MADAME YOLAJSD DE FRANCE
C'est une chose que j'ay veu noter à de grandes personnes, tant hommes que dames de la cour , que coustumierement les filles de la maison de France sont esté et sont fort bonnes ou spirituelles, ou gracieuses, ou généreuses, et du tout bien accomplies; et, pour confirmer leur dire, n'alleguoient celles qui avoient esté du vieux temps ny les antiques, mais seulement celles dont elles avoient eu cognoissance , et qu'elles en avoient ouy parler à leurs pères et ayeuls qui avoient esté à la cour.
Or entre autres, et pour la première, elles alleguoient madame Yoland de France, femme au duc de Savoye et prince de Piedmont.
Elle fut une très-habille et bien sœur de frère, le roy Louys XI. Elle pencha un peu du party du duc Charles de Bourgoogoe, qui es toit son beau frère pour avoir espousé sa sœur aisnée Catherine, qui ne vesquit guieres après avoir espousé son mary , et pour ce ne peut longtemps m
MADAME JEANNE DE FRANCE
vertus faire valoir ny paroistre. Voyant donc Yoland tant prospérer et tant estre redouté ce duc Charles , et qu'il eatoit son voisin, elle fit ce qu'elle peut pour l'entretenir en son amitié, qui loy servoit beaucoup aux affaires de son estât, Puis, luy venant à mourir, le roy LouysXI s'en vint ruer sur sa grandeur, sur ses despens et sur ceux de Savoye; mais madame la duchesse, babille dame, trouva moyen de gaigner le roy son frère, et le venir trouver au Plessis-les-Tours, pour establir ses affaires ; où estant arrivée , le roy alla au devant d'elle jusqu'à la basse cour pour la recueillir; et, en la saluant! la baisant et l'accollant, moictié en riant , moictié eu la piquotant , luy dit : « Ma- «dame la Bourguignonne, vous soyez la très- #bien venue.» Elle, en luy faisant une grande révérence, luy dit : « Monsieur , je ne suis point « Bourguignonne; vous me pardonnerez, s'il «vous plaist. Je suis fort bonne Françoise et «vostre très-humble servante.» Le roy la prit sous le bras et la mena en sa chambre avecques un fort bon recueil; mais elle qui estoit fine, et qui cognoissoit bien l'humeur du roy son frère, songea a ne demeurer guieres avecques luy , ains seulement à faire ses affaires le plustost qu'elle pourroit, et s'en aller.
Le roy, de l'autre coslé,qui cognoissoit la dame , ne la pressoit point autrement de long séjour; et si T un se faseboît de l'une, l'autre se fasenoit de l'autre : parquoy , sans n'y avoir demeuré que huict jours, elle s'en retourna en sa duché, un peu assez contente du roy son frere.
Philippes de Commines en fait ce discours plus au bug; mais les anciens d'alors disoient qu'ils irou voient ceste princesse une fort habille femelle, et qui ne debvoit rien au roy son frere, ex qui la brocardoit souvent de ce party bourguignon; mais elle se reviroît pourtant le plus doucement et modestement qu'elle pouvoit, de peur de l'offenser, et qui sçavoit aussy bien ou mieux dissimuler que le roy son frere, et qu'elle estoit cent Ibis plus line que luy, tant à sa mine qu'à ses parolles ci façons , mais pourtant t res-
MADAME JEANNE DE FRANCE
Jeanne de France, fille dudict roy Lon y s XI , fut biea spirituelle , mais si bonne , qu'après sa
mort on la tenoit comme saincte, et quasy faisant miracles, à cause de la saincteté de vie qu'elle mena, après que le roy son mary, Louys XII, l'eut répudiée, et qu'elle se fut retirée à Bourges, qui luiavoit esté donné pour son douaire et pour sa vie durant , ou toute son eiercice fut de vaquer aux prières et oraisons , servir Dieu et ses pauvres, sans bailler aucur signe autrement du tort qu'on luy avoit faict de eeste répudiation. Mais le roy protesta de l'avoir espousée par force, craignant l'indignation du roy Ixwys XI son pere, qui estoit un maistre homme, et qu'il ne l'avoit jamais cognue ny touchée, encor qu'ils eussent esté assez longtemps maryés et couchés ensemble. Mais pourtant cela passa ainsy : en quoy cesle princesse 6e montra très-sage; et n'en fit la response de Richarde, fille d'Escosse, femme du roy de France Charles le Gros, lorsque son mary la répudia , affermant par sermens et juremens ne l'avoir cognue ny touchée. «Or cela va bien, «dit-elle , puisque par le serment de mon mary «je suis demeurée encor vierge et pucelle.» Par ces parolles, ceste reync se mocquoit bien du serment de son mary et de son puccllage. C'est i doubter aussy si ledict roy Louys, ayant couché tant de fois avecques sa femme, durant le roy Louys son pere et le roy Charles son frere, s'il ne la toucha pas, et s'il eust osé dire autrement à son pere et frere : encor bien heureux estoit-il de s'en vanter , et de l'avoir très-hicc depucellée, autrement il luy en fust mal allé. Mais, après la mort du pere et frere, il nia tout, et prit sur ce le subject pour n'y avoir touché, afin d'espouser ceste belle reynt vefve, ainsy que rien n'est impossible à un grand roy. Possible aussy, que sait-on? que sa femme s'en fust plainte au roy son pere ou au roy son frere, ou bien à d'autres tan; hommes que femmes, ou bien elle estoit en cela par trop sage et continente ; ce qui est incroyable.
Nous avons bien Jeanne d'Albret , reyne dt Navarre, qui , en premières nopees , espousa le duc de Cleves à Chastelleraut ; mais elle estoit petite, n'ayant que douze ou treize ans; et le maryage s'en rompit , d'autant qu'encor qu'il ne fust consommé, et encor eust couché avecques elle, il ne la toucha ny cognut jamais pour la tendresse de son aage; encor que le
VIES DES DAMES ILLUSTRES
roy de Navarre 1 , avant l'espouser , en fut en i est venu : mais au diable l'une seule qui l'ayt
quelque soupçon ou doubte, et en pria madame la sencschalle de Poiclou , ma grand'mere , de ne luy en celer la vérité, d'autant qu'elle le sçavoit très-bien ; car elle estoit pour lors dame d'honneur de la reyno de Navarre, meredcla fille. Mais madicte grand'mere luy jura et affleura qu'elle estoit iufante et vierge pucelle, aussi bien qu'alors qu'elle nasquit; à quoy adpusla foy M. de Vendosme, et l'en espousa de meilleur cœur : dont il ne debvoit faire difficulté sans s'enquérir autrement; caria fille estoit si tendre, qu'il luy estoit impossible d'en supporter le faix. Mais , eu des femmes aagées et qui ont couché et dormy longuement avecques leurs marys , et continuellement , certes tels sermens sont fort escabreux et un peu incroyables, si ce n 'estoit qu'ils fussent du chapitre Defrigidis et maleficiatis 2 , comme il y en a force, ou qu'ils le fassent pour quelque saincte dévotion, ou bon vœu, ainsy qu'on lit d'un roy Alfonse d'Arragon , lequel , ayant espousé une fort belle dame et demeuré longtemps avec elle, ne la cognut jamais, et le jura et le protesta ainsy; dont les uns ont escrit que c'esloil pour saineteté et pour mieux saulver son ame, comme si le maryage en apportoit la damnation! D'autres disent qu'il estoit inhabile, ce qui est le plus vray semblable, ainsy qu'il s'en trouve force hommes, mais point de femmes, desquelles il ne s'en trouve aucunes dans ledict chapitre des froides, ny des refusantes , et qui s'en abstiennent : j'entends celles qui sont du monde et maryées, et comme les autres requises et bien pourchassées et sollicitées ; si ce n'est la reyne Edilfrude, reyne d'Angleterre, laquelle on lit et dit-on avoir esté maryée par trois fois , et pourtant demeura tousjours vierge, et mise au cataloguedes saiuctes.Cesl article selon aucuns, 'est bien incroyable , si ce n'est qu'elle eust encontré des eunuques pour marys, ou inhabiles, et qu'elle l'eusl faicl exprès.
11 se trouve bien plusieurs femmes qui rencontrent des marys inhabiles et impotens, auxquels on a noué Pesguillelte. Nous en avons veu une infinité despuis vingt ans, en France et ailleurs, que ce meschant usage de nouement
1 Antoine de Bourbon, dur de Vendôme, roi de Navarre que par ce mariage.
* De*fioid»ei des roaléficie*.
voulu cacher, mais dans la huictaine le révéler aussy tost, et en prendre acte, et en faire les hauts cris. Nous avons veu pourtant une fort honneste et belle dame en Piedmont, nommée madame de Montjouan , fille de madame la comtesse de Pancallier, sœur de M. de Raitz, laquelle endura l'espace de dix ans l'inhabilité et impotence de son mary , attendant tousjours la bonne heure qu'il se remist , et n'en sonna jamais mot, mais se tint coye tousjours en son pucellage, jusqu'à ce que, ne le pouvant plus tenir à cause des esguillons de la chair qui la piquoient à toute heure, et ne pouvoit plus ait tendre , car elle estoit des belles de Piedmont, elle révéla tout, en fit ses plaintes, et fit divorce, et se remarya après à M. d'Araconis, grand et honneste seigneur dudict Piedmont, et fort favory de son altesse, et qui gouvernoit tout.
Tels maryages, certes, sont dissolvables pour ces incapacités; mais il ne se peut croire qu'un homme bien puissant , ayant couché quelques années avecques sa femme , aille dire puis après qu'il ne l'a point touchée, et en jurer. Tels sermens, certes, sont fort frauduleux et supects à la créance. J'aymerois autant croire qu'une infinité dç belles femmes , qui aux assauts des villes ont passé par les picques des soldats qui les ont prises , sont chastes et intactes , et veulent contrefaire les pucelles de Marolles. Ce sont abus : comme je cognois deux grandes dames huguenottes, lesquelles, au massacre de laSainct- Barthelemy , souffrirent la charge de quelques uns que je sçay bien; car tout estoit lors à l'abandon ; qui faisoit le pis estoit le plus galant et mieux venu ; et puis elles faisoient des prudes et effrontées, et juroient et protestoieut que plustost mourir que l'avoir enduré, et qu'il n'en estoit rien. Là dessus fiez- vous sur leur serment. Elles ont raison ; car pourquoy l'advoueroient-elles? Il leur suffit de souvenir du plaisir.
Nous avons un conte pareil, qui me fut faict en la ville de Fondy auprès de Naples, et qui est tout commun de part de là, vray et frais encor , de la signora Julia Gonzaga, qui avoit espousé en son temps Ascanio Colonne. Elle fut estimée de son temps la plus belle femme de toute l'Italie, et de telle sorte, dis-je, estimée, que sa beauté vola jusques en Levant (j'en ay veu le i-pourtraict eu femme vefve plusieurs fois, qui
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le confirme ainsy ) et en Conslantinople ; dont Ariadan Barberous.se, lorsqu'il eut le bas ton de général de l'armée de mer du grand seigneur, la première fois, avec une grande solemnelle pompe (comme il est escrit) ayant passé par le far de Messine et costoyé la Galabre , et y faict de grands ravages, et vers Naples, fit entreprise sur la ville de Fondy , et arriva de nuict, et si à propos, et si à l'improviste, qu'ayant mis deux mille Turcs en terre, prindrent la ville d'assaut et d'escalade, donnèrent au chasteau où estoit ladicte Livia Gonzaga endormie et couchée en son lit : laquelle, oyant l'allarme, fut tellement surprise , qu'elle se leva en sursaut , et tout le loisir qu'elle eut, ce fut se jetter en chemise par une fenestre , et se sauver par les montagnes, et si à propos , que les Turcs entrèrent en sa chambre ainsy qu'elle n'estoit que quasi sortie. On dit que Barberousse en vouloit faire un présent au grand seigneur, et que ladicte entreprise ne fut faicte que pour cela ; et quand il sceut qu'elle avoit esté faillie, il s'en cuyda désespérer; mais le malheur de la dame fut que, tombant de Scylle en Garybde , vint à tumber en se sauvant parmy des bandoliers et for-uscis du royaume; laquelle fut recognue d'aucuns, et d'autres non. Je vous laisse donc à penser si un bon et friand boucon, tombé entre les mains et puissance de ces affamés, ne fut pas gousté et| tasté à bon escient , ainsy que plusieurs n'en doubtent point , d'autres si. Mais , quelque serment et exécration qu'elle peust faire , n'en peut estre creue ; car volontiers une si belle et bonne viande ne sçauroit eschapper impollue de telles gens. Les plus clair voyans, et qui s'entendent en ces choses, et qui en ont tasté, m'en sçauroienl que bien dire, et qu'aucuns du pays le disent.
Par ainsy , voylà comme et hommes et femmes se damnent aysement par leurs sermens ; mesmes que les plus belles reyneset princesses, quand elles tumberoient en tels hasards, ne seroîent espargnées non plus que les autres , puisqu'une grand beauté ne porte aucune règle ny sauvegarde avecques soy, qu'elle ne soit par-tout desprisée, et que l'amour en cela n'u e de son droict et auctorité sans aucun respect. Au partir de là, sont quittes pour dire et jurer que leur grandeur a faict perdre l'hardiesse à ceux qui l'ont voulu entreprendre; et Dieu sçait.