D'AUTRES DAMES VEFVES ANCIENNES ET MODERNES
Que si je les voulois toutes alléguer , je n'aurois jamais achevé : et mesmes si je voulois mesler, parmy nos dames chrestiennes, les payennes , comme ceste belle , gentille , bonne romaine de jadis, Marlia , fille puis-aisnée de Caton d'Utique, sœur dePortia, laquelle, après avoir perdu son mary , se lamentoit si incessamment , qu'on luy demandoit quand ce seroit le dernier jour de son deuil, elle respondit : que ce seroit lorsque viendroit le dernier jour de sa vie. Et d'autant qu'elle estoit dame belle et très-riche, et qu'on luy demandoit quelquefois quand elle se remarieroit : «Ce sera lors, «ce dit-elle, que je trouveray un homme qui «me veuille plustost espouser pour mes vertus «que pour mes biens, p Et on sçait qu elle estoit riche et belle, et vertueuse autant ou au double ; autrement , elle n'eust esté fille de Caton, ny sœur de Portia : mais elle donnoit de ces bayes à ses serviteurs et pourchassants , et leur faisoit accroire qu'ils la recherchoient pour ses biens , et non pour ses vertus, encor qu'elle en fust assez pourveue; et ainsy aysement se despeschoit de ses gallans et importuns.
Sainct-Hierosme, en une épistre qu'il a faict à une vierge nommée Principie, sonne les louanges d'une gentille dame romaine de son temps, qui se nommoit Marcella , de bonne et grande maison, et extraite d'une infinité de consuls , proconsuls et prêteurs. Estant demeurée veufve fort jeune , elle fut recherchée, et pour sa jeunesse et pour l'antiquité de sa maison, et pour sa belle taille, qui singulièrement ravit la volonté des hommes (ce dit sainctllierosmc, et en use de ces mots. Notez ce qu'il note), et pour ses bonnes façons et mœurs. Enlr'autrcs recherchants, il y eut un grand et riche seigneur romain, et de lignée de consuls aussy, et se nommoit Cereatis, qui la sollicita fort du second maryage; et, d'autant qu'il estoit un peu beaucoup advancé sur l'aage,
• Brantôme a com[>o.<tf l'oraison funèbre de cette dame et «on tombeau en ver», et puis en prose.
QUATRIESMI
il luy promettoit de grands biens et grands dons par preciput. Mesmc sa mère qui se nommoit Albmc l'en sollicitoit fort, qui trouvoit cela bon , et non point de refus. Elle respondit: «Si j'avois envie de me rejetter aux lacs, et « rempestrer dans les liens d'un second ma- «ryage, et non me vouer à une seconde chas- «teté , je prendrais plustost un mary que non «pas une hérédité. » Et, d'autant que cest amoureux eut opinion qu'elle disoit cela pour l'amour de son vieil aage , il luy répliqua : que les vieillards pouvoient longuement vivre, et les ieunes bien-tost mourir. Mais elle luy répliqua : «Ouy, certes , le jeune peut mourir bien-tost; «mais le vieillard ne peut pas vivre longue- «raeot. » Et , pour ce mot , il en prit son congé. Je trouve le dire de cestedame très-sage, et l'en estime davantage que sa sœur Portia , laquelle après la mort de son mary , se résolut de ne plus vivre, ains de se donner la mort : et, quand on luy eutosté tous ferrements pour se tuer, elle avalla des charbons ardens, et se brusla toutes les entrailles, en disant qu'à une dame courageuse les moyens ne peuvent manquer pour se donner la mort : ainsy que l'a bien sceu représenter Martial en un de ses epigrammes, qu'il a fait exprès, et fort beau , pour ceste dame : laquelle, selon aucuns philosophes , et mesmes selon Aristolc en ses Eltiques, parlant de la fortitude ou force, ne monstra en cela grand courage ny magnanimité pour se tuer, ny comme plusieurs autres qui en ont fait de mesmes , comme son mary; disant que, pour éviter un plus grand mal, il se précipite au moindre. De cela j'en fais un discours ailleurs. Tant y a , qu'il eust mieux valu que ceste dame eust employé ses jours à regretter son mary, et à vanger sa mort, que se la donner soy-mesme : ce qui ne servit de rien, si-non à elle quelque revanche vaine, ainsy que j'en ay ouy discourir à aucuues, la blasmant. Mais pourtant, quant" à moy, je ne la puis assez louer, ny elle, ny toutes autres dames veufvcs , qui ayment leurs marys morts aussy bien que vivants. Et voylà pourquoy sainct Paul lésa tant louées et recommandées, retenant ceste doctrine de son grand maistre. Si est-ce pourtant que des plus clairvoyans et des. mieux disans j'ay appris que les belles et jeunes vcufves qui demeurent eu cest estât eu
la fleur de leurs beaux ans et gentils esprits, exercent par trop de grandes cruautés à l'cndroict d'elles et de la nature , de conjurer ainsy contreelles, et ne vouloir encor retaster des doux fruits d'un second maryage, que la loy divine et humaine, la nature, la jeunesse et la beauté, leur permettent ; et s'abstiennent pourtant à l'appétit de certain quelque vœu opiniastre, qu'elles se sont fanlastiquées à la leste , de tenir aux ombres vagues et vaines de leurs marys , comme sentinelle perdue en l'autre monde, qui, estant là bas aux Champs-Elysiens , ne se soucient de rien, et possible s'en moquent. Dont de tout cela elles s'en doivent rapporter aux belles remonstrances et gentilles raisons que produit Anne à sa sœur Didon , dans le qualriesme des Eneïdes, qui sont très-belles pour apprendre à une belle et jeune vefvc de ne s'assujettir par trop à un vœu de viduité, plus cérémonieux certes que religieux. Ou si, au moins, après leur trespas on les couronnoit de quelques beaux chappeaux de fleurs ou d'herbes, comme on couronnoit le temps passé, comme Ton fait encor aujourd'huy les filles, encor ce triomphe seroit beau et plein de louange, et de quelque durée. Mais tout celuy qu'on leur en peut donner, ce sont quelques belles parolles qui s'envolent aussy tosl , et se perdent dans le cercueil aussy soudain que le corps. Que les belles et jeunes vefves doneques sentent du monde puisqu'elles en sont encore, et laissent aux vieilles la religion et la règle de vefvage.
Or c'est assez parlé de ces vefves. Parlons maintenant d'autres, qui sont celles qui , abhorrons les vœux et reformations des secondes nopees, s'en accommodent, et reclament encor le doux et plaisant dieu Hymenée. Il y en a les unes qui , par trop amoureuses de leurs serviteurs durant la vie de leurs marys, y songent desjà avant qu'ils soient morts , et projettent entre elles et leurs serviteurs comment elles s'y comporteroient. «Ah! disent - elles , si mon «mary esloit mort, nous ferions cecy; nous «ferions cela; nous vivrions de ceste façon, «nous nous accommoderions de ceste autre; «et ainsy, si accortement que l'on ne se doub- «teroit jamais de nos amours passés, nous fe- « rions une vie si plaisante ! Après nous irions à « Paris , à la cour ; nous nous entretiendrions si «bien que rien ne nous sçauroit nuire: vous fc^
« riez la cour à une telle , et raoy à un tel ; nous a aurions cecy du roy , nous aurions cela. Nous i «ferions pourveoir nos enfans de tuteurs et curateurs : nous n'aurions soucy de leurs biens «ny affaires, et ferions les nostres, ou bien «nous jouirions de leurs biens attendans leur «majorité. Nous aurions les meubles et ceux de «mon mary. Pour le moins, cela ne nous sçau- «roii manquer, car je sçay où sont les litres et «escrits (et force autres parollcs). Bref, qui «seroil plus heureux que nous?»
Voylà les beaux discours et desseins que font ces femmes maryécs à leurs serviteurs advant le temps; dont aucunesy en aqui ne les font mourir que par souhaits, par parolles, par espérance et attentes; et autres y en a quilesadvancenl tout à trac de gagner le logis mortuaire, s'ils tardent trop ; de quoy nos cours de parlemens en ont eu et en ont tous les jours tant de causes par devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le meilleur, et le plus, est qu'elles ne font pas comme une dame d'Espaignc , laquelle, estant très- mal traiclée de son mary , elle le tua , et puis après elle se tua, ayant faict advant ceste epitaphe, qu elle laissa sur la table de son cabinet , escrite de sa main :
Jqutjaze qui ha butcado una muger,
Y con elta casado, no ïha podido liazer muger.
A las olnu, no a mi.cerca ml, dava conterUamiento. Ypor etle, y tu fiaqueza y alrevlmlento,
Yo lo lie mat ado , Porte dar pena de su pecado :
Y a mytan bien , por fallu de my juyzio, Ypor dar fin a ta mal-advenlura qu'yo avtô.
Cest-â-dire :
• lcy gUt qui a cherché une femme et ne l'a pu faire ■femme : au autre» , et non à moy, prit do moy, donnoit «contrntcment; et , pour cela et pour «a lawhoté ex outre- «ruidanoe, je t'ay tué, pour luy donner la peine de ton péché : •et à moy autty je me tuit donné la mort , pour ma Tante •d'eiitendement , et pour donner fin à la matadrenturc que «"'aT«t.»
Cesle dame se nommoit dona Magdalena de Soria , laquelle , selon aucuns, ht un beau coup de tuer son mary pour le subjecl qu'il luy avoit donné; mais elle ht aussy bien de la sotte de se faire mourir : aussy l'advouc-clle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle cust mieux faict de se donner du bon temps par après, si ce n'esloil qu'elle cust possible craint la justice, et avoil-cl!e peur d'en e.strc reprise, et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme
^ALLANTES.
que d'en bailler la gloire à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui sont plus accortes que cela; car elles jouent leur jeu si finement, que voylà les marys trespassés et elles très-bien vivantes et fort accordantes avecques leurs gallans serviteurs, pour faire avecques eux non pas gode mihi , raaisgof/e chère.
11 y a d'autres vefves qui sont plus sages , vertueuses et plus aymantes leurs marys , et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les pleurent, les plaignent à telle extrémité, qu'à les veoyr on ne les jugerait pas vives une heure après, <cilà! ne suis-je pas, disenl- « elles, la plus malheureuse du monde, la plus « infortunée d'avoir perdu chose si pretieuse ? «Dieu! pourquoy ne m'envoyeslu la mort à «ceste heure , pour le suivre de près ! Non, je «ne veux plus vivre après luy; caret que me «peut- il jamais rester et advenir au monde qui « me puisse donner allégement ? Si ce n'estoient «ses petits enfants qu'il m'a laissés pour gages ^ «et qui ont besoin encor de quelque souslien , u non, je me tuerais tout à ceste heure. Que «maudicte soit l'heure que je fus jamais née 1 «Au moins, si je le pouvois veoyr en phanlosme, «ou par visions, ou par songes, encor aurais- «je trop d'heur. Ah ! mon cœur , ah ! mon ame , « n'est-il pas possible que je te suive? Ouy, je « te guivray quand , à part de tout le monde, je « me devrais desfaire toute seule. Hé! qui serait a la chose qui me pourrait soutenir la vie, ayant «faict la perte inestimable de toy, que, toy vi- «vant, je n'aurais autre subjecl que de vivre , ■ et , toy mourant . que de mourir? Et quoy ! ne «vaut-il pas mieux que je meure maintenant en «ton amour, en ta grâce, en ma gloire, et en « mon contentement , que de traisner une vie «si fascheuse et malheureuse, et nullement «louable? Ha Dieu! que j'endure de maux et « tourments pour ton absence ! et que j'en seray « délivrée, si je le vais veoyr bien lost, et com- «blée de grands plaisirs! Helas! il estoit si «beau, il estoit si aymable, il estoit si parfaict «en tout , il estoit si brave, si vaillant ! G'esloit «un second Mars,*un second Adonis! qui plus «est , il m'estoit si bon, il m'aymoil tant, il me «traictoit si bien! Bref, le perdant, j'ay perdu a tout mon heur. »
Ainsy vont disSM nos vefves desplorécs
QUATRIESME DISCOURS, iéîlesetune infinité d'autres parolles après la mort de leurs marys ; les unes d une façon , les autres de l'autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres d'une autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de produire; les unes despitent le ciel , les autres maugréent la terre; les unes blasphèment contre Dieu , les autres mnudissent je monde ; les unes font des evanouissemens, les autres contrefont les mortes ; les unes font des transies , lès autres des folles, des forcenées et hors de leurs sens, qui ne cognoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent parler. Bref, je tfaurois jamais faict si je voulois spécifier toutes leurs méthodes hypocrites et dissimulées et symâgrées dont elles usent pour monstrer ieur deuil etennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes, voyre de plusieurs en Jilurièr et en nombre.
Leurs consolans et consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont â la bonne routine, y perdent leur escrime et ne gaignent rien, b'aiicuris et d'aucunes de ceux - , quand ils voyent que lèor patience et leur dolente ne fait pas bien son i jeii ny la symàgrée, les instruisent. Comme Une dame de par le monde que je sçay, qui disoit I iinë aotrequi estoit sa fille: a Faites l'esvanouye, «Hiamie; vous ne vous contraignez pas assez. ■
Or, après tous ces grands mystères joués , et aïhsy (|d'im grand torrent, après avoir faict son' cours et violent effort , se vient à remettre ët retourner a son berceau, comme une rivière qui a aussy esté desbordée, aiusy aussy voyezvous ces vefves se remettre et retourner à leur première nature, reprendre leurs esprits, peu â peu se hausser en joye , songer au rtJdndë. Au lieu des testes de mort qu'elles port oient, Ou peintes, ou gravées et élevées; au lièu d'os de trespassés mis en croix ou en lacs mortuaires, au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé , ou en peinture , vous les voyez convertir en peinture , de leurs marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits lacs; bref, en petites gentillesses, desguysées pourtant si gentiment, que les contemplans pensent qu'elles les portent et prennent plus pour le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsy qu'on voit les petits oiseaux, ouand ils sortent
du nid, ne se mettre du premier coup à la grande volée, mais volletans de branche en branche, apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsy les vefves, sortans de leur grand deuil désespéré, ne se monstrent au monde sitost qu'elles l'ont laissé , mais peu à peu s'émancipent , et puis tout à coup jettent et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit, et mieux que debvant reprennent l'amour en leur leste , et ne songenlà rien tant qu'à un second maryageou autre lascivelé.Et voylà comment leurs grandes violences n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles fussent plus posées en leurs tristesses.
— J'ay cognu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary, vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arraehoit les cheveux, se liroit la peau du visage et de la gorge , rallongeant tant quelle pouvoit; et, quand on luy remonstroit le tort qu'elle faisoit â son beau visage : «Ah Dieu! que me ditesavous? disoït-elle ; que voulez-vous que je a fasse de ce visage?» Au bout de huict mois après, ce fut elle qui s'accommoda de blanc et de rouge d Espaigne , les cheveux bien poudrés: qui fut un grand changement.
— Jallegueray là dessus un bel exempte, qui pourra servir à semblable, d'une belle et honneste dame d'Ephese , laquelle ayant perdu son mary, il fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolation; si bien que , accompaiguant son mary à ses funérailles, avecques une infinité de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, après qu'il fut mis et colloque dans le charnier où il debvoit reposer, elle, en despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et prolestant de n'en partir jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la faim, et là finir ses jours auprès du corps de son mary; et de faict fit ceste vie l'espace de deux ou (rois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un homme de là, et pendu, pour quelque forfaict, dans la ville, cl après fut porté hors de la ville au gibet accoutumé, où falloil que tels corps pendus et exécutés fussent gardés quelques jours soigneusement par quelques soldats ou sergens , pour servir d'exemple, afin qu'ils ne fussent de là enlevés. Ainsy doneques qu'un soldat csloit à la garde de ce corps, et estoit en sen-
linelle et escoute, il ouyt là près une voix des* plorantc, et s'en approchant vit que c'estoit dans le charnier, où, esiant descendu, il y apperceut ceste dame belle comme le jour, toute esplorée et lamentante : et , a'advançant à elle, se mit à l'interroger de la cause de sa désolation , qu'elle luy déclara benignement ; et se mettant à la consoler là-dessus, n'y pouvant rien gaigner pour la première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme; et fit si bien qu'il la gaigna, la remit peu à peu, luy fit essuyer ses larmes; et, entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en jouyt par deux fois, la tenant couchée sur le cercueil mesmedu mary qui servit de couche ; et puis après se jurèrent maryage : ce qu'ayant accomply très-heureusement, le soldat s'en retourna, par son congé, à la garde de son pendu ; car il y alloit de la vie. Mais tout ainsy qu'il avoit esté bienheureux en ceste belle entreprise et exécution , le malheur fut tel pour luy, que, cependant qu'il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps au vent . pour le despendre s'ils n'y eussent trouvé de garde ; et , n'y en ayant point trouvé, le despendirent aussy tost, et l'emportèrent de vitesse pour l'enterrer où ils pourroient, afin d'estre privés d'un tel deshonneur et spectacle ord et sale à leur parenté. Le soldat, ne voyant ny ne trouvant plus le corps, s'en vint courant désespéré à sa dame, luy annoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy de là portoit que, quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit emporter le corps, debvoit estre mis en sa place et estre pendu , et que pour ce il couroit ceste fortune. La dame , qui auparadvant avoit esté consolée de luy, et avoit besoin de consolation pour elle, s'en trouva garnie à propos pour luy, et pour ce luy dit : aOtez-vous de peine, et venez moy seulement «ayder pour oster mon mary de son tumbeau, o et nous le mettrons et pendrons au lieu de «l'autre, et par ainsy le prendra -on pour « l'autre. t> Tout ainsy qu'il fut dict, tout ainsy fut-il faict : encor dit-on que le pendu de debvant avoit eu une oreille coupée , elle en fit de mesmes pour représenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain , qui n'y trouva rien à • dire. El par ainsy sauva son gallant par un acte et opprobre fort vilain ù son mary, clic , dis-je,
GALLANTES.
qui l'avoit tant pleuré et regretté, qu'on n'eus* jamais espéré si ignominieuse issue.
La première fois que j'ouys ceste histoire, ce fut de M. d'Aurat, qui la conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient avecques luy ; laquelle M. du Gua sceut trèsbien relever et remarquer, car c'estoit l'homme du monde qui aymoit mieux uu bon conte et le sçavoit mieux faire valoir. Et, sur ce poinct, esiant allé à la chambre de la reyne mere, il vit une belle jeune vefve qui ne venoit que d'estre faicte, et de frais esmouluc , et fort esplorée , son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse, marmiteuse, avare de parolles à un chascun. Soudain monsieur du Gua me dit : « La «voy-tu là? avant qu'il soit un an, elle fera un a jour de la dame d'Ephese. » Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais elle espousa un homme de peu , comme M. du Gua l'avoit prophétisé. M'en dit de mesmes M. de Beau-JoyeuxSvalctdechambrcde la reyne mere, et le meilleur violon de la chreslienté. Il n'estoit pas parfaict seulement en son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et sçavoit beaucoup, et sur -tout de fort belles histoires et beaux contes , et point communs, mais très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privés amys; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit veu et eu de bonnes advantures d'amour; car, avecques son art excellent et son esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit faire beaucoup. M. le raarcschal de Brissac l'avoit donné à la reyne mere, estant reyne régente, et luy avoit envoyé de Piedmont avecques sa bande de violons très-exquise , toute complette : et luy s'appclloit Ballazarin ; despuis il changea de nom. Ç'a esté luy qui composoit ces beaux balets qui ont esté tousjours dansés à la cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et de moy ; et souvent | causions ensemble; et tousjours nous faisoit i quelque beau conte, mesmes de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit ccluy-là de ceste dame ephesienne, que nous avions desjà sceu
• Balthasar de Beau-Joïetiï, surnommé Balthasarin, chargé de l'exécution de la plupart de» ballets de la cour sous Henri lit La Croix du Maine lui attribue la composition de celui des noces du duc de Joyeuse , imprimé 5 : llris , chez Le Roy et Ballard , en 1582 , iu-4°.
par M. d' Au rat , comme j'ay dict, qui disoit le tenir de Lampridius; et despuis je l'ay leu dans le livre des Funérailles , très-beau certes , dédié à feu M. de Savoye.
Je me fusse passé , ce dira quelqu'un, d'avoir faict ceste disgression : ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelquesunes de nos vefves csplorées, «Voylà, disoittil, qui jouera un jour le rollc de nostre dame «d'Ephese, ou bien elle l'a desjà joué.» Et certes, ce fut une eslrange tragi-comédie, pleine de grande inhumanité , d'offenser si cruellement son mary.
Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps, que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort , elle luy coupa ses parties du debvant ou du milan, jadis d'elle tant aymées, et les embauma , aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et irès-odoriferantes, et puis les enchâssa dans une boite d'argent doré, qu'elle garda et conserva comme une chose trèsprecieuse. Pensez qu elle les visitoit quelquesfois, en commémoration éternelle du bon temps passé. Je ne scay s'il est vray ; mais le conte en fut faict au roy, qui le refit à plusieurs autres de ses plus privés. Et j'ay ouy dire à luy qu'au massacre de laSainct-Barthelemyfut tué le seigneur de Pleuviau ,qui en son temps avoit esté brave soldat , et en la guerre de Toscane soubs M. de Soubise, et en la guerre civil le, comme il le fit bien paroistre en la battaille de Jarnac, commandant à un régiment, et dans le siège de Niort. Quelque temps après, le soldat qui le tua dit et remonstra à sa femme, toute esperdue de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il nel'espousoit, qu'il la lueroit, et luy feroit passer le pas de son mary; car, en ceste feste, tout estoit de guerre et de Cousteau. La pauvre femme, qui estoit encor belle et jeune, pour se sauver la vie, fut contraincte de faire et nopees et funérailles tout ensemble. Encor estoit -elle excusable; car qu'eust peu faire moins une pauvre femme fragile et foible, si ce n'eust esté de se tuer clle-mesme, ou tendre sa belle poictrinc à respée du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folles et soliesde jadis; aussy que nostre saincl christianisme nous le deffend ; ce qui
sert beaucoup aujourd'huy à nos vefves d'excuse, qui disent, sans qu'il est deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsy couvrent leur mou mon.
En ce mesme massacre fut faicte une vefve ' de fort bonne part, et très-belle et agréable. Elle fut, toute chaude ainsi vefve, forcée par un gentilhomme que jesçaybien; dont elle devint si esperdue et esgaréc, qu'on la cuida quelque temps hors de ses sens. Bientôt après se véant sur le beau bord de viduilé et se rendant peu à peu mondaine et reprenant ses esprits vitaux et naturels, oublia son injure et se rcmarya galamment et hautement , en quoy elle fit très-bien.
Je diray encore cestuy-ci.
Audict massacre de la Sainct-Bartheleray fut faicte une vefve par la mort de son mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extresme regret, que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encor qu'il n'eust esté de la feste, elle se pasmoit quelquesfois, ou le regardoiten horreur et haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voyre de le voir deux lieues à le ronde il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le pouvoient souffrir; que dis-je de le veoyr?non pas d'en ouyr parler. Au bout de deux ans elle s'y resoud, vient saluer la bonne ville, et s'y pourmencr et visiter le palais dans son coche; mais de passer par la ruedclluchette où son mary avoit esté tué, plus tost la mort ou le feu, dans lequel elle se fust plus tost jetlée et précipitée que dans ceste rue : comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne, qu'il ayme mieux se hasarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline, que dans ceste ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu roy y estant, disoit à Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa perle et en sa douleur que celle-là, et que à la fin il la faudrait abattre pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais, au bout de quelque temps, il dit que d'elle-raesme elle sestoit assez gentiment apprivoisée, desorleque d'elle-mesmeelle se laissa fort bien et privement chapperonner, sans l'abatlrequede soy-mesme. Que fit-elle dans peu de temps après? Ce fut-elle qui voit Paris de très-bon œil, qui l'embrasse, qui s'y pourroeine, qui l'arpente et deçà et delà, ët de longueur et de largeur, et de droict et de travers
sans respect d'aucun serment : et puis fiez-vous en elle! Un jour, moy, tournant d'un voyage, absent de la cour de huict mois, ayant faict la révérence au roy, je vis entrer dans la salle du Louvre ccslc vefve tant parée, tant attifée, aceompaignec de ses parentes et amyes, coiuparoistre devant le roy, les reynes et toute la cour, et là recevoir les premiers ordres de maryage, qui sont les fiançailles, des mains d'un evesque de Digne, grand aumosnicr de la reyne de Navarre. Qui fut esbahy?Ce fut moy; mais, à ce qu'elle me dit après, elle fut esbahye davantage quand, sans y penser, clleme vid en ceste noble assistance des fiançailles, la regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments et mines que je luy avois veu faire. Et elle de roesmes me regarda fort, C3i" je luy avois esté serviteur, et pour maryage, peasant, ce luy sembloit, que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, et la condamner en ceste cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir baillé dix mille escus de son bien et que je ne fusse comparu là, qui luy.aidois à juger sa conscience.
— J'ay cognu une grande dame, comtesse et vefve, de très-haut lieu, laquelle en fit de mesmes; car, estant huguenotte fort et ferme, accorda maryage avecques un fort honnestc gentilhomme catholique ; mais le malheur fut qu'avant l'accomplissement une fièvre pestilente la saisit à Paris si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. F.t, estant sur ses artères, se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire : t Bêlas! faut-il qu'en une si grande ville, où «toute science abonde, ne se puisse trouver un «médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne «point à argent, car je luy en donnera)' prou. «Au moins si ma mort se fust ensuivie après «mon maryage accomply, cl que mon mary «en eust connue avant combien je l'aymois et «honnorois!»(Sofoni.sbe dit autrement, car elle se repentit d'avoir fiancé avant boire le poison.) -Et ainsy disant ceste comtesse, et plusieurs autres semblables parolles, se tourna de l'autre costé du lit et mourut. Que c'est de la ferveur d'amour, d'aller se ressouvenir, en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et des fruicts amoureux dont elle en eust bien voulu
GALLAMTES
taster encor avant que de sortir du jardin !
Or si ces dames uuguenoltes ont faict tels traicls, j'ay bien cognu des dames catholiques qui en ont faict de pareils, et ont espousé des huguenots, après en avoir dict pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je les voulois mettre en place je n'aurais jamais faief . Voylà pourquoy les vefves doivent estre sages, et ne braire tant au commançeroent de leur vefvaçc, de crjer, de tourmenter, de faire tant d'éclairs, de tonnerres, pluyesde leurs larmes, pour après faire ces belles levées de bouclier, et s'en faire rooequer : il vaut mieux en dire moins et en faire plus. Mais elles disent là dessus : « Et b,icn, pour le coram?ncemej»t il «faut faire de la résolue comme un meurtrier, «dte l'effrontée, de l'asseurée à boire toute «honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe; «après qu'on m'a mis sur |e bureau , on me «laisse et en prend-on une autre. »
J'ay leu dans un petit livre espaignol, de Victoria Colonne, fille de ce grand Fabrice Colonne, cl femme de ce grand marquis de Pescaire, le non-pair de son temps. Après qu'elle eut perdu son mary, Dieu sçait qu'elle entra en tel desespoir de douleur, qu'il fut impossible de luy tjonner ny innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit : «Et sur quoy me voulez -vous con- «soler? sur mon mary mort ? vous vous trom- «pcz : il n'est pas mort, car il est encor tout « vivant et tout grouillant dans mon amc. Je l'y «sens tous les jours et toutes les nuicts revivre, «remuer et renaislre. » Ces parolles certes eussent esté belles, si, au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé pourmencr par delà l'Acheron, elle ne fust remaryée avecques l'abbé de Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pcscayre. Je ne veux point dire en race, car il estoil de la noble maison des Ursins, laquelle vaut bien autant, et est autant ancienne ou plus que celle d'Avalos. Mais les effets de l'un à lautre n'alloient é la balance, car ceux de Pescayre estoient incomparables, et sa valeur inestimable : encoi que ledicl abbé fist de grandes preuves de si personne en s'em ployant fort fidellcment et vaillamment pour le service du roy François; mais c'esloit en forme de petites, couvertes et
QUATÏUESM
légères desfaicles, et contraires à celles de l'autre, puisqu'il les avoit faictes grandes, descouvertes, avecques des victoires très-signalées: aussy la profession des armes de l'autre, accomraancéc et accoustumée dès le jeune âge, et continuée ordinairement, debvoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'église, qui tard s'estoit mis au mestier : non que je veuille pour cela mal dire d'aucuns voués à Dieu et à son église, qui en ont rompu le vœu et quitté la profession pour empoigner les armes, car je ferois tort à tant de braves capitaines qui l'ont esté et ont passé par là.
Caesar Borgia, duc de Valentinois, n'a-il pas esté auparavant cardinal, qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, le vénérable précepteur des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare miroir à tous les autres pareils, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le marcschal de Fois, qui a esté d'église, et se nommoit avant le Protonolaire de Fotx, qui a esié un très-grand capitaine. M. le marcschal Strozzy estoit voué à l'église ; et, pour unchappeau rouge qui luyful desnié. quitta la robbe, et se mit aux armes. M. de Sa Iv oison, dont j'ay parlé (qui l'a suivy de près, voyreen titredcgrandcapitaiiieeusl marchéavecquesluy s'il eust esté d'aussy grande maison, et parent de la reync) , fut, en sa première profession, traisnanl la robbe longue; et pourtant quel capitaine a-il esté? Ce fust esté l'incomparable s'il eust plus vescu. Le marcschal de Bellegarde n'a-il pas porté le bonnet quarré, qu'un longtemps on appelloit le Prévost d'Ours? Fou M. d'Anguicn, qui mourut en la baitaille de Sainct-Quent in, avoit estéevesque; M. le chevallier de Bonnivet de mesmes. Et ce gallaut M. de Martigues avoit esté aussy d'église; bref, une infinité d'autres, desquels je ne pourrais emplir ce papier. Si faut- il que je loue les miens, et non sans un très-grand subject. Le capitaine Bourdeille, mon frère, le Rodomont jadis du Piedmont, en tout fut dédié a l'église aussy; mais n'y coguoissant son naturel propre, changea .sa grande robbe à une courte, et en un tournemain se rendit un des bons capitaines et des vaillants du Piedmonl; et s'en alloit trèsgrand et en une très-belle vogue, sans qu'il mourut, helas! en l'âge de vingt-cinq ans. De nostre temps, eu nostre cour, nous en avons
tant veus , et mesmes le petit monsieur de Clcrmont-Tallard, lequel j'ay veu abbé de Bon- Port, et despuis, ayant quitté l'abbaye, a esté veuparmy nos armées et en nostre cour, un des braves, vaillants et houucsies hommes que nous eussions ; ainsy qu'il le monstra très-bien à sa mort , qu'il acquit si glorieusement à La Rochelle, la première fois que nous entrasmes dans le fossé. J'en nommerais une milliasse ; mais je n'aurais jamais faict. M. de Souillelas 1 , dict le Jeune Oraison , avoit esté evesque de Riays, et despuis eut un régiment, servant le roy fort fidellemcnt et vaillamment en Guyenne, soubs le inareschal de Matignon.
Bref, je n'aurais jamais faict si je voulois nombrer tous ces gens : par quoy je me tais pour labriefveté, et de peur aussy qu'on ne m'impute que je suis trop grand faiseur de disgressions. Pourtant j'ay faict celle-cy à propos, en parlant de cesle Victoria Coloona , qui cspousa cest abbé. Si elle ne se fust remaryée avecques luy, elle eust mieux porté le titre et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme; et que, puisqu'elle ne pou voit rencontrer un second pareil au premier, se debvoit contenir.
— J'ay cognu force dames qui ont imité cesle précédente. J'en ay veu une qui avoit espousé un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant , le plus parfaict qui fust de son temps. Après qu'il fut mort, elle en espousa un autre qui le ressembloit autant qu'un asne à un cheval d'Espaigne; mais mon oncle estoit le cheval d'Espaigne. Une autre dame ay-je cognuc, qui avoit espousé un marcschal de France, beau, honnestc gentilhomme et vaillant : en secondes nopees, elle en alla prendre un tout contraire à celuy-là, et avoit esté aussy d'église; et ce que plus ou trouva a dire en elle , c'est qu'allant à la cour, où elle n'avoit esté de vingt ans, dès son second maryage, elle reprit le nom et litre de son premier mari. A quoi nos cours de parlement dcbvroient aviser ely donner loy ; car j'en ay veu une infinité qui en fesoient
1 André de Soleillas , évéque de liiez en ProTence, en 1576, qui se maria vers le mois dejuillel 1585. Il avoit une maîtresse qui contrefaisait la l>i|;ote. Ht m i IV disait d'elle: qu'elle ne te plaisait qu'au jeûneet à l' oraison ttn faisant allusiou au nom de lévéque, mnioimuc" Je Jeune • Oraison.
DES DAMES GALLANTES.
de mesmes , ce qui est par trop mespriser leurs derniers marys , n'en voulant porter leur nom après leur mort ; car puisqu'elles ont faict la faute, il faut qu'elles la boivent et s'y attachent. Une vefve ay-je cognuc, venant à mourir son mary, elle fit, l'espace d'un an, des lamentations si désespérées, qu'on la pensoit veoyr morte à toute heure et bout de champ. Au bout de l'an, qu'il falloit laisser son grand deuil, et prendre le petit, elle dit à une de ses femmes : «Serrez- «moy bien ce crespe; car possible en auray-jc «affaire un autre coup ; » et puis tout à coup se reprit: «Mais qu'ay-je? dit-elle. Je rcsve. «Plustost mourir que d'en avoir jamais affaire.» Apres ce deuil, elle se remarya à un second , fort inesgal au premier. « Mais (disent- « elles ces femmes) il csloit d'aussy bonne « maison que le premier. » Ouy , je le confesse; maisaussy, où est la vertu et la valeur? ne sont-elles pas plus à priser que tout? Et le meilleur que je trouve en cela , c'est que le coup faict, elles ne l'emporient guieres loin; car Djcu permet qu'elles sont tant maltraictées et rossées comme il faut : après, les voylà aux repent ailles : mais il n'est plus temps.
Ces dames ainsy convolantes ont quelque opinion et humeur en leur leste, que nous ne sçavons pas bien : comme j'ay ouy parler d'une dame cspaignolle , qui, se voulant remaryer , et qu'on luy remonstroit que deviendrait l'amytié grande que son mary luy avoit porté, elle respondit : La muerte del marido y nuevo casamiento no han de romper el amor d'una casta muger; c'est-à-dire : «La mort du mary «et un nouveau maryage ne doivent point rom- «pre l'amour d'une femme chaste.» Orarcordez-moy ces deux contraires , s'il vous plaist. Une autre dame cspaignolle dit bien mieux , qu'on vouloit remaryer : Si ludlo un marido bueno , no quiero iener el temor de perder lo; y si malo, que necessidad fie del; c'està-dire : uSi je trouve un bon mary , je ne veux «point estre en la crainte de le perdre; si un «mauvais, quelle nécessité ay-je de l'avoir?»
— Valeria, dame romaine, ayant perdu son mary, et ainsy que la reconfortoient aucunes de ses compaignes sur sa perte et sa mort, elle leur dit : « II est mort certes pour vous autres, mais il «vit en moy éternellement. » Ceste marquise, que je viens de dire, avoit emprunté d'elle pa-
reil mot. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires à un que dit un mesdisant espaignol : que lajornada de la biudez d'una muger es d'un dia; c'est-à-dire : «que lajour- «née du vefvage d'une femme se fait tout en un a jour, d Aucunes sont là logées, d'autres non.
Mais que dirons-nous des femmes veufves qui cachent leur maryage , et ne veulent qu'il soit publié? J'en ay cognu une 1 qui tint le sien sous la presse plus de sept ou huict ans, sans le vouloir jamais faire imprimer , ny le publier : et disoit on qu'elle le faisoit de crainte qu'elle avoit de son jeune fils, qui estoit un des vaillants et honnestes hommes du monde, et qu'il ne fist du diable , et sur elle et sur l'homme , encor qu'il fust bien grand. Mais, aussy tost qu'il vint à mourir à une rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussy tost elle le fit imprimer et mettre en lumière.
J'ay ouy parler d'une grande damevefve,qui est maryée A un très-grand prince et seigneur, il y a plus de quinze ans ; mais le monde n'en sçait ny n'en cognoist rien, tant cela est secret el discret : et disoil-on que le seigneur craignoit sa belle-mcre, qui luy estoit fort impérieuse, et ne vouloit qu'il se remaryast à cause de ses petits enfans.
J'ay cognu une autre très-grande dame qui , n'y a pas longtemps , maryée avecques un simple gentilhomme, est morte ayant continué son maryage plus de vingt ans , sans qu'on s'en soit aperceu que par opinion et ouyr dire.
— J'ay ouy raconter à une dame de grande qualité et ancienne, que feu M. le cardinal du Bellay avoit espousé, estant evesque et cardinal , madame de Cbaslillon , et est mort maryé : et le disoit sur un propos qu'elle tenoit à M. de Manne , Provançal de la maison de Senjal 2 et evesque de Frejus, lequel avoit suivy l'espace de quinze ans en la cour de Rome ledict cardinal, et avoit esté de ses privés prolonotaires : et, venant à parler dudict cardinal, elle luy demanda s'il ne luy avoit jamais dict et confessé qu'il cust esté maryé. Qui fut eslonné ? Ce fut
1 Ce pourrait bien être ici Jeanne Chabot , laquelle étant veuve de M. d'Anglurei, épousa M. de La Châtre, maréchal de France. Elle était mère du brave Givri tué au siège de Laon en 1594.
• Le nom de ce M. de Manne était François de Jtoulliers. Il fut faitéréque ea 1580.