MADAME DE BOL'RDEILLE
Madame de Bourdeille, sortie de l'illustre et ancieunc maison de Monlberon , et des comtés
360 * DES DAMES GALLANTES.
de Perigord et vicomtés d'Aunay, estant venue vcfve eh l'aagc de trente-sept à trentehak ans, très-belle (et croy qu'en la Guyenne , d'où elle estoit, il n'y en avoit pas une qui Tait surpassée de son temps en beauté , bonne grâce et belle apparence ; car elle avoit l'une des belles , hautes et riches tailles qu'on eust sceu voir cet si le corps estoit beau , l'ame estoit pareille) estant donequesen si bel estât, et restée vefve , elle fut pourchassée et requise de trois grands et riches seigneurs en maryage, auxquels tous elle respondit : « Je ne veux «point dire comme beaucoup de dames, qui «disent qu'elles ne se maryeront jamais, et as- « «eurent leur parolle de telle façon qu'on le «peut croire , après rien : mais je dis bien que , «si Dieu et la chair ne m'en donnent autre vo- « lonlé que j'ay présentement , et qu'ils ne me j « la changent , pour chose très-certaine j'ay dict «pour jamais adieu au maryage: » Et comme i on autre luy répliqua : « Mais quoy ! madame, «voulez-vous brusler en la verdeur de vostre « bel âge ? — Je ne sçay comme vous l'entendez, «luy respondit-cllc ; mais jusqu'à ceste heure «il ne m'a pas esté possible de m'eschauffer «encor seule dans mon l ici, veuf et froid comme «glace; mais, estant en la compaignie d'un se- «cond mary , je ne dis pas que , m'approchant «de son feu , je ne puisse brusler comme vous «dites : et, parce que le froid est plus aysé à «supporter que le chaud, je me suis résolue «de me contenir en ma qualité, et m'abstenir «d'un second maryage.» Et, tout ainsy qu'elle l'a dict , elle l'a tenu jusqu'à ceste heure , ayant demeurée vefve desjà douze ans, sans avoir perdu rien de sa beauté, mais l'a tousjours nourrie et entretenue sans une seule tache. Ce qui est une grande obligation aux cendres de son mary, et un tesmoignage de l'avoir bien ayraé vivant, et une redevance par irop extresme à ses enfansde l'honnorer pour jamais, et ainsi est morte vefve. Feu M. deStrozze avoit eslé l'un de ceux qui pretendoient;cl l'en avoit faict requérir; mais, tout grand et allié de la reync mere qu'il estoit. l'en refusa, et s'en excusa honnestement. Quelle humeur pourtant, d'estre belle, honneste et tres-riche héritière, et finir le reste de ses beaux jours sur une plume ou une laine solitaire, dcserle et froide comme Çlace,et passer tantdenuicts veufvcs! Oh ! qu'il
y en a plusieurs disparcillcs à une telle dame , et plusieurs pareilles aussy 1 !