‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 34 sur 161 · HAUT «MU. IL · texte numérisé non relu

HAUT «MU. IL

Il en arriva de mesmes à la reyne de Sicille Constance, laquelle trajetant de Barrette à Saler ne, tumba entre les mains de quelques corsaires et brigands qui luy firent de grands outrages, dit l'histoire de Naples. Pensez qu'ils la repassèrent soubs le ventre , et partout , comme on dit; car à tels gens tous c. sont c..., mesmes quand ils sont royaux, voire à tout le monde; car ce sont viandes royales et très-exquises, au-1 tant pour les friands que pour les sobres, bien que ceste reyne ne fust des belles ny des jeunes.

Je sçay une grande dame et un gentilhomme qui s'estoient mariés et couchés ensemble, ce disoit-on. Enfin la dame s'en faschant parce qu'il n'estoit assez riche pour elle, et qu'elle en vouloit un autre qu'elle eut après, très-riche et grand seigneur , le gentilhomme pourtant la mit en procès, qui vint en la notice du grand roy François , qui le fit venir à luy, et luy conter leurs particularités. Le gentilhomme asseuroit de son costé les siennes , et entre autres allégua les plus secret tes qui es toi en t soubs sa chemise, et qu'elle avoit tels sis et telles marques sur sa nature et à l'entour, et aux cuisses, bref par tout le corps nud ; et demandoit qu'on la visîtast pour voir si on ne les y trouveroit pas. Sur ce furent femmes députées commissaires pour faire la Visitation, qui fut trouvée semblable au dire de l'autre ; mais pourtant la dame ayant nié fort et ferme que pour cela il ne s'ensuivoit qu'il fust venu jusques an criminel et au centre, mais senty et cognu seulement quelques legieres privautés et mignardises ; enfin , d'autant qu'elle * avoit de la faveur à la cour, fut remise au serment , qui fut faict solennellement à Nostre- Darae de Paris sur le grand autel ; et , recevant le corps de Nostre-Seigneur, tous deux ensemble, sur la damnation de leurs ames, firent et l'un et l'autre leurs sermens tous contraires : l'homme fut débouté, et la dame creue et receue au sien; et, par ainsy, despuis chascun prit son party, et se pourvèurent ailleurs où ils peurent : mais pourtant ils n'ont esté heureux en lignée; car et de l'un et de l'autre elle n'est jamais v enue en perfection , et n'en ont eu guieresde plaisir: et voylà comment Dieu les punit, et tant d'autres qu'ils sont de ces parjures.

J'ay ouy conter d'une dame de la cour du grand roy François, de laquelle un très-grand prince devenu fort amoureux, bien souveut,

VIES DES DAMES ILLUSTRES

fust ou pour sa grandeur qu'elle n'osoit contredire, ou plustost pour la privauté qu'elle luy permettait facilement, autant amoureuse de luy que luy d'elle, la venoit trouver, ou du soir ou du matin, dans ton lict, tout en chemise et rien que sa robe de nuict sur luy , et privement se couchoit auprès d'elle sans aucune cérémonie. Elle en estoit quitte pour dire : «Eh bien, mon- « sieur , que pensez-vous faire ? Vous ne me ferez «rien, car j'ay les jambes et les cuisses bien «croisées. Vous ne me forcerez non plus, car je «crieray à l'ayde à mes femmes; aussy que vous « estes trop honneste pour l'entreprendre. » Mais , pour tout cela elle ne sortoit point du lict ( quelque sotte Teust faicl), fust ou de peur de se morfondre, ou pour endurer le doux plaisir de l'attouchement du gentil corps de ce prince près du sien , qu'il embrassoit de cœur et d'ardeur , et tastoit, tant de son corps que de ses mains, et y durait assez long-temps. Je voudrois fort «çavoir comment cela se peut appellcr, après toutes ces privées façons, et si, pour nier après fort et ferme à ses femmes, un peu de là esloignées, ou à d'autres , qu'il n'estoit jamais venu à cela , si elles le pouvoient croire ; je dis si elles estoient habiles, etsçavoient que c'est du jeu d'amour ; et si elles ne croyoient pas que la comédie avoit esté jouée toute entière, et sans s'est rc contentés de se pourmenerà i'entour de l'eschafaut.

J'ay cognu la dame sur son vieil aage, qui à la voir et l'ouyr parler, toutes femmes estoient putains , for» elle. 11 s'en falloit ce traict et plusieurs autres, car l'un amené l'autre.

J'en alléguerais une infinité d'exemples, et de femmes, et de maryées, et à maryer, et de filles, ainsy parjurantes et négatives; mais je les remets à un autre traiclé, craignant encor d'avoir esté trop long en cestc disgression; mais je suis excusable , d'autant qu'elle m'est venue ainsy en ma pensée et mémoire, si que possible je l'eusse pu oublier.

lit pour retourner à nostre princesse Jeanne de France, je croy que son mary , comme j'ay ouy dite, l'avoil fort bien cognue et vivement touchée, encor qu'elle fust un peu gastée du corps, car il n'estoit pas si chaste de s'en abstenir, l'ayant si presdesoy, et autour de sescostes, veu son naturel, qui estoit un peu convoiteux , et beaucoup, du plaisir de Venus, comme ses pred cesscurs. Mais il vouloit refrapper sis pre-

mières amours, qui estoit la rey ne Anne et ce te belle duché, qui luy donnoient de grandes tentations dans l'ame : et pour ce, il répudia cestc princesse : et son serment fut créa et receu duj pape, qui en donna la dispense , receue en lai Sorbonue et cour de parlement de Paris. En quoy ceste princesse fut sage et vertueuse , car elle n'en fit aucun esclandre , brouhaha , ny semblant de s'ayder de justice; aus^y quun roy peut beaucoup, et fait ce qu'il veut; mais se sentant forte de se contenir en continence et chasteté, elle se retira devers Dieu et l'espousa, tellement qu'oneques puis n'eut autre mary : meilleur n'en pouvoit elle avoir.

MADAME AKKE DE FRANCE

Après elle, fut sa sœur Anne de France, fine femme et déliée s'il en fut oneques, et vraye image en tout du roy Louys son pere. L'eslection qui fut faicle d'elle pour avoir la tutelle et administration du roy Charles son frère en fait foy , qu'elle gouverna si sagement et vertueusement, que ç'a esté un des grands roys de France, et qui par sa valeur fut proclamé empereur de tout l'Orient , comme nous avons dkt. Quant à sou estât, elle l'administra aussy tout de mesmes. Vray est qu'à cause de son ambition elle le cuyda un peu brouiller, pour la haine qu'elle porta à M. d'Orléans , despuis roy. J'ay ouy dire pourtant que, du commancement, elle luy portoil de l'affection , voire de l'amour; de sorte que, si M. d'Orléans y cust voulu entendre, y eusl eu bonne part, comme je tiens de bon lieu : mais il ne s'y peut commander, d'autant qu'il la voyoit trop ambitieuse et qu'il vouloit qu'elle dependisl de luy, comme premier prince et le plus proche , et non luy d'elle; ce qu'elle désirait le contraire, car elle vouloit tenir le haut lieu et tout gouverner. L'on dit que la source de leur plus grand différend , sans que je parle des petits provenans de jalousies d'amour et d'ambition qui arrivoient souvent entre eux deux , fut que ledict M. d'Orléans , jouant un jour à la paulme à Paris , madicie dame de Beaujeu , le voyant jouer avecques ses dames de la cour, selon la coustume d'alors, vint un coup en dispute (comme il arrive souveql), dont il s'en fallu! rapporter aux gens. L'on eu vint

MADAME ANNE DE FRANCE

demtnder â madame de Beaujeu. Ladicte dame jugea contre M. d'Orléans. Luy qui estoit haut " i la main, et se doublant d on yenoit le jugement , commança à dire assez bas que quiconque fa voit condaramé, si c'estoit un homme il •voit menti, et si c'estoit une femme c'estoit une putain. Aucuns disent et escrivent qu'il la démentit tout haut; mais c'est une mocquerie. Je le say par le moyen d'une grande dame, et •uasy qu'il n'estoit vraysemhlable qu'une tutrice de roy fust ainsy vilipendée publiquement. Ce qu'estant rapporté à Madame , et l'ayant ou y à demy, la luy garda bonne soubs un beau semblant; et oocquea puis ne cessa de luy susciter de tels mescontentemens, voire attentats sur sa personne ; et fut contrainct de sortir de Paris à grande haste , et se saulver ; et ce fut alors que ceux de la ville d'Orleana luy refusèrent les portes ; et s'en alla à Blois,et puis se retira en «aulveté en Bretaigne vers le duc François, où il commança ses premières amours avecques madame Anne, fille du duc, qui le récent et retira ai fidellement, qu'il a y ma mieux d'encourir le courroux du roy et la guerre que d'user d'infidélité envers son réfugié, qui fut un très-grand honneur à luy; eoquoy beaucoup de gens n'ont fa ut de mesmea.

Pompée en sçauroit bien que dire, s'estant réfugié chez le tbraistre d'Egypte. Aussy voulut-on gaigner M. d'Orléans, pour quitter la practique de ses confédérés ; mais il ne les voulut, tant pour son honneur que cognoissant le naturel delà dame, qui estoit fort dissimulée. La guerre enfin pour tel subject fut tellement esmeue,et à la suscitai ion tousjours de madame de Beaujeu (comme ma grand'mere , nourrie avecques elle , contoit, fille qu'on nommoit de Lude , et despuis senescballe de Poictou , dame d'honneur de la feue reyoe de Navarre Marguerite), qu'enfin M. d'Orléans fut pris à Sainct- Aubin du Cormier , et mené prisonnier a Lusi gnan et à Bourges, au grand contentement de sa dame ennemye ; et y demeura long-temps , jusqu'à ce que le roy Charles VIII, voulant faire son tant désiré voyage du royaume de Naples, po'jr ne laisser rien derrière soy qui peust brouiller en France, encor qu'il fust en prison (mais un tel prince que celuy-lâ, tout prisonnier qu'il estoit, pouvoit esmouvoir encor le peuple), et aussy que le roy estoit tout

bon prince, le fit sortir craignant que sa sœur luy fist un mauvais tour en prison , et le fiât mourir, et aussy qu'il se vouloit servir de luy en son voyage comme il fit ; car il estoit un brave et vaillant prince, ainsy qu'il le montra en son combat de mer vers Gennes, qui fut cause de la total le conqueste du royaume de Naples.

Madame Jeanne de France luy servit bien fort aussy à sa liberté. Et quelle bonté de femme ! et là dessus croyez si elle n'estoit pas bien au vray sa femme et très-bien cognue , en Importunant tous les jours le roy son frère (dont il en fut blasmé de mescognoissance lorsqu'il la rc pudia) et sa sœur, qui repugnoit tant qu'elle pouvoit; car elle estoit fort vindicative, et de l'humeur en cela du roy son pere, voire en tout. Car elle estoit fine trinquarte corrompue, plaine de dissimulation et grande hypocrite, qui , pour son ambition , se masquoit et se desguisoiten toutessortes. Dont le royaume se coramanceant à se fascher de ses humeurs, encor qu'elle fust ange et vertueuse, les porta impatiemment : et lorsque le roy alla à Naplcs, elle ne demeura plus en titre de revente, mais .«on mary, M. de Bourbon, regent. 11 est bien vray qu'elle luy faisoit faire beaucoup de choses de sa teste ; car elle le gouvernoit et le sçavoit mener, d'autant qu'il tenoit un peu, de la sotte humeur, voire beaucoup : toutesfois le conseil luy repugnoit et la conterrolloit. Elle vouloit user un peu de quelque prérogative etauethorité à l'endroict de la reyne Anne; mais elle trouva bien chausseure à son pied , comme l'on dit ; car la reyne Anne estoit une fine Bretonne, comme j'ay dict, et qui estoit fort superbe et altiere à l'endroict de ses esgaux; de sorte qu'il fallut 9 madame de Bourbon caler et laisser à la reyne sa belle sœur tenir son rang , et maintenir sa grandeur et majesté, comme estoit de raison : ce qui luy dcbvoit fort fascher ; car, estant regente,elle tenoit terriblement sa grandeur.

J'ay veu force lettres d'elle en nost te maison, du temps qu'elle estoit en sa grandeur; mais je n'en ay veu jamais de nos roys, et si en ay veu beaucoup parler et escrire si bravement cl impérieusement comme elle faisoit, tant envers les plus grands que les plus petits, et jamais ne signoit qu'Anne de France ; quclquesfbis meltoit Anne simplement : mais le plus beau nom d'une

* Rompue, habile, du lancuedocien trincar

VIES DES DAMES ILLUSTRES

fille de France est de mettre tousjours ce beau surnom de France, ainsy que je tiens d'un grand qui le conseilla à madame deSavoye estant jeune fille de signer ainsy; ce quelle faisait, car j'en ay veu d'elle force lettres : et si ceste Anne ne mettoit que peu souvent vostre, ce qui n'appartient qu'aux roys et à quelques grands souverains et reynes et souveraines. Et encor que tout à plain elle ne se meslast des affaires comme elle avoit faict, si vouloit-elle mettre le nez partout où elle pouvoit. Certes, c'estoit une maislresse femme , un petit pourtant brouillonne; car si M. d'Orléans ne fust esté pris, et que la fortune ne luy cust dict mal, elle avoit mis la France desjà en grand bransle, et tout pour son ambition; que tant qu'elle a vescu n'a jamais peu la bannir de son ame, encor qu'elle fust en sa maison retirée, où elle faisoit semblant pourtant de s'y plaire et faire valloir sa cour, qui estoil tousjours très-belle et grande, comme disoit ma grand'mere, et estant tousjours aecompaignéc de grand quantité de dames et de filles qu'elle nourrissoit fort vertueusement et sagement. 11 y en eut une pourtant des siennes qui luy eschappa un jour de faire la folie aux garçons, comme telle espèce de sexe y est subjecte , et la garde en est trèsmal aysée, tant estroictesoit-elle. Elle le sceut,et luy demanda pourquoy elle avoit tumbé en une si lourde et infâme faute, bien que la bonne dame ne fust exempte d'amour Ceste fille ainsy criminelle luy respondit : que l'autre luy avoit faicl par force. Elle luy fit la comparaison d'une espée desjjainée, qui ne se peut jamais non plus qu'un autre engaisner, si le fourreau se remue deçà et delà , et ne demeure ferme ; ainsy est-il d'une femme en cela, et luy en fit monstrer l'expérience de l'espée devant elle et toutes les dames et filles, qui luy servit et à elle de leçon. Elle avoit aussy un commun dire à la bouche, quand on luy parloit de quelque dame, et qu'on la luy louoit et luy disoit-on que c'estoit une très-sage dame : a Dites donc, disoit-elle, elle «est des moins folles, et non pas très-sage; car « guieres n'y en a-il ny qui, ou jeune ou enaage a mur, n aytaymé,ou ne soit entrée en tentation; «mais les unes moins et les autres plus.»

Si a-elle faict de très-belles nourritures, ainsy que je tiens de ma grand'mere; et n'y a guieres eu dames et filles de grand maison de son temps '

qui n'ayent appris leçon d'elle, estant alors la maison de Bourbon l'une des grandes et splendides de la ebrestienté. Aussy c'estoit elle qui la faisoit valoir; car encor qu'elle fust opulente en grands biens et richesses de soy, elle, ayant bien faict sa main en sa régence, y en apporta davantage; si bien que tout y servoit à faire reluire ceste maison Outre qu'elle estoit splendide et magnifique de sa nature, et qu'elle ne vouloit en rien diminuer de sa grandeur première, elle avoit bien aussy de grandes bontés & l'endroict des personnes qu'elle aymoit et prenoit en sa main. Pour fin, ceste Anne de France a esté fort spirituelle et assez bonne. J'en ay assez dict.

MADAME CLAUDE DE FRANCE

Il faut parler de madame Claude de France, qui fut très-bonne et très-charitable, et fort douce à tout le monde, et ne fit jamais desplaisir ny mal à aucun de sa cour ny de son royaume. Elle fut aussy fort aymée du roy Louys et de la reyne Anne , ses pere et mere , et estoit leur bonne fille et la bien aymée, comme ils luy monstrer ni bien; car, après que le roy fut paisible duc de Milan , ils la firent déclarer et proclamer en la cour de parlement de Paris, à huys ouverts, duchesse des deux plus belles duchés de la chrestienté, qui estoient Milan et Bretaigne, l'une venant du pere, et l'autre de la mere. Quelle héritière ! s'il vous plaist. Ces deux duchés joinctes ensemble eussent bien faict un beau royaume.

La reyne sa mere la vouloit fort maryer & Charles d'Austrie, despuis empereur; et si elle eust vescu cela se fust faict, car elle s'en faisoit accroire par dessus le roy son mary , et mesmes pour le maryage de ses filles , desquelles elle vouloit avoir la totalle charge et soucy. Jamais elle ne les appelloit autrement que par leur nom : ma fille Claude , et ma fille Renée. Aujourd'huy, il faut donner des seigneuries aux filles des princesses , voire des dames, pour les y appeller. Et si elle eust vescu , jamais le roy François ne l'eust espousée, comme j'ay dict en son discours; car elle prevoyoit bien le mauvais traictement qu'elle en debvoit recevoir, d'autant que le roy son mary luy donna

MADAME RENÉE DE FRANCE. 181

la vérole, qui luy advança ses jours. Et madame fort, et la traicta honnorablcraent , comme fille la régente, sa belle mere, la rudoyoit fort; I de roy. Vray est qu'ils furent quelque temps mais elle se fortifioit le plus qu'elle pou voit de 1 un peu mal ensemble, pour la relligion luihe-

son bon esprit et de sa douce patience et j; ranci sagesse, pour supporter ces rigueurs, ny plus

ny moins qu'on lit de Marguerite, fille de Raimond, comte de Provence , femme du roy sainct Louys , fort sage et prudente princesse, qui support oit les rudesses de Blanche, sa belle mere, qu'elle luy faisoit, par sa prudence, et lesvainquoit par sa patience. Quoy qu'il soit, elle produisit une très-belle et généreuse lignée au roy son mary : trois fils, François, Henry et Charles; et quatre filles , Louyse, Charlotte, Magdelaine et Marguerite.

Elle fut fort aymée aussy du roy son mary, et bien traictée, et de toute la France, et fort regrettée après sa mort, pour ses admirables vertus et bontés.

J'ay leu dans la Chronique d'Anjou qu'après sa mort son corps fit miracles, si bien qu'une grand dame des siennes, estant un jour tourmentée d'une fiebvre chaude, et s'estant vouée à elle, soudain elle recouvra santé.

MADAME RENÉE DE FRANCE

Madame Renée, sa sœur, a esté aussy une fort bonne et habille princesse ; car elle avoit un des bons esprits et des subtils, qui estoit possible. Elle avoit fort estudié; et l'ay veue fort sçavante discourir fort hautement et gravement de toutes sciences, jusqu'à l'astrologie et la cognoissancedes astres, dont je l'en vis un jour entretenir la reyne mere, qui, l'oyant ainsy parler, dit que le plus grand philosophe du monde n'en sçauroit mieux parler.

Elle avoit esté promise à l'empereur Charles 1 par le roy François; car elle demeura fort jeune après le roy et reyne ses pere et mere; mais la guerre qui survint interrompit le maryage; et fut donnée à M. le duc de Ferrare, qui l'ayma

» Du temps de Louis XII, Ferdinand, roi d'Arapon, l'aroit déjà fait rechercher pour l'infant Ferdinand , cadet de Charte». Mézerai dit que le roi François Ier. en la mariant au duc de Ferrare, avoit eu en rue de s'assurer la Bretagne , qu'un petit prince, si éloigné , ne pourrait lui contester. Elle ne fut promise à Charles, prince d'Espa6ue, qu'en 1515, par François Ier, dans le

rienne de laquelle il la soupçonnoit. Possible que se ressentist des mauvais tours que les papes avoient faict au roy son pere en tant de sortes ; elle renia leur puissance, et se sépara de leur obéissance, ne pouvant faire pis, estant femme. Je tiens de bon lieu qu'elle le disoit souvent. Son mary pourtant eut esgard à son sang illustre, la respectoit tousjours et l'honnoroit fort. Aussy comme la reyne Claude sa sœur, fut-elle trèsheureuse en lignée, car elle en produisit et à son mary la plus belle qui fust , ce croy-je , jamais en Italie, encor qu'elle très-gastée de son corps.

Elle eut M. le duc de Ferrare, qui est aujourd'huy un des beaux princes d'Italie, et des sages et généreux, et feuM. le cardinal d Est, la bonté, la magnificence et la libéralité du monde, desquels j'espere parler; et trois filles, les plus belles qui jamais nasquirent en Italie : madame Anne d'Est, despuis madame de Guyse, madame Lucresse, duchesse d'Urbin, et madame Eleonor, qui mourut sans estre maryée. Les deux premières portèrent le nom de leurs grands mercs, l'une d'Anne de Bretaigne ducosté de la mere, et l'autre, du costé du pere, de Lucresse Borgia, fille du pape Alexandre, deux mœurs fort différentes, comme de qualité, bien que ladicte dame Lucresse fust une gentille princesse espaignolléc, douée de beaucoup de beauté et de vertu. (Voyez Guicchiardin.) Madame Leonor porta le nom de la reyne Leonor. Ces trois filles furent très-belles, mais la mere les fit embellir davantage par la belle nourriture qu'elle leur donna, en leur faisant apprendre les sciences et les bonnes lettres , qu'elles apprindrent et rctindrent parfaictement , et en faisoient honte aux plus savans; de sorte que, si elles avoient beaux corps, elles avoient l'ame autant belle. J'en parlerai ailleurs. Or, si ceste prince?* • estoit habile, spirituelle, sage et vertueuse, elle estoit accompaignée d'autant de bonté- , qu'elle estendoit si bien sur les subjects de m\ mary, que j'en ay veu aucun dans Ferrare qui ne s'en contentast et n'en dist tous les biens du monde; car ils se ressentoient sur-tout de sa charité qu'elle a eu tousjours en grande recommandation , et principalement sur les François : # car elle a eu cela de bon , que jamais cil? n'a

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oublié sa nation; et, bien qu'elle en fust trèsloin^, clic l'a lousjours fort aymée. Jamais François, passant par Ferrare, ayant nécessité, et s'addressanlàellcjn'a party d'avecqucs elle qu'elle ne luy donnast une ample aumosne et bon argent pour gaigner son pays et sa maison ; et s'il estoit malade, cl qu'il n'eust peu cheminer , elle le faisoit traicter et guérir très-soigneusement, et puis luy donnoit argent pour se retirer en son pays.

J'ay ouy dire à gens qui le sçavent bien , et à une infinité de soldats et gens de guerre qui en avoient faict la bonne preuve, qu'au voyage de M. de Guyse en Italie, elle sauva après son retour plus de dix mille ames de pauvres François, tant de gens de guerre que d'autres , qui fussent morts de faim et de nécessité sans elle, lesquels, passans à Ferrare, elle .secourait tous de remèdes et d'argent, à tant qu'il y en avoit ; et si avoit force gentilshommes de bonne maison de ce nombre de nécessiteux. A d'aucuns d'eux j'ay ouy dire que jamais ne se fussent conduicls en France sans elle, tant sa charité et sa libéralité fut-elle grande envers ceux de sa nation : si bien que j'ay ouy dire à un sien maislre dhostel que ceste passade luy cousta plus de dix mille escus. Et quand les intendans de sa maison lui en remonslroienl la despense excessive, elle ne leur disoit autre chose sinon : «Que voulez-vous? ce sont pau- « vres François de ma nation, et lesquels, si Dieu «m'eust donné barbe au menton, et que je fusse «bomme, seraient maintenant tous mes sub- «jects; voyre me seroient-ils tels, si ceste mes- « chante loy salique ne me tenoit trop de « rigueur. »

Voyla une grande bonté et charité de ceste princesse, qui me fait du tout ressouvenir d'une grand dame de Canouze, ville en la Pouiile, qui se nommoit Birsa, autrement Paulina, laquelle, après ceste grande battaille et occisioa de Cannes pour les Romains , il y en eut environ dix mille soldats de reste de ceste grande routte, lesquels, eschappés , esperdus , esgarés et vagabondans par certains deslraicls, arrivèrent de nuict à Canouze , ville pour lors alliée des Romains, en laquelle ceste houneste dame pour lors estoit ; et , ne s'estonnant de la fortune ensuivye par la puissance du victorieux Aunibal, les retira tous dans ses propres mai-

,S ILLUSTRES

sons, ainsy quvils estoient las, pauvres, desarmés, affamés et couverts de playes; les fit remettre et rafraischir, reposer, revestir, nourrir et guérir. Enfin , quand ils eurent recouvert leurs forces et repris leur espérance moyennant sa piété, partans d'elle à leur vouloir, eslargit à chascun d'eux de quoy faire ses despens sur leur chemin : et jamais, quelque nouvelle multitude qui en survinst tous les jours , ne retira ses mains de sa libéralité , mais tousjours pourveust aux nécessités de tous ceux qui se retiraient : ce qui est une chose merveilleuse à dire, et beaucoup plus louable en ceste honneste dàme. Nostre princesse ferrarresse en est d'autant à louer, car sans elle, pour ceste fois, le proverbe vieux se fust pratiqué: que l'Italie estoit le vray cimetière François, et à quantité.

Or, si sa charité pour ceste fois s'est monstrée en cela, je vous puis asseurer qu'en tous les lieux qu'il a fallu elle l'a monstré. J'ay ouy dire à aucuns de ses gens qu'estant de retour en France, et s'estant retirée en sa ville et maison de Montargis, quand les guerres civilles se venoient à esmouvoir, tant qu'elle a vescu elle retirait chez elle une infinité de peuple de ceux de sa religion, qui estoient perdus et bannis de leurs biens et maisons ; elle les aydoit, secourait et nourrissoit de tout ce qu'elle pouvoit.

J'ay bien veu, nioy, aux seconds troubles, les forces de la Cascongne, conduictes par MM. de Terrides et de Montsales , montaut a huict mille hommes, et s'acheminans vers le roy. Nous passasmes à Montargis, les chefs et principaux capitaines et gentilshommes. Nous luy allasmes faire la révérence, comme nostre debvoir nous le commandoit. Nous vismes dans le chasteau, je croy, plus de trois cens personnes de la religion, qui de toutes parts du pays s'y estoient retirées. Un vieux maislre d'hostel qu'elle avoit, fort houneste gentilhomme, que j'avais coguu à Ferrare et en France, me jura qu'elle nourrissoit tous les jours plus de trois cens bouches de ces pauvres personnes retirées.

Bref, ceste princesse estoit bien fille de France, vraye en bonté et charité. Elle avoit aussy le cœor fort grand et haut. Je luy ay veu en Italie et à la cour, garder aussy bien son rang qu'il estoit possible : et encor qu'elle apparost n'avoir pas l'apparence extérieure tant grande, à cause de la gasture de son corps

MARGUERITE, REYNE DE NAVARRE

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