estoit soubs eux, qu'ils eussent faict d'une infinité de filles de France qui ont esté très-habilles, fort prudentes et bien dignes décommander. Je m'en rapporte aux régences des mères des roys comment on s'en est bien trouvé.
Fredegonde, comment administra-elle les affaires de France pendant le soubs-aage du roy Clotaire son fils, les administrant si sagement et dextrement,qu'ilsevit,avantque mourir, monarque de la Gaule et de beaucoup de rAllemaiguc.
Le semblable fil Natilde, femme de Dagobert, à l'endroict du roy Clovis deuxiesme, son fin», et , longtemps après, Blanche, mère de sainct Louys , laquelle s'y comporta si sagement > ainsy que je l'ay leu, que, tout aiusy que les empereurs romains se faisoient appeller Auguste, en commémoration de l'heur et prospérité qui s'eatoit trouvée au grand empereur Auguste, aussy toutes les reynes mères anciennement, après le deceds des roys leurs raarys, vouloient eslre nommées reynes Blanche, pour un honnorable mémoire tiré du gouvernement de ceste sage princesse. Encor que M. du Tillet contredit un peu en cela , toutefois je le tiens d'un grand fenateur.
Et, pour passer plus bas, Ysabeau de Bavière eut la régence de son mary Charles VI , estant altéré de son bon sens, par l'advis de son conseil ; comme aussy Fut madame de Bourbon du petit roy Charles VIII son frère, en son bas aage, madame Ixwyse de Savoye du roy François premier, et la reyne mère du roy Charles IX «on fils.
Si donc les dames estrangeres (fors madame de Bourbon, car elle estoit fille de France) ont esté 6i capables de gouverner si bien la France , pourquoy ne le seront les nos très telles , et ne la gouverneront aussy bien, et d'aussy bon zelc et affection, puisqu'elles y sont nées et y ont pris leur laict , et que le faict leur touche?
Je voudrais bien sçavoir en quoy nos derniers roys ont surpassé nos trois filles de France dernières, Elisabeth, Claude et Marguerite; que si elles fussent venues à estre reynes de France, qu'elles ne l'eussent aussy bien gouvernée (sans que je veuille pourtant taxer leur suffisance et regence , car elle a esté très-grande et trèssage), aussi bien que leurs frères. J'ayouy dire à beaucoup de grands personnages bien entendus et bien prevoyans, que possible n'eussionsnous eu les malheurs que nous avons eu , que nous avons et que nous aurons encor ; et en alleguoient des raisons qui seroient troplongues à mettre ici. Mais voylâ, ce dit le commun et sot vulgaire : «H faut observer la loy salique.» Pauvre fat qu'il est! Ne sait-il pas bien encor que les Germains, de l'estoc desquels nous sommes sortis , avoient accoustumé d'appeller les femmes à leurs affaires d'Estat , tout aussy bien que les hommes, comme nous apprenons
SS ILLUSTRES
de Tacite? Par là nous apprenons que ceste loy salique a esté despuis corrompue, puisqu'ils les ont senties dignes de commander; mais Ce n'est qu'une vrayecoustume, et que les pauvres filles, qui estoient foibles pour débattre loir droict par la pointe de lespéc, comme il se débat toit anciennement, les hommes les en excluoient et chassoient du tout. Ah ! que ne vivent mainte nant nos braves et vaillans paladins de France, un Roland , un Renaud , un Ogier . un Olivier, Un Deudun , un Griffon , un Y von, et une infinité d'autres braves, desquels la profession estoit, et la gloire, de secourir les dames et les maintenir en leurs afflictions et traverses de leurs vies, de l'honneur et biens, pour maintenant combattre le droict de nostre reyne Marguerite! laquelle, tant s'en faut qu'elle jouisse d'un seul poulce de terre du royaume de France, duquel elle est si noblement sortie, et qui possible luy appartient de tout droict divin et humain, qu'elle ne jouit pas rien de sa comté d'Auvergne, qui luy appartient par toute justice et équité, pour estre restée seule et héritière de la reyne sa mere, et est retirée dans un chasteau d'L'sson, parmy les déserts, rochers et montagnes d'Auvergne : habitation certes, par trop dissemblable à une grande ville de Paris, où elle debvroit maintenant tenir son trosne et son siège de justice, qui luy appartient, et de son droict , et de celuy du roy son mary. Mais le malheur est tel , qu'on ne peut recevoir ny l'un ny l'autre. Que si tous deux estoient bien unis ensemble, et de corps et d'ame et d'amitié, comme ils ont esté, possible que tout eh irait mieux pour tous, et se feraient craindre, respecter et recognoistre pour tels qu'ils sont. (Dieu a voulu despuis qu'ils se sont bien réconciliés , qui est un très grand heur.)
j'ay ony dire à M. de Pibrac «ne fois , que ceste alliance de Navarre a esté Fatale en cela , pour avoir veu en discordance le mary et la Femme, comme d'autres fois a esté de Louys Mutin, roy de France et de Navarre, avecques Marguerite de Bourgongne, fille du duc Robert troisiesme ; plus, Philippe le Long, roy de France et de Navarre, avecques Jeanne, fille du comte Othelin de Bourgongne, laquelle, se trouvant innocente, se purgea Fort bien ; puis, Charles le Bel , roy de France et de Navarre . avecques Blanche , fille d Othelin, encor comte de Bour-
MARGUERITE, RRYNE DE
gongne, qui fut sa première femme; et, de frais , le roy Henry d'Albret , avecques Marguerite de Valois, comme je tiens de bon Heu, qui la traictoit si mal, et eust encor faict pis sans le roy François son frère, qui parla bien à luy , le rudoya fort, et le menaça pour bonnorer si peu sa soeur, veu le rang qu'elle tenoit.
Le roy Antoine dernier mourut aussy, estant en mauvais mesnage avecques la reyne Jeanne sa femme.
Nostre reyne Marguerite est ainsy un peu en division et divorce avecques le roy son mary ; mais Dieu les mettra un jour en bonne union , en despit du temps misérable.
J'ayouydireà une princesse : qu'elle luy sauva la vie au massacre de la Sainct-Barthelemy, car, indubitablement, il estoit proscrit et couché sur le papier rouge, comme on dit, parce qu'on disoit qu'il fa! loi t oster les racines, comme le roy de Navarre, le prince de Condé, l'admirai et autres grands ; mais ladicte reyne se jetta à genoux devant le roy Charles, pour luy demander la vie de son mary et seigneur, l e roy Charles la luy accorda assez difficilement, encor qu'elle fust sa bonne sœur. Je m'en rapporte à ce qui en est, car je n'en sçay que pour ouyr dire. Et si porta fort impatiemment ce massacre , et en sauva plusieurs , jusqu'à un gentilhomme gascon (il me semble qu'il s'appelloit Leran) ! qui, tout blessé qu'il estoit, se vint jetter soubs son lict , elle estant couchée, et les meurtriers l'ayant poursuivy jusqu'à la porte, dont elle les en chassa; car elle ne fut jamais cruelle, mais toute bonne, à la mode des filles de France.
On dit que la pique d'elle et du roy son mary a procédé plus de la diversité de leur religion que d'autre chose, car chascun ayme et soustient fort la sienne ; si que la reyne estant allée à Pau, ville principale de Bearn, ainsy qu'elle y eut faict dire la messe, il y eut un secrétaire du roy son mary , nommé Le Pin, qui avoit esté autres fois à feu M. l'admirai, qui s'en estomacha si bien qu'il fit mettre en prison quelqu'uns de la ville qui y avoient esté. La reyne en fut trèsmal contente; et luy pensant remonstrer, il luy parla plus haut qu'il ne debvoit , et fort indiscrètement , mesmes devant le roy, qui luy en fit une bonne réprimande et le chassa ; car il sçait
• De la maison de Uni.
bien aymer et respecter ce qu'il doibt , tant il est brave et généreux , ainsy que ses belles et nobles actions l'ont manifesté tel tousjours , dont j'en parleray au long dans sa belle vie.
Le dict du Pin se fondoit sur l'edict qui est là faict et observé, sur la vie,ny dire ny ouyr messe. La reyne s'en sentant piquée , Dieu sçait comment , jura et protesta qu'elle ne mettroit jamais le pied en ce pays-là, d'autant qu'elle vouloit estre libre en l'exercice de sa religion; et par ainsy elle en partit; et despuis elle garda très-bien son serment.
J'ay ouy dire que jamais elle n'eut chose tant sur le cœur que telle indignité d'estre privée de l'eiercice de sa religion, laquelle, pour la passer de sa fantaisie, elle pria la reyne sa bonne mere de la venir quérir pour la veoir, et allei jusques en France voir le roy et monsieur, son frère, qu'elle honnoroit et ayraoit beaucoup ; où estant , elle ne fut veue et receue du roy sou frère comme il debvoit : et voyant nn grand changement despuis qu'elle estoit partie, et plusieurs personnes eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé, cela luy faschoit fort de les rechercher et leur faire la cour, comme le» autres, nullement ses pareilles, faisoient; tant s'en faut, qu'elle les mesprisoit grandement, comme j'ay veu, tant avoit-elle le courage grand! Hélas! trop grand certes, s'il en fut oneques, mais pourtant cause de tout son malheur; car, si elle l'eusl voulu un peu contraindre à rabaisser le moins du monde, elle n'eust esté traversée comme elle l'a esté.
Sur quoy je feray ce conte: que, lors que le roy son frère alla en Poulogne, et y estant, elle set 1 u t que M. du Gua , fort favorisé du roy son dict frère, avoit tenu quelques propos assez desadvantageux d'elle , et assez bastans pour met tre le frère et la sœur en inimitié ou quelque pique ; au bout de quelque temps, ledict M. du Gua , retourné de Poulogne et arrivé à la cour , et portant des lettres dudict roy à sa sœur, les luy alla porter et baiser les mains en sa chambre; ce que je vis : quand elle le vit entrer, elle fut en grand colère; et, ainsy qu'il se vint présenter à elle pour luy donner sa lettre, elle luy dit d'un visage courroucé: «Bien vous sert, Le Gua, «de vous présenter devant moy avecques ceste a lettre de mon frère, qui vous sert de sauvegarde, l'aymant si fort, que tout ce qui vient a de luy est en toute franchise avecques moy ;
1C8^ .-- VIES DES DAMES ILLUSTRES
«que, sans cela, je vous apprendrais à parler ressentissent de la grâce et faveur du roy leur «d'une telle princesse que je suis, sœur de vos pere;et qu'à l'exemple de ses tantes elle en deb-
«roys, vos maistres et souverains.» M. du Gua luy respondit fort humblement : « Je ne me «Fusse aussy, madame, jamais présenté devant ■ vous, sçachant bien que vous me voulez mal, a sans quelque bonne enseigne du roy mon «maistre, qui vous ayme et que vous ayraez fort «aussy; m'asseurant, madame, que, pour l'a- « mour de luy, et que vous estes toute bonne et «généreuse , vous m'ouyrez parler.» Et luy ayant faict ses excuses et dict ses raisons , comme il sçavoit bien dire, et nia très-bien de n'avoir jamais parlé de la sœur de ses roys que très-reveremment, elle le renvoya, avecques protestation de luy estre cruelle ennemye , comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort.
Au bout de quelque temps, le roy escrit à madame de Dampierre, et la prie, sur tous les plaisirs qu'elle luy sçauroit faire, de faire avecques lareynede Navarre tant qu'elle pardonnas! à M. du Gua, et le prist en amitié pour l'amour de luy : ce que madame de Dampierre entreprint à son très-grand regret, car elle cognoissoit le naturel de ladicte reyne ; mais, parce que le roy l'aymoit et se fioit fort en elle, à tout hasard elle entreprint cesle charge; et vint un jour trouver ladicle reyne en sa chambre; et la trouvant en assez bonne trempe, elle en entama les propos, et luy fit une remonstrance : que, pour avoir la bonne grâce, l'amitié et la faveur du roy son frère, qui estoit desjà roy de France, elle debvoit pardonner à M. du Gua , et luy remettre tout le passé, et le prendre en grâce; car le roy l'aymoit fort et le favorisoit plus qu'aucun des siens; et par ce moyen, elle, le prenant en amitié, pourroit tirer de bons services, offices et plaisirs de luy, puisqu'il gouvernoit si paisiblement le roy son maistre; et qu'il valloit bien mieux qu'elle s'en aidast et prcvalust, que de le désespérer et le bander contre elle, ce qui luy pourroit beaucoup nuire; et qu'elle avoit bien veu de son temps, au règne du roy François I ,
voit faire de mesmes à l'endroict de IL du Gua.
Ia reyne de Navarre , après avoir ouy fort attentivement madame de Dampierre, luy respondit assez froidement , avecques un visage un peu riant pourtant, selon sa mode; et luy dit : «Madame de Dampierre,. ce que me dites serait «bon pour vous, qui avez besoing de faveur, de « plaisirs et bienfaicts ; et si j'estois vous , ces «parolles que me dites me seraient fort bien u adressées et fort propres; et les recevrois vo- «lontiers, et mettrais en usage ; mais à moy , « qui suis fille de roy , et sœur de roys , et femme <t de roy, elles ne peuvent servir ; d'autant qu'avec- «ques ces grandes et belles qualités, je ne puis a estre mandiante, pour mon honneur, des fa* eveurs, des grâces et bienfaicts du roy mon « frère; car je le tiens pour de si bon naturel, et «cognoissant si bien son debvoir, qu'il ne me les ■ desniera jamais sans la faveur de Le Gua, au- « trement il se feroit un grand tort , à son hon- « ncur et à sa royauté : et , quand bien il serait «assez desnaluréde s'oublier tant que de me « tenir autre qu'il doibt, j'ayme mieux pour mon «honneur, et ainsy mon courage me le dit, « estre privée de ses bonnes grâces par faute de «n'avoir recherché Le Gua et ses faveurs, que si «l'on me reprochoit ou soupçonnoit les avoir «par son moyen et intercession , veu qu'il me «semble assez les mériter pour estre ce que je «luy suis; et s'il se sent digne d'estre roy, et «ayméde moy et de son peuple, je me sens, «comme sa sœur, estre assez digne aussy d'estre «reyne et aymée, non seulement de luy, mais «de tout le monde. Et si mes tantes, que vous «m'alléguez, se sont si abbaissées comme vous «dites, faire l'ont peu si elles l'ont voulu, ou « telle a esté leur humeur ; mais leur exemple ne «me peut donner loy, ny aucune sorte d'imita- «tion, ne me voulant nullement former sur ce «modèle, sinon sur le mien propre.» Par ainsy elle se teut , et madame de Dampierre se retira ,
mesdames Magdelaine et Marguerite, despuis ' non pourtant que la reyne luy en voulust mal
Tune reyne d'Escosse, et l'autre duchesse de Savoye, ses tantes, encor qu'elles eussent le cœur bien grand et haut, s'abaisser si bas que de faire la cour à M. de Sourdis, qui n'estoit que maistre de la garde-robe du roy leur pere, et le rechercher, afiu que, par son moyen, elles se
autrement, car elle l'aymoit fort.
Une autre fois, lors que M. d Espernon alla en Gascogne après la mort de Monsieur (voyage fondé sur divers subjects, à ce que l'on disoit), alors il vit le roy de Navarre à Pamyers; et s'entrefirent de grandes chères et caresses. Je