MARGUERITE, REYNE DE FRANCE ET DE NAVARRE
parle aînsy ; car lors M. d'Espernon estoit demy roy en France, pour la desbordée faveur qu'il avoit avecques le roy son raaislre. Après donc s'estre bien caressés et faicls bonne chère ensemble, le roy de Navarre le pria de le venir voir à Nerac, après qu'il auroit cslé à Toulouse, et s'en voudroit retourner , ce qu'il luy promit : et s'estant acheminé devant pour faire ses préparatifs à le bien festiner , la reyne de Navarre qui estoit là, et qui vouloit mal mortel à M. d'Espernon pour beaucoup de grands subjects, dit au roy son mai y qu'elle se vouloit oster de là pour ne perturber et empescher la feste, ne pouvant nullement supporter la veue de M. d'Espernon sans quelque scandale et venin de colère qu'elle pourrait vomir, qui pourrait donner fascherie aucunement au roy son mary. Parquoy, estant sur son parlement , le roy la pria , sur tous les plaisirs qu'elle luy sçauroit faire , de ne bouger , et luy ayder à recevoir mondicl sieur d'Espernon, et mettre toute sa rancune qu'elle luy portoit soubs les pieds pour l'amour de luy, d'autant que cela leur i m portoit grandement à tous deux , et à leur grandeur.
o Et bien, monsieur, luy dit la reyne, puis a qu'il vous plaist me le commander , je demeuoreray et luy fairay bonne chère, pour vostre a respect et l'obédience que je vous doibs.» Et puis dit à aucunes de ses dames : a Mais je vous aresponds bien que, lorsqu'il arrivera , et tant « qu'il demeurera , ces jours là je m'habilleray «d'un habillement dont je ne m'habillay jamais, « qu'est de dissimulation et hypocrisie ; car je mas- <r queray si bien mon visage de feintise , qu'il n'y « verra que tout bon et honneste recueil et toute «douceur, et pareillement je poseray à ma bou- «che toute discrétion : si bien que je me rendray « par l'extérieur telle que l'on pensera l'intérieur «de mon cœur bon, duquel autrement je n'en a puis respondre ; n'estant nullement à mon pouavoir, estant du tout à luy, tant il est haut, «plein de franchise, et ne sçauroit supporter «d'eau punaise, ny le venin d'aucune hypocrisie, ny moins le faire abbaisser, puis qu'il n'y «a rien que Dieu et le ciel qui le puissent amollir «et le rendre tendre, en le refaisant ou le re- « fondant.»
Pour rendre donc content le roy son mary , car elle l'honnoroitfort, aussy luy rendoit-il de marnes, elle se desguisa de telle façon, que,
M. d'Espernon venant arriver en sa chambre, elle le recueillit de la mesme forme que le roy l'en avoit priée et elle luy avoit promis : si bien que toute la chambre qui estoit pleine d'une infinité d 'assistai», qui se pressoient pour veoir ceste entrée et entrevue, en furent fort esmerveillés ; et le roy et M. d'Espernon en demeurèrent cootens; mais les plus clairs voyans, et qui cognoissoient le naturel de la reyne, se doub trient bien de quelque garde dedans : aussy disoit-elle qu'elle avoit joué un rolle en ceste comédie mal volontiers. Je tiens de bon lieu tout cecy.
Voylâ deux contes par lesquels on peut bien cognoistre la hauleur du courage de ceste reyne, lequel estoit tel , que j'ai ouy dire à la reyne sa mere, sur ce discours et subject, qu'elle en estoit fort semblable au roy son pere , et qu'elle n'a voit aucun desesenfans qui le semblast mieux qu'elle, tant en façons, humeurs, lineamens et traictsdu visage, qu'en courage et générosité; d'autant qu'elle avoit veu le roy Henry, durant le roy François son pere , qui , pour son royaume , n'eust pas recherché ny nacqueté le cardinal de Tournon, ny l'admirai d'Annebault, grands favoris du roy ; mesmes qu'il eust eu la paix ou les trevfes souvent de l'empereur Charles, s'il luy eust voulu requérir et rechercher; mais sa générosité ne se pouvoit soubmettre à telles recherches. Aussy, tel estoit le pere, telle est la fille. Mais pourtant tout cela luy a beaucoup nuy. Je m'en raporte à une infinité de traverses et indignités qu'elle a receues à la cour, que je ne diray point, car elles sont trop odieuses, jusqu'à en avoir esté envoyée , avec certes un grand affront , et pourtant innocente de ce que l'on luy mettoit à sus, ainsy que la preuve en fit foy à plusieurs, car je le sçay : et comme le roy son mary en fut asseuré, en quoy il en demanda raison au roy, dont il en fut très-bon en cela, et si en cuyda sourdre entre deux frères quelque conten- • tion sourde et hayne.
La guerre de la Ligue après arriva ; et, d'autant que la reyne de Navarre se craignoit de quelques uns , à cause qu'elle estoit fort grande catholique, elle se retira à Agen, qui luy avoit esté donné, et le pays, par les roys ses frères, enappanage et don pour sa vie durant : et puis qu'il y alloil de la religion catholique, et qu'il la falloit maintenir, et exterminer l'autre, elle
voulut (fortifier la sienne de son coslé de tout ce qu'elle peut, et faire la guerre contre l'autre; mais elle y fut très-mal servie, par le moyen de madame de Duras, disoit-on , qui la gouvernoit fort , et qui sous son nom faisoit de grandes exactions et concussions. Le peuple de la ville s'en aigrit, et soubs mains en couva une liberté et moyen de ebasser , et leur dame , et ses garnisons. Sur lequel mescori lentement M. le mareschal de Matignon prit occasion de faire entreprise à la ville, ainsy que le roy , en ayant sceu les moyens, luy commanda avecques une grande joye, pour agraver sa sœur , qu'il n'aymoit , de plus en plus de desplaisirs. Par quoy l'entreprise, qui pour la première fois avoit esté faillie, fut menée pour la seconde fois si dextrement par mondict sieur le mareschal et les habit ans , que la ville fut prise et forcée de telle sorte et en telle prestesse et allarme, que la pauvre rcyne tout ce qu'elle peut faire , fut que de monter en trousse derrière un gentilhomme , et madame de Duras derrière un autre, et se sauver de vistesse, et faire douze grandes lieues d'une traicte, et le lendemain autant, et sesauverdans la plus forte forteresse de la France, qui est Cariât : où estant, et pensant estre en seureté, elle fut, par les menées du roy son frère (qui estoit un très-habile et très-subtil roy s'il en fut oneques), vendue par ceux du pays et de la place; et, en estant sortie, s'en deffiant , ainsy qu'elle sesauvoit fut prisonnière entre les mains du marquis de Canillac, gouverneur de l'Auvergne, et menée dans le ebasteau d'Usson, bien forte place aussy, voire imprenable , que le bon et fin renard royLouys XI avoit rendue en partie tel pour y loger ses prisonniers, les tenant là plus en seureté cent fois qu'à Loches, Bois de Vincennes et Lusignan.
Voylà donc ceste pauvre princesse prisonnière lcans, et traictée non en fille de France certes, ny en princesse si grande qu ecelle-là. Toutesfois, si son corps estoit capiif, son brave cœur ne l'estoil point , et ne luy manequa point , et luy assista très-bien, pour ne se laisser point aller en son affliction. Que c'est que peut un grand cœur conduit d'une grande beauté I Car celuy qui la tenoit prisonnière en devint prisonnier dans peu de temps, encor qu'il fust brave et vaillant. Pauvre homme! que pensoit-il faire? Vouloir tenir prisonnière, subjecteet captifve en
ES ILLUSTRES
sa prison, celle qui , de ses yeux et de son beau visage, peut assubjectir en ses liens et chaisnes tout le reste du monde comme un forçat!
Le voyla donc ce marquis ravy et pris de ceste beauté; mais elle, qui ne songe en aucunes delices d'amour, ains en son honneur et en sa liberté, joue son jeu si accortement qu'elle se rend la plus forte, et s'empare de la place et en chasse le marquis , bien esbahy d'une telle surprise et ruse militaire. Elle l'a gardée desjà il y a six â sept ans , non pourtant en tous les souhaits et plaisirs du monde, despouillée de la comté d'Auvergne, détenue par M. le grand prieur de France, que le roy fit instituer comte et héritier par la reyne m ère en son testament, avecques son regret dequoy elle ne pouvoit laisser à la reyne sa bonne fille au moins quelque chose du sien propre, tant estoit la hayne grande que le roy luy portoit ! Helas ! quelle mutation au prix de celle que j'ay veu, qui s'entre aymoient tant, et n'estoient que un corps, une ame et une mesme volonté! Ah! que d'autres fois j'ay veu qu'il les fa i soit beau veoir discourir ensemble; car, fust ou sérieusement , ou en gayeté , rien n'estoit plus beau à veoir ny à ouyr, car tous deux disoient ce qu'ils vouloient ! Ah ! que le temps est bien changé à celuy que quand on les voyoit danser tous deux dans la grande salle du bal d'une belle accordance, et de volonté et de danse! Le roy la menoit ordinairement danser le grand bal. Si l'un avoit belle majesté, l'autre ne l'a voit pas moindre. J'ay veu assez souvent la mener danser la pavanne d'Espaigne, danse où la belle grâce et majesté font une belle représentation ; mais les yeux de toute la salle ne se pou voient saouller , ny assez se ravir par une si agréable veue ; car les passages y est oient si bien dansés , les pas si sagement conduicts, et les arrests faicts de si belle sorte, qu'on ne sçavoit que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s'ar rester, représentant maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdain; car il n'y a nul qui les aye veus en ceste dance, qui ne die ne l'avoir veue danser jamais si bien , et de si belle grâce et majesté , qu'à ce roy frère et à ceste reyne sœur; et , quant à moy , je suis de telle opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Espaigne et d'Escosse très-bien.
Je leur ai veu pareillement fort bien danser le Pazzemeno d'Italie, ores en marchant avecques
MARGUERITE, REYNE DE
an port et geste njrave, eo conduisant si bien et si gravement leurs pas , ores les coûtons seulement, et ores en y faisant de fort beaux, gentils et graves passages , que nul autre ou prince ou autre y pouvoit approcher, ny dame, car la majesté n'y estoit point espargnée : aussi cesle reyne prenoit grand plaisir a danser ces danses graves, pour sa belle grâce, apparence et grave majesté, qu'elle faisoit apparoir mieux qu'aut Autres danses, comme bransles, voiles et courantes. Elle ne les aymoit guieres, encor qu'elle s'en acquittast très-bien , parce qu'elles n'estoient pu dignes de sa majesté, mais ouy bien propres pour les grâces communes d'autres dames.
Je luy ay veu aussyaymer quelquefois le bransle de la torche ou du flambeau, et pour ce raesme subject. Surquoy je me souviens qu'une fois estant à Lyon , au retour du roy de Poulogne, aux no pce s de Besne , Tune de ses filles, elle dansa ce bransle devant force estrangers de Savoye , de Piedmont, d'Italie et autres, qui dirent n'avoir rien veu de si beau que ceste reyne , si belle et grave dame, comme certes elle est : dont il y en eut un qui alla rencontrer la dessus , disant que ceste reyne n'avoit point de besoing, comme les autres dames, du flambeau qu'elle lenoit dans la main ; car celuy qui sorloit de ses beaux yeux , qui ne mourait point comme l'autre, pouvoit suffire, ayant autre vertu que de mener danser les hommes , puisqu'il pouvoit embraser tous ceux de la salle, sans se pouvoir jamais este indre comme l'autre qu'elle avoit en la main, et qu'il estoit pour esclairerde nuierparmy les ténèbres , et de jour parmy le soleil raesme.
Doncques faut-il là dessus que la fortune nous a esté à tous nous autres aussy bien ennemye qu'à elle, que nous ne voyons plus ce beau flambeau, voire ce beau soleil esclairer sur nous autres, et qu'il s'en soit allé cacher en ces sommets et montaignes de l'Auvergne. Au moins s'il s'en fust allé poser sur quelque beau port ou havre de mer , au feu duquel les mariniers et passait» se fussent guidés, sans danger et naufrage, pour leur servir de fanal, sa demeure en serait plus belle, plus profitable et plus honnorablc pour elle et pour tous. Ah ! peuple de Provence, vous debvriez la supplier d'aller habiter dans vos beaux ports et belles cos tes de
France et de navarre. m
mer, quelle rendrait encor plus illustres qu'ils ne sont, et plus habitables et plus riches; car de toutes parts aborderaient des gens, ^allcres, navires et vaisseaux , pour voir la merveille du monde, comme jadis celle de Rhodes par son beau phare et reluisant fanal; au lieu que resserrée dans les barrières et barricades de ses montaignes d'Auvergne, et ne se pouvant fausser aisément , elle nous est cachée et incognuc du tout h nos yeux , si non d'autant que nous en avons sa belle idée. Ah ! belle et antique ville de Marseille, que vous seriez heureuse si vostre port estoit honnoré du flambeau et fanal de ses beaux yeux! Aussy bien la comté de Provence luy appartient, ainsy fluc plusieurs au- . très provinces , voire la France. Que maudict soit la malheureuse obstination que l'on a en ce royaume de ne la rechercher avecques le roy son mary, recueillir et honnorer eomme l'on doibt I (J 'esc r i vois cecy au plus fort de la guerre de la Ligue.) Si c'estoit une reyne et princesse mauvaise, malicieuse, avare ou lyranne, comme il en a eu force le temps passé en France , et possible qu'il y en aura encor , je n'en sçaurois que dire; mais elle est toute bonne, toute splendide, libérale, n'ayant rienàsoy, donnant à tout le monde, et gardant peu poursoy, tant charitable, tant aumosniere à l'endroict des pauvres. Aux plus grands elle faisoit honte en libéralités, comme je l'ay veue au jour des estrennes faire des presens à toute la cour, que les roys ses frères s'en estonnoient et n'en faisoient de pareils.
Elle donna à la reyne Louyse de Lorraine une fois pour ses estrennes un esventail Met de nacre de perles, enrichy de pierreries et grosses perles, si beau et si riche, qu'on disoil estre un chef d'œuvre, et l'estimoit-on à plus de quinze cens escus. L'autre, pour rétribuer ce présent, luy envoya de longs fersd'esguillcltes, que l'Espaignol appelle puntas , enrichies de quelques perles et pierreries , qui pou voient monter à quelque cent escus, et la paya de ses esguiliettes pour ses estrennes fort . certes , dissemblables.
Bref, ceste reyne est en tout royale et libérale , honnorable et magnifique ; et , né desplaise aux impératrices du temps passé , leurs magnificences descriles par Suétone, Pline et autres, n'en ont rien approché, tant pour cslreà
VIES DES DAMES ILLUSTRES
sa cour et aux villes , que pour aller aux champs et par pays, fust en ses litières taot dorées, tant superbement couvertes et peintes de tant belles devises, ses coches et carosses de mesmes, et ses hacquenées si richement enharnachées.
Ceux qui ont veu tels superbes appareils comme moy sçavent qu'en dire. Et qu'il faille maintenant qu'elle soit frustrée de tout cela! que despuis sept ans elle n'a bougé recluse de ce chasteau austère et mal plaisant, ou pourtant elle prend sa patience, tant elle a de vertu, de sçavoirse commander, qui est une des grandes, à ce qu'ont dict plusieurs philosophes!
Pour parler encorde sa bonté, elle est telle, et si noble et si franche, que je croy qu'elle luy a fort nuy ; car encor qu'elle eust de grands subjecls et moyens pour se venger de ses ennemys et leur nuire , elle s'est retenue bien souvent les mains , lesquelles , si elle eust voulu employer ou faire employer, et commander à d'autres qui estoient assez prompts, possible, par exemple , d'aucuns chastier bien à bon escient , les autres se fussent faicts sages et discrets; mats elle remetloit les vengeances à Dieu.
Ce fut aussy ce que luy dit une fois M. du Gua, ainsy qu'elle le menaçoit; o Madame, vous ! «estes si bonne et généreuse, que je n'ay point «ouy dire que vous ayez offensé jamais aucun. «Je croy que vous ne voudriez commencer en «moy, qui vous suis très-humble serviteur.» Aussy , combien qu'il luy eust beaucoup nuy, i elle ne luy rendit la pareille ny vengeance. 11 est vray que, lorsqu'on l'eut tué et qu'on luy vint annoncer, elle estant malade , elle dit seulement : a Je suis bien marrye que je ne suis « bien guérie pour de joye solemniser sa mort. » Mais aussy elle avoit cela de bon, que, quand on se fust humilié à elle pour rechercher pardon et sa grâce, elle remeltoit et pardonnoit tout, à la mode de la générosité du lion qui jamais ne fait mal à celuy qui s'humilie.
Je me souviens que, lorsque M. le mareschal de Biron fut lieutenant du roy en Guyenne, la guerre s'estant esmue, son chemin s'addressa un jour (ou qu'il le fit à escient) près de Nerac, où estoient pour lors le roy et la reyne de Navarre , il desbanda son arquebuserie pour y attaquer devant une escarmouche. Le roy de Navarre luy-mesme en personne sortit la sienne ; et j tout en pourpoint , çgmmc un simple capi • I
taine advanturier, la soubstint, et si bien, qu'ayant de meilleurs arquebusiers, il n'y alla rien du sien. Et, pour plus de bravade, M. le mareschal fit lascher quelques volées de canon contre la ville ; de sorte que la reyne , qui y estoit accourue et mise sur les murailles pour en voir le passe-temps, faillit à en avoir sa part; car une balle vint droict donner auprès d'elle: ce qui l'irrita beaucoup , tant pour le peu de respect que M. le mareschal luy avoit porté de la venir braver en sa place, que parce qu'il avoit eu commandement du roy de ne s'approcher, quoique fust, pour faire la guerre, de plus près de cinq lieues à la ronde du lieu où serait la reyne de Navarre ; ce qu'il n'observa pour ce coup . dont elle en conceut une telle colère contre le mareschal, qu'elle songea fort de s'en ressentir et s'en venger.
Au bout d'un an et demy après., elle s'en vint à la cour , où estoit le mareschal , que le roy avoit appellé à soy de la Guyenne , de peur de nouveau remuement; car le roy de Navarre menaçpit de remuer s'il ne l'ostoit de là. La reyne de Navarre , se ressentant dudict mareschal, n'en fit cas en façon du monde, mais le desdaigna fort, parlant par-tout fort mal de luy, et de l'injure qu'il luy avoit faicte. Enfin M. le mareschal , redoublant la fureur et la haine de la fille et sœur des roys ses maislres, et cognoissant le naturel de ceste princesse, songea de la faire rechercher et sa grâce, et y faire ses excuses et s'y humilier; à quoy, comme généreuse, elle n'y contredit aucunement, et le prit en grâce et amitié , et oublia le passé. Surquoy je sçais un gentilhomme de par le monde, qui, venant arriver à la cour , et voyant la chère que faisoit ladicte reyne à mondict sieur le mareschal, en fut fort estonné; et, d'autant qu'il avoit cest honneur d'estre ouy quelquefois de la reyne en ses parolles, il luy dit qu'il s'eslonnoit fort de ce changement et de ceste bonne chère , et qu'il ne leust jamais creu, veu l'offense et injure receues : mais elle fit response que, d'autant qu'il avoit recognu sa faute et faict ses excuses, et recherché sa grâce par humilité , qu'elle luy avoit octroyé de ceste façon, non pas qu'il se fust mis et continué sur sa bravade de Nerac. Voylà comme ceste bonne princesse est peu vindicative , n'ayant pas en cela imité son ayeule la reyne Anne envers lo
MARGUERITE, REYNE DE
mareschal de Gié, comme j'ay dict cy-devant.
J'alleguerois force autres pareils exemples de sa bonté en ses reconciliations et pardonnances.
Rebours, une de ses filles, qui mourut à Ghenonceaux, luy avoit faict quelque grand desplaisir : elle ne luy en fit plus cruel traitement ; et , venant à estre fort malade, la visita ; etainsy qu elle voulut rendre Pame, eHe l'admonesta, et puis dit : a Ceste pauvre fille endure a beaucoup , mais aussy elle a raict bien du mal. «Dieu luy pardoint comme je luy pardonne! » Voylà la vengeance et le mal qu'elle luy fit. Voylà aussy comme ceste grande reyne a esté , par sa générosité, fort lente en ses vengeances, et a esté toute bonne.
Aussy ce grand royde Naples, Alphonse, qui estoit subtil à aymer les beautés des dames, il disoit que la beauté est la signifiance de la bonté, et des douces et bonnes mœurs, comme la belle fleur l'est d'un bon fruict. Et , pour ce , ne faut doubler que si nostre reyne ne fust esté composée de sa grand beauté, ains de toute laideur, qu'elle ne fust esté très-mauvaise, veu les grands subjects qu'on lui en a donné. Aussy, comme disoit la feue reyne Isabelle de Castille, sage, vertueuse, et très-catholique princesse : Que el fruto de la clemencia en una reyna de gran beldad, y de anima grande, y codiciosa de verdadera honra, sin duda es mas dulce que qualquiera vengança , aunque sea emprendida con justo titulo. C'està-dire : «Le fruit de la clémence en une reyne «de beauté, de grand cœur, et con voit eu se «d'honneur, est plus doux que quelque ven- «geance que ce soit , encor qu'elle soit entre- «prise par juste raison et titre.»
Ceste reyne a bien observé sainctement ceste règle , pour se vouloir conformer aux commandemens de son Dieu , qu'elle a tousjours ayraé , craint et servy dévotement. Ores que le monde l'a abandonnée, et luy faict la guerre, elle a pris son recours seul à Dieu, qu'elle sert ordinairement tous les jours , et fort dévotement , ainsy que j'ay ouy dire à ceux qui l'ont veue en son affliction ; car jamais elle ne perd ses messes, et fort souvent faict ses pasques, et lit fort en Miser i turc saincte, y trouvant son repos et sa 0011S0I3 tioo
Elle est fort curieuse de recouvrer tous les beaux livres nouveaux qui se composent, tant
en lettres sainctes qu'humaines; et, quand elle a entrepris à lire un livre , tant grand et long soit-il, elle ne laisse ny s'arresle jamais, jusqu'à ce qu'elle en ait vu la fin , et bien souvent en perd le manger et le dormir. Ellemesme compose , tant en prose qu'en vers. Sur quoy ne faut penser autrement que ses compositions ne soient très-belles, doctes et plaisantes,* car elle en scait bien l'art; et si on les pouvoit veoir en lumière, le monde en tirerait un grand plaisir et profict.
Elle fait souvent quelques vers et stances très-belles, qu'elle faitchanter, (etmesmcsqu'clle chante,car elle a la voix belle et agréable, lentremeslant avec le luth qu'elle touche bien gentiment), à de petits enfans chantres qu'elle a; et par ainsy elle passe son temps, et coule ses infortunées journées, sans offenser personne, vivant en la vie tranquille qu'elle a choisy pour la meilleure.
Elle m'a faict cest honneur de m'escrire en son adversité assez souvent, ayant esté si présumptueux d'avoir envoyé sçavoir de ses nouvelles. Mais quoy! elle estoit fille et sœur de mes roys, et pour ce je voulois sçavoir de sa santé , dont j'en estois bien ayse et heureux quand je la sea vois bonne. En la premiercellcin'escrit ainsy:
a Par la souvenance que vous avez de moy , «qui m'a esté non moins nouvelle qu'agréable, «je cognois que vous avez bien conservé l'affec- «tion qu'avez tousjours eue à nostre maison, à «si peu qui reste d'un misérable naufrage, qui, «en quelque estât qu'il puisse estre, sera tousa jours disposé de vous servir , me sentant bien «heureuse que la fortune n'ait pu effacer mon « nom de la mémoire de mes plus anciens amys , «comme vous estes. J'ay sceu que, comme moy, «vous avez choisy la vie tranquille, à laquelle «j'estime heureux qui s'y peut maintenir, comme « Dieu m'en a faict la grâce despuis cinq ans , « m'ayant logée en une arche de salut où les «orages de ces troubles ne peuvent, Dieu mercy ! «me nuire; à laquelle, s'il me reste quelque «moyen de pouvoir servir à mes amys, et a à vous particulièrement, vous m'y trouverez- « entièrement disposée et accompagnée d'une «bonne volonté.»
Voylà de beaux mots, et voylà aussy Testât et la belle resolution de ceste belle princesse. Oue c'est que d'estre extraicte d'une
VIES DES DAMES ILLUSTRES
si noble maison, et de la plus grande du .monde, d'où elle a tiré ce grand courage par
{succession et héritage de tant de braves et Vaillants roys ses pere, grand-pere, ayeuls et ancestres! Et qu'il faille, comme elle dit, que d'un si grand naufrage elle soit seule restée, et non pourtant recognue et révérée comme elle debvroit de son peuple ! dont je croy que le peuple de France en patit beaucoup en ses misères pour ce seul subject , et en patira de ceste guerre de la Ligue. Mais cecy manque aujourd'hu.y ; car, par la valeur , et sagesse et beau règlement de nostre roy Jamais la France ne fui plus fleurissante, ny pacifique, ny mieux réglée; qui est le plus grand miracle qu'on vil jamais, estant sortie d'un si grand abysme de maux et corruptions; en quoy parois! bien que Dieu ayme nostre reyne : aussy est-il tout bon et miséricordieux. O ! qu'il est mal conseillé , qui se fie en l'amour du peuple d'aujourd'huy I 0 1 que les Romains recognurent bien autrement la postérité d'Auguste César, de qui ils avoient receu tant de biens et de grandeurs, que le peuple françois, qui en a tant receu de ses derniers roys depuis cent ans, et mesmes du roy François 1 et Heury II, que sans eux il y a long-temps que la France seroit bouleversée sens dessus dessous par ses ennemys qui la gueltoient pour lors, et mesmes l'empereur Charles , cest affamé et ambitieux. Et qu'il faille qu'ils en soient si ingrats, ces peuples, à l'endroict de leur fille Marguerite , seule et unique princesse de France ! Il est aisé d'en prévoir une ire de Dieu sur eux, puis que rien n'est tant à luy odieux que l'ingratitude, et mesmes à l'eudroict des roys etrcyues.qui tiennent icy bas la place et représentation de Dieu. Et toy, dcsloyale fortune, que lu monstres bien qu'il n'y a personne tant aymée du ciel, et favorisée de nature , qui se puisse promettre asseurance de toy et de ion estai pour un seul jour ! Si n'as-tu pas grand honneur d'offenser ainsy cruellement celle qui est en toul parfaicte de beauté, douceur, vertu, magnanimité et de bonté en ce monde ?
Tout cecy j'escrivois aux plus fortes guerres des nostres qu'avons eu despuis dix ans. Pour faire fin , si je n'a vois à parler de ceste nostre grande reyne ailleurs, et en d'autres discours, j'allongerais cestuy-cy le plus que je pourrais.
car d'un si excellent subject les longues parolles ne sont jamais ennuyeuses; mais je les remet tray pour ce coup en une autre part.
Cependant vivez, princesse, vivez en despil de la fortune. Vous ne serei jamais autre qu'immortelle, et en la terre et au ciel, où vos belles vertus vous porteront sur leurs testes. Si la voix ou renommée publique n'eust faict un bandon gênerai de vos louanges et grands mérites, ou que je fusse de ces bien disans, je me met trois à en dire davantage; car, si jamais fut veue du monde personne en figure céleste, certes vous lestes.
Celle qui nous deroit â bon droit ordonner
Ses loix et te» edict» , cl par nu non» régner ,
Qu'on wroil detsoubs elle un règne de platane* ,
Tel qu'il tut tout* ton perc, astre beurau de la Franc*!
Fortune l'en empêche. Hé? faut-il qu'un bon droicl
Injustement perdu par la fortune toit I
Jamais rien de ti beau nature n'a peu faire Que cette grand' princette unique de la France Et fortune ta veut totalement detfairel Voilà comme le mai avec le bien balance.