D AUCUNES RUSES ET ASTUCES D'AMOUR
QU'ONT INVENTÉ ET OSE AUCUNES FEMMES MARYÉES, *EFVES ET FILLES A l'eKDROIT DE LEORS MARIS , AHASS ET AUTRES.
Eotemble d'aucunes de guerre de plusieurs capitaines à 1 endroict de leurs enncmys ; le tout en comparaison : à scavoir lesquelles onl esté les plus rusées, caules, artificielles, sublimes et mieux inventées et practiquées, tant des uns que des autres. Aussy Mars et l'Amour font leur guerre presque de mesme sorte, et l'un a son camp et ses armes comme l'autre 1
» Ce dUcouw ne «'est pa* reu-ouyé.
IIUITIESME DISCOURS.
SUR CE QUE LES HONNESTES DAMES AYMENT LES VAILLANS HOMMES ET LES BRAVES HOMMES AYMENT LES DAMES COURAGEUSES.
Il ne fut jamais que les belles et honnestes dames n'ay massent les gens braves et va il Unis, encorque de leur nature elles soyent poltrones et timides; mais la vaillance a telle vertu à l'endroict d'elles , qu'elles l'ayment. Que c'est que de se faire aymcr de son contraire , maugré son naturel ! Et, qu'il ne soit vray, Venus, qui fut jadis la déesse de beauté, de toute gentillesse et honnesteté , estant à mesme, dans les cieux et en la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux gentil et beau, et pour faire cocu son bon-homme de mary Vulca in, n'en alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringans ny des plus frisés, de tant qu'il y en avoit, mais choisit et s'amouracha du dieu Mars, dieu des armées et des vaillances, encor qu'il fust tout sallaud, tout suant de la guerre d'où il venoit, et tout noircy de poussière, et mal propre ce qu'il se peut, sentant mieux son soldat de guerre que son mignon de cour; et, qui pis est encor, bien souvent, possible, tout sanglant, revenant des battailles, couchoit-il avecques elle sans autrement se nettoyer et parfumer.
La généreuse belle reyne Pantasilée, la renommée luy ayant faict à sçavoir les valeurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux faicts d'armes qu'il faisoit devant Troye sur les Grecs, au seul bruit s'amouracha de luy Hnm . que, par un désir d'avoir d'un si vaillant ,chevallier des enfans, c'est-à-dire filles qui Recédassent à son royaume, s'en alla le trouver à Troye, le voyant, le contemplant et l'admirant, fit tout ce qu'elle put pour se mettre en grâce avecques luy, non moins par les armes qu'elle faisoit, que par sa beauté, qui estoit très-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses ennemys qu'elle ne l'y accompagnast, et ne se meslast aussy avant que Hector là où il faisoit le plus chaud; si que l'on dit que, plusieurs fois, faisant de si grandes prouesses,
elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il s'arresloit tout court comme ravy souvent au milieu des combats les plus forts, et se mettoit un peu à l'escart pour veoyret contempler mieux à son ayse ceste brave reyne à faire de si beaux coups.
De là en avant il est à penser au monde ce qu'ils firent de leurs amours, et s'ils les mirent à exécution : le jugement en peut estre bientost donné. Mais tant y a, que leur plaisir ne put pas durer longuement; car elle, pour mieux complaire à son amoureux, se precipitoit si ordinairement aux hasards , qu'elle fut tuée à la fin parmi la plus forte et plus cruelle meslée.
Aucuns disent pourtant qu'elle ne vit pas Hector, et qu'il estoit mort devant qu'elle arrivas!, dont arrivant et scachant sa mort, entra en un si grand despit et tristesse , pour avoir perdu le bien de sa veue, qu'elle avoit tant désiré et pourchassé de si loingtain pays, qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus sanglantes battailles, et mourut, ne voulant plus vivre puisqu'elle n'avoit peu veoyr l'objet valeureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aymé.
De mesmesen fit Tallestride, autre reyne des Amazones, laquelle traversa un grand pays, et fit je ne sçay combien de lieues pour aller trouver Alexandre le Grand, luy demandant par mercy, ou à la pareille de ce bon temps que l'on faisoit, et le donnoit-on pour, la pareille ; et coucha avecques luy pour avoir] de la lignée d'un si grand et généreux sang , l'ayant ouy tant estimer; ce que volontiers Alexandre luy accorda. Mais bien gasté et degousté s'ileust faict autrement, car ladicte reyne estoit bien aussy belle que vaillante. Quinte Curce, Orose et Justin l'asseurent, ét qu'elle vint trouver Alexandre avecques trois cens dames à sa suite, tant bien en poinct et de si
DES DAMES GALLANTES.
bonne grâce, porl ans leurs armes, que rien plus. Et fit ainsy la révérence à Alexandre, qui la recueillit averques un très-grand honneur. Et demeura l'espace de treize jours et de treize nuicts avecques luy,s'accomoda du tout à ses volontés et plaisirs, luy disant pourtant lousjours: que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit comme un très-precieux trésor ; si elle en avoit un fils, qu'elle luy envoyeroit, pour la haine extresme qu'elle porloit au sexe masculin, en matière de régner et avoir aucun commandement parmy elles, selon les lois introduites en leur compagnie despuis qu'elles tuèrent leurs marys.
Ne faut doubler là-dessus que les autres dames et sous-dames n'en firent de mesmes, et ne se firent couvrir aux autres capitaines et gens-d'armes dudict Alexandre; car , en cela , il falloit faire comme la dame.
La belle vierge Camille, belle et généreuse, et qui servoit si fidellement Diane, sa maistresse, parmy les forests et les bois, en ses chasses, ayant senti le vent de la vaillance de Turnus, et qu'il avoit à faire avecques un vaillant homme aussy, qui estoit Enée, et qui luy donnoit de la peine , choisit son party ; et le vint trouver, seulement avecques trois fort honnestes et belles dames de ses compaignes, qu elle avoit esleu pour ses grandes amyes et fldellf s confidentes, et tribades pensez, et pour fricarelle; et pour l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme dit Virgile en ses Aineides; et s'appclloit l'une Armeille la vierge et la vaillante, et l'autre Vulle, et la troisiesme Tarpée , qui sçavoit bien bransler la picque et le dard, en deux façons diverses, pensez, et toutes trois filles d'Italie.
Camille doneques vint ainsy avecques sa belle petite bande(aussydit-on : petit et beau et bon) trouver Turnus, avecques leqjuel elle fit de trè.sbelles armes; et s'advança si souvent et se mesla parmy les vaillans Troyens, qu'elle fut tuée, avecques très -grand regret de Turnus, qui l'honnoroit beaucoup, tant pour sa beauté que pour son bon secours,
Ainsy ces dames belles et courageuses alloient rechercher les braves et vaillans, les secourans en leurs guerres et combats.
Qui mit le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, si-non la vaillance
qu'elle sentit en son Eneas, si nous voulons croire Virgile? Car. après qu'elle Peut prié de luy raconter les guerres, désolations et destruction de Troye, et qu'il l'en eut contentée, à son grand regret pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en son discours il n'oublioit pas ses vaillantises , les ayant Didon très-bien remarquées et considérées en soy, lorsqu'elle commança à déclarer à sa sœur Anne son amour, les plus pregnantes et principallcs parolles qu'elle luy dit, furent : «lia I orna sœur, quel hoste est cestuy-cy qui est avenu chez moy ! la belle façon qu'il a, et «combien se monstre - il en grâce d'estre a brave et vaillant, soit en armes et en courage t a Et croy fermement qu'il est extraict de quel- «que race des dieux; car les cœurs villaim» «sont couards de nature. » Telles furent ses parolles. Et croy qu'elle se mit à l'aymer, tant aussy parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son instinct la poussoit d'aymer son semblable, aussy pour s'en ayder et servir en cas de nécessité. Mais le malheureux la trompa et l'abandonna misérablement ; ce qu'il ne debvoil faire à ceste honnesle dame , qui luy avoit donné son cœur et son amour, à luy, dis-jc, qui estoit un estranger et un forbanny.
Bocace , en son livre des Illustres malheureux 1 , fait un conte d'une duchesse de Furly, nommée Romilde, laquelle, ayant perdu sou mary, ses terres et son bien , que Caucan , roy des Avarois , luy avoit tout pris , et réduite à se retirer avecques ses enfansdans son chastcau de Furly, là où il l'assiégea; mais un jour qu'il s'en approchoit pour le recognoislrc , Romilde, qui estoit sur le haut d'une tour, le vit, et se mit fort à le contempler et longuement ; et le voyant si beau , estant en la fleur de son aage , monté sur un beau cheval, et armé d'un harnois très superbe, et qu'il faisoit tant de beaux exploicts d'armes , et ne s'espargnoit non plus que le
1 Ouvrage composé en latin, divisé en neuf libres,
et dont on a deux différente* traduction» ; l'une fort ancienne, nous le titre de : Rocace, du dechiet des nobles hommes et cleres femmes, imprimée à Bruges, cbea Colard Mansion , de* 1476, in-fol»; et l'autre, intitulée Traité des mesadtanturcs des personnes signalées, par Claude* l'Ut art, et imprimée à Paris, chez Nie. Ere, en 1578, in-8». Georges Chastellain a continué cet ouvrage, en y ajoutant les grandes infortunes arrivées dans le moude depuis le règne du roi Jean de France.
I1UITIE&ME
moindre soldai des Mens, en devint incontinent passionnément amoureuse; et , laissant arrière le deuil de son mary et les affaires de ton chasteau et de son siège, lu y manda par un messager que, s'il la y ou loi t prendre en maryage, qu'elle lu y rendrait la place dès le jour que lea nopces seraient célébrées. Le roy Gaucan la prit au mot. Le jour doncques compromis venu , elle s'habille pompeusement de ses plus beaux et superbes habits de duchesse, qui la rendirent d'autant plus belle , car elle Testait très- fort; et estsnt venue au camp du roy pour consommer le maryage , afin qu'on ne le pust blasmer qu'il n'eust tenu sa foy, se mit toute la nuict à contenter la duchesse eschauffêe. Puis lendemain au matin, estant levé, Al appel 1er douze soldats avarois des siens, qu'il estimoit les plus forts et roides compagnons, et mit Romilde entre leurs mains pour en faire leur plaisir l'un après l'autre ; laquelle ils repassèrent toute une nuiet tant qu'ils purent : et, le jotir venu, Cancan, l'ayant faict appeller, lay ayant faict force reproches de sa lubricité et dict force injures, la fit empaller par sa nature, dont elle en mourut. Acte cruel et barbare >i de traitter ainsy une si belle et honime, au lieu de la recognoistre , la recompenser et traitter en toute sorte de courtoisie , pour la bonne opinion qu'elle avoit eu de sa générosité , de sa valeur et de son noble courage, et l'avoir pour cela aymé! A quoy quelquesfbis les dames doivent bien regarder; ear il y a de ces vaillans qui ont tant accoustumé i tuer, à manier et i battre le fer si rudement , que quelquefois il leur prend des humeurs d'en faire de m es mes sur les dames. Mais tous ne sont pas de ces complextons; car, quand quelques honnestes dames leur font cest honneur de les aymer et avoir en bonne opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies et leurs rages, et dans des cours St dans des chambres s'accommodent aux douceurs et à toutes honnestetés et courtoisies. Bandel , dans ses Histoires tragiques 1 , en
1 Cm histoires, intitulée» en italien Novell*, et imprimée», le» trot» premiers volumes à Luques, en 1554, « le quatrième à Lyon , en 1574 , iu-4", ont élé traduites «a français , les six premières par Pierre Boistuau , et le reste, fort mal a propos augmentées, par François de Belleforest, ei imprimées a Paris, cbei Jacq. Macé et i,enl558etl582;7vol.ia-16.
raconte une, qui est la plus belle que j'aye jamais leu, d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour, en sortant de sa ville de Thurin, et ayant ouy une pellerine espaignolle, qui alloit i Lorette pour certain veu , s'escrier et admirer sa beauté, et dire tout haut que, si une belle et parfaicte dame esioit maryée avecques son frère le seigneur Mendozze, qui estoit si beau, si brave et si vaillant, qu'il se pourroit bien dire par tout que les deux plus beaux pairs du monde estoient couplée ensemble, la duchesse, qui entendoit très-bien la langue espaignolle, ayant en 6oy très-bien engravé et remarqué ces mots dans son ame , s'y mit aussy i en graver l'amour; si bien que par un tel bruict elle devint tant passionnée du seigneur Mendozze , qu'elle ne cessa jamais , jusqu'à ce qu'elle eut projette un feint pellerinage à Sainct-Jacques, pour veoyr son amoureux si tost conceu. Et , s'estant acheminée en Espaigne, et pris le chemin par la maison du seigneur de Mendozze , eut temps et loisir de contenter et rassasier sa veue de l'objet: t beau qu'elle avoit esleu ; car la sœur du seigneur de Mendozze, qui accompaignoil la duchesse, avoit adverty son frère d une telle et si noble et belle venue : à quoy il ne faillit d aller au devant d'elle bien en point, monté sur un beau cheval d'Espaigne, avecques une si belle grâce que la duchesse eut occasion de se contenter de la renommée qui luy avoit esté rapportée, et l'admira fort, tant pour sa beauté que pour sa belle façon, qui monstroit a plein la vaillance qui estoit en luy, qu'elle eslimoit bien autant que les autres vertus et accompli.ssemens et perfections, présageant dès lors qu'un jour elle en aurait bien affaire, ainsy que par après il luy servit grandement en l'accusation fausse que le comte Poncallier fit contre sa chasteté. Toulesfois , encor qu'elle le linst brave et courageux pour les armes , si fut-il pour ce coup couard en amour; car il se monstra si froid et respectueux envers elle, qu'il ne luy fit nul assaut de parolles amoureuses, ce qu'elle aymoit le plus, cl pourquoy elle avoit entrepris son voyage : et , pour ce, des pi tée d'un tel froid respect, ou plustost de telles couardises d'amour, s'en partit le lendemain davecques luy, non si contente qu'elle eusl voulu.
Voylâ comment les dames quelquefois aymenl bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes , non qu'elles veuillent qu'ils soient effrontés et hardis, impudens et sots, comme j'en ay cognu; mais il faut en cela qu'ils tiennent le médium.
J'ay cognu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour tels respects , dont j'en ferais de bons contes si je ne craignois m'esgarer trop de mon discours; mais j'espere les faire a part : si diray-je cestuy-cy.
J'ay ouy conter d'autres fois d une dame, et des très-belles du monde, laquelle, ayant de mesmes ouy renommer un prince pour brave et vaillant, et qu'il avoit desjà en son jeune aage faictet parfaict de grands exploicts d'armes, et sur-tout gaigné deux grandes et signalées battailles contre ses ennemys » , eut grand désir de le veoyr; et pour ce fit un voyage dans la province où pour lors il y faisoit séjour, soubs quelque autre prétexte que je ne diray point. Enfin elle s'achemina ; mais, et quest-il impossible à un brave cœur amoureux? elle le voit et contemple à sou ayse, car il vint fort loing au devant d'elle , et la reçoit avecques tous les honneurs et respects du monde, ainsy qu'il debvoit à une si grande, belle et magnauime princesse , et trop , comme dit l'autre; car il luy arriva de mesmes comme au seigneur de Mendozze et à la duchesse de Savoye : et tels respects engendrèrent pareils mescontentemenset despits. Si bien qu'elle partit d'avecques luy non si bien satisfaicte comme elle y estoit venue. Possible qu'il y eust perdu son temps et qu'elle n'eust obey à ses volontés; mais pourtant l'essay n'en fust esté mauvais, ains fort honnorable, et l'en eust-on estimé davantage.
De quoy sert doncques un courage hardy et généreux , s'il ne se monstre en tputes choses, et mesmes en amour comme aux armes, puisque armes et amour sont compaignes , marchent ensemble et ont une mesme sympathie , ainsy que dit le poète :
Tout amant est gendarme ,
Et Cupidon a ion camp et ses armes
Ainsi que Mars.
M. de Konsard en a faict un beau sonnet dans ses Premières amours.
1 Le duc d'Anjou, depuis Heur. 1LL
GÀLLANTES.
, Or, pour t ou rne r encor aux curiosités qu'ont les dames de veoyr et aymer les gens généreux et vaillans, j'ay ouy raconter à la reyne d'Angleterre Elisabeth, qui règne aujourd'huy un jour, elle estant à table, faisant soupper avecques elle M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, et M. d'Anville,' aujourd'huy M. de Montmorency et coonestable, parmy les devis de table, et sestant mise sur les louanges du feu roy Henry denxiesme , le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant et généreux, et , en usant de ce mot fort martial, et qu'il l'avoit bien monstré en toutes ses actions ; et que pour ce , s'il ne fust mort si tost , elle avoit résolu de l'aller veoyr en son royaume » , et avoit fait accommoder etapprester ses galleres pour passer en France et toucher entre leurs deux mains la fby et leur paix. «Enfin c'estoit une de mes envies « de le veoyr; je crois qu'il ne m'en eust refusée, «car, disoil-elle, mon humeur est d'aymer les «gens vaillans; et veux mal à la mort d'avoir «ravy uu si brave roy, au moins avant que je «ne l'aye veu.»
Ceste mesme reyne, quelque temps après, ayant ouy tant renommer M. de Nemours des perfections et valleurs qui csloient en luy, fut curieuse d'en demander des nouvelles à feu M. de Randan, lorsque le roy François second l'envoya en Escosse faire la paix devant le Petit Lictzqui estoit assiégé. Et ainsy qu'il luy en eust conté bien au long , et toutes les espèces de ses grandes et belles vertus et vaillances, M. de Rendan, qui s'entendoit en amour aussy bien qu'en armes, cognut en elle et son visage quelque estincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses parolles une grande envie de le veoyr. Par quoy, ne se voulant arrester en si beau chemin , fit tant envers elle de sçavoir, s'il la venoit veoyr, s'il serait le bien venu et receu , ce qu'elle l'en asseura , et par là présuma qu'ils pourraient venir en maryage.
Estant doncques de retour de son ambassade à la cour, en fit au roy et à M. de Nemours tout le discours; à quoy le roy commanda et peesuada à M. de Nemours d'y entendre: ce
• C'est apparemment ce qui a donné lieu à ce qu'on a dit : que cette reine avait proposé une entrevue au rot Ueuri IV, dont elle admirait la valeur
■LeiUi,prèf d'Edimbourg.
HUITIESME
qu'il fit, avecques une très-grande joye «'il pouvoit parvenir à un si beau royaume par le moyen d'une si belle, si vertueuse et honneste reyne.
Pour fin , les fers se mirent au feu : par les beaux moyens que le roy luy donna, il fit de fort grands préparatifs, et très-superbes et beaux appareils , tant d'habilletnens, chevaux, armes, bref, de toutes choses exquises , sans y rien obmettre (car je vis tout cela ) , pour aller paroistre devant ceste belle princesse , n'oubliant sur-tout d'y mener toute la fleur de la jeunesse de la cour; si bien que le fol Greffier, rencontrant là-dessus, disoit : que c'estoit la fleur des febves, par là brocardant la follastre jeunesse de la cour.
Cependant M. de Lignerolles , très-habille et accort gentilhomme , et lors fort favory de M. de Nemours son maistre, fut depesché vers adicte reyne, qui s'en retourna avecques une response belle et très-digne de s'en contenter et de presser et avancer son voyage. Et me souvient qu'à la cour on tenoit ce maryage quasy pour faict : mais nous nous donnâmes la garde que , tout à coup , ledict voyage se rompit et demeura court, et avecques une très-grande despense , très-vaine et inutile pourtant.
Je dirais, aussy bien qu'homme de France, à quoy il tint que ceste rupture se fist , si-non qu'en passant, ceseul mot : que d'autres amours, possible, luy serroyent plus le cœur et le tenoient plus captif et arresté; car il estoit si accomply en toutes choses et si adroict aux armes et autres vertus, que les dames à l'envy volontiers l'eussent couru à force, ainsy que j'en ay veu de plus fringantes et plus chastes, qui rompoient bien leur jeusne de chasteté pourluy.
Nous avons, dans les Cent nouvelles de la reyne de Navarre Marguerite , une trèsbelle histoire de ceste dame de Milan, qui, ayant donné assignation à feu M. de Bonnivet, despuis admirai de France, une nuict attira ses femmes de chambre avecques des espées nues pour faire bruit sur le degré, ainsy qu'il serait prest à se coucher : ce qu'elles firent très-bien, suivant en cela le commandement de leur maistresse, qui, de son costé, fit de l'effraye* et craintive, disant que c'estoient ses beaux frères qui s'estoient apperceus de quelque chose,
et qu'elle estoit perdue , et qu'il se cachast soubs le lict ou derrière la tapisserie. Mais M. de Bonnivet, sans s'efFrayer, prenant sa cape à l'entour du bras et son espée en l'autre, il dit : «Et « ou sont-ils ces braves frères qui me voudraient «faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils a n'oseront regarder seulement la poincte de «mon espée. » Et, ouvrant la porte et sortant, ainsy qu'il vouloit commancer à charger sur ce degré, il trouva ces femmes avecques leur tintamarre , qui eurent peur et se mirent à crier et confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'esloit que cela, les laissa et les recommanda au diable. Et si rentra en la chambre, et ferma la porte sur luy, et vint trouver sa dame, qui se mit à rire et l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu apposté par elle, et l'asseurer que, s'il eust faict du poltron et n'eust montré en cela sa vaillance, de laquelle il avoit le bruit , que jamais il n'eust couché avecques elle. Et, pour s'estremonstré ainsy généreux et asseuré, elle l'embrassa et le coucha auprès d'elle. Et toute la nuict ne faut point demander ce qu'ils firent; car c'estoit l'une des belles femmes de Milan, et après laquelle il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.
J'ay cognu un brave 'gentilhomme, qui un jour, estant à Rome couché avecques une gentille dame romaine, son mary absent, luy donna une pareille al larme ; et fit venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonnée, pria le gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue.» Non, a non, dit le gentilhomme, pour tout le bien «du monde je ne ferois pas cela; mais s'il vient «je le tueray. » Ainsy qu'il avoit sauté à son espée, la dame se mit à rire et confesser avoir faict cela à poste pour l'esprouver, si son mary luy vouloit faire mal , ce qu'il feroit, et la defendroil bien.
J'ay cognu une très-belle dame, qui quitta tout à trac un serviteur qu'elle avoit, pour ne le tenir vaillant; et le changea en un autre qui ne le ressembloit, mais estoit crainct et redouté extresmement de son espée, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.
J'ay ouy faire un conte à la cour aux anciens, d'une dame qui estoit A la cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bon homme, en ses
jeunes ans, l'un des vaillans et renommés capitaines des gens de pied de son temps. Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy François premier faisoit combattre des lions en sa cour , voulut faire preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit faict entendre; et pour ce, laissa tomber un de ses gans dans le parc des lyons, estans en leur plus grande furie; et là-dessus pria M. de Lorgc de l'aller quérir, s'ill'aymoit tant comme il ledisoit. Luy, sans sealonner, met sa cappe au poing et l'espée à l'autre main , et s'en va asseurement parmy ces lyons recouvrer le gant. Eu quoy la fortune luy fut si favorable , que, faisant tousjours bonne mine et monstrant d'une belle as.w la poincte de son espée aux lyons , ils ne l'< rent attaquer. El ayant rescouru le gant, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle et tous les assistans l'en estimèrent bien fort. Mais on dit que, de beau despit, M. de large la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps de luy et de sa valeur de ceste façon. Encor dit-on qu'il luy jetta par beau despit le gant au nez; car il eust mieux voulu qu'elle luy eust commandé cent fois d'aller enfoncer un baltaillon de gens de pied , où il s'estoil bien appris d'y aller, que non de connaître des bestes, dont le combat n en est guiere* glorieux. Certes tels essays ne sont ny beaux ny bonnettes, et les personnes qui s'en aydent sont fort à reprouver.
J ay merois autant un tour que fit une dame i son serviteur, lequel, ainsy qu'il luy presentoit son service, et l'asseuroit qu'il n'y auroit chose, tant hasardeuse fusl-elle, qu'il ne la fist, elle, le voulant prendre au mot, luy dit : «Si «vous m'aymez tant, et que vous soyez si cou- «rageux que vous le dites, donnez-vous de «vostre dague dans le bras pour l'amour de «moy. » L'autre, qui mourait pour l'amour d'elle, la lira soudain, s'en voulant donner : je luy tins le bras et luy ostay la dague, luy remonstrant que ce serait un grand fol d'aller faire ainsy et de telle façon preuve de son jamour et de sa valeur. Je ne nommeray point la dame, mais le gentilhomme estoit feu M. de Clermont-Tallard l'aisné, qui mourut à la battaille de Moncontour. un des braves et vaillans gentilshommes de France, ainsy qu'il le monstra à sa mort, commandant & une compai-
GALLANTES.
gnie de gendarmes, que j'aymois et honnorois
fort.
J'ay ooy dire qu'il en arriva tout de mesmes à feu M. deGenlis, qui mourut en Allemaigne, menant lestrouppes huguenoltes aux troisicsmes troubles : car, passant un jour la rivière debvant le Louvre avecques sa maistresse, elle laissa tomber son mouchoir dans l'eau, qui estoit beau et riche, exprès, et luy dit qu'il se jeltast dedans pour le luy rescourre. Luy, qui ne sçavoit nager que comme une pierre, se voulut excuser. Mais elle , luy reprochant que c'estoit un couard amy,et nullement hardy, sans dire garre se jetta à corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se rust noyé s'il n'eust esté aussy tost secouru d'un autre batteau.
Je crois que telles femmes se veulent desfaire par tels essays ainsy gentyment de leurs serviteurs, qui possible les ennuyent. Il vaudrait myeux qu'elles leur donnassent de belles faveurs, et les prier, pour l'amour d'elles, les porter aux lieux honnorables de la guerre , et faire preuve de leur valeur, ou les y pousser davantage, que non pas faire de ces sottises que je viens de dire, et que j'en dirais une infinité.
Il me souvient que, lorsque nous allasmcs assiéger Rouen aux premiers troubles , madamoiselle de Piennes, l'une des honnestea filles de la cour, estant en doubte que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant pour avoir tué luy seul, et d'homme à homme, le feu baron d'îngrande, qui estoit un des vaillans gentilshommes de la cour, pour esprouver sa valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit a son habillement de teste ? et, ainsy qu'on vint pour recognoistre le fort de Saincte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une trouppe de chevaux qui estoient sortis hors de la ville, qu'en bien combattant il eut un coup de pistollet dans la leste, dont il mourut roide mort sur la place : en quoy ladicte damoisellc fut satisfaicte de sa valeur. Et , s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien faict , elle l'eust espousé. Mais, doublant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tué ledict baron, ce luy sembloit, elle voulut veoyr ceste expérience, ce disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillans de leur
HUITIESME
lure , les dames les y poussent encor davantage; et, s'ils sont las et froids, elles les csineuvent et échauffent.
Nous en avons un très-bel exemple de la Belle Agnès, laquelle, voyant le roy Charles VU enamouraché d elle et ne se soucier que de lu y faire l'amour , et , mol et lasche , ne tenir compte de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle estoit encor jeune fille, un astrologue luy avoit predict qu'elle seroit aymée et servie de l'un des plus vaillants et courageux roys de la chrestienlé; que, quand le roy luy fît cest honneur de l'aymer, elle pensoit que ce fust ce roy valleurcux qui luy avoit esté predict; mais, le voyant si mol, avecques si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien qu'elle estoit trompée, et que ce roy si courageux n'esioit pas luy, mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoit tant de belles villes à sa barbe, a Dont, dit-elle au roy, je «m'en vais le trouver, car c'est celuy duquel «entendoit l'astrologue.» Ces parolles picquerent si fort le cœur du roy, qu'il se mit à plorer; et de là en advant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frein aux dents; si bien que, par sou bonheur et vaillance, chassa les Anglpis de son royaume.
Bertrand du Guesclin , ayant espousé sa femme, madame Tipbaine, se mit du tout à la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'a voit tant practiquée auparadvant, et qui y avoit acquis tant de gloire et louange; mais elle luy en fit une réprimande et remonslrance: qu'avant leur maryage on ne parloit que de luy et de ses beaux faicts, et que désormais on luy pourrait reprocher à elle-uiesme une telle discontinuation de son mary; qui portoit un trèsgrand préjudice à elle et à son mary, d'estre devenu un si grand casannier. Dont elle ne cessa jamais , jusqu'à ce qu'elle luy eust remis son premier courage, et renvoyé à la guerre, où il fit encor mieux que devant.
Voylà comment ceste honneste dame n'ayma point tant son playsir de nuict comme elle faisoit 1 honneur de son mary. Et certes, nos femmes mesmes, encor qu'elles nous trouvent près de leurs costés, si nous ne sommes braves et vaillans, ne nous sçauroient aymer ny nous tenir auprès d'elles de bon cœur; mais , quand nous retournons des armées, et que nous avons
fairt quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nousayment et nous embrassent de bon cœur, et qu'elles le trouvent meilleur.
La quatriesme fille du comte de Provance , beau perc de sainct Louyt, et femme à Charles, comte d'Anjou, frère dudict roy , magnanime et ambitieuse qu'elle estoit, se faschant de n'est re que simple comtesse de Provance et d'Anjou , et qu elle seule de ses trois sœur», doul les deux estoient reynes et l'autre impératrice, ne portoit autre titre que de dame et comtesse, ne cessa jamais, jusqu'à ce qu'elle eust prié, pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque royaume. Et firent si bien qu'ils furent esleus par le papeUrbain, roy et reynedes Deux-Sicilles. El allèrent tous deux à Rome avecques trente galleres se faire couronner par Sa Saincteté, en grand magnificence, roy et reyne de Jérusalem et de Naples, qu'il conquesta après, tant par ses armes valeureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre : et puis après régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes conquis.
Long-temps après, une de leurs pet u es-filles, descendue d'eux et des leurs, lsabeau de Lorraine, Ht. su ns son mary René , semblable traict ; car, luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de Bourgoigne, elle, estant princesse, sage et de grande magnanimité et courage , de Sicille et de Naples , le royaume leur estant escheu par succession, assembla une armée de trente mille hommes; et ellemesme la mena, et conquesta le royaume, et se saisit de Naples.
Je nommerais une infinité de dames qui ont servi de telle façon beaucoup à leurs marys, et qu'elles, estans hautes de cœur et d'ambition, ont poussé et encouragé leurs marys à se faire grands, acquérir des biens et des grandeurs et richesses. Aussy est-ce le plus beau et le plus honnorable , que d'en avoir par la poincte de l'espée.
J'en ay cognu beaucoup en nostre France et en nos cours , qui , plus poussés de leurs femmes quasy que de leurs volontés , ont entrepris et parfaict de belles choses.
Force femmes ay-je cognu aussy, qui, ne soogeans qu'à leurs bons plaisirs, les ont era-
pcschés et tonus toujours auprès d'elles, les empeschans de faire de beaux faicts, ne voulans qu'ils s'amusassent si-uon à les contenter du jeu de Venus, tant elles y estoient aspres. J'en ferois force contes, mais je m'extravaguerois trop de mon subject , qui est plus beau certes, car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice ; et contente plus d'ouyr, parler de ces dames qui ont poussé les hommes à de beaux actes. Je ne parle pas seulement des femmes maryées, mais de plusieurs autres , qui , pour une seule petite faveur, ont faict faire à leurs serviteurs beaucoup de choses qu'ils n'eussent pas faict. Car quel contentement leur est-ce? quelle ambition et eschauffement de coeur est-il plus grand,que, quand on est en guerre, que l'on songe que l'on est bien aymé de sa maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour d'elle, combien de bons visages, de beaux attraicts, de belles œillades, d'embrassades, de plaisirs, de faveurs, qu'on espère après de recevoir d'elle?
Scipion , entre autres réprimandes qu'il fit à Massinissa lorsque, quasy tout sanglant, il espousa Sophonisba, luy dit : qu'il n'estoit bien séant de songer aux dames et à l'amour lorsqu'on est à la guerre. Il me pardonnera s'il luy plaist; mais, quant à moy, je pense qu'il n'y a point si grand contentement , ny qui donne plus de courage ny d'ambition pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté logé là d'autresfois. Quant à pour moy , je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de mesmes : je m'en rapporte à eux. Je croy qu'ils sont de mon opinion, tant qu'ils sont, et que, lorsqu'ils sont en quelque beau voyage de guerre, et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le cœur leur double et accroisl quand ils songent à leurs dames, à leurs faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils recevront d'elles au partir de là s'ils en eschappent; et, s'ils viennent à mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leur trespas. Enfin, pour l'amour de leurs dames et pour songer en elles, toutes entreprises sont faciles et aysées, tous combats leur sont des tournois, et toute mort leur est un triomphe.
Je me souviens qu'à la battaille de Dreux feu M. des Bordes, brave et gentil cavallier s'il
GALLANTES.
en fut de son temps, estant lieutenant de M. de Nevers, dict advant comte d'Eu, prince aussy très-accomply , ainsy qu'il fallut aller à la charge pour enfoncer un battaitlon de gens de pied qui marchoit droict à l'advant-garde où commaudoit feu M. de Guyse le Grand, et que le signal de la charge fut donné, ledict des Bordes, monté sur un turc gris, part tout aussy tost, enrichy et garny d'une fort belle faveur que sa maistresse luy avoit donné (je ne la nommeray point, mais c'estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la cour ) ; et en partant, il dit : aHà ! je m'en vais «combattre vaillamment pour l'amour de ma «maistresse, ou mourir glorieusement.» A ce il ne faillit; car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme, porté par terre. A vostre advis, si ceste dame n'avoit pas bien employé sa belle faveur, et si elle s'en debvoit desdire pour luy avoir donnée?
M. de Bussy a esté le jeune homme qui a aussy bien faict valloir les faveurs de ses maistresses que jeunes hommes de son temps , et mesmes de quelques-unes que je sçay, qui meriloient plus de combats , d'exploicts de guerre, de coups d'espée, que ne fit jamais la belle Angélique des paladins et chevalliers de jadis r tant chresiiens que Sarrasins ; mais je luy ay ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et rencontres générales (car il en a faict prou) où il s'est jamais trouvé, et qu'il â jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de son prince ny pour ambition , que pour la seule gloire de complaire à sa dame. Il avoit certes raison , car toutes les ambitions du monde ne vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste dame et maistresse.
El pourquoy tant de braves chevalliers errans de la Table ronde, et tant de va Heureux paladins de France du temps passé , ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant faict de belles expéditions, si-non pour l'amour des belles dames qu'ils servoient ou vouloient servir ? Je m'en rapporte à nos paladins de France, nos Rollands , nos Renauds, nos Ogiers , nos Olliviers , nos Yvons , nos Richards, et une infinité d'autres. Aussy c'estoit un bon temps et bien fortuné; car, s'ils faisoient quelque chose de beau pour l'amour de
HUITIESME
leurs dames, leurs dames, nullement ingrattes, les en sçavoient bien recompenser, quand ils se venoient rencontrer , ou donner des rendezvous, dans des forests, dans les bois, auprès des fontaines ou en quelques belles prairies. Et voylà le guerdon des vaillantises que l'on desire des dames!
Or , il y a une demande : pourquoy les femmes ayment tant ces vdillans hommes, comme j'ay dkl au commancement , que la vaillance a ccste vertu et force de se faire aymer et à son contraire ?
Davantage , c'est une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aymer la générosité , qui est certainement cent fois plus aymable que la couardise : aussy toute vertu se fait plus aymer que le vice.
Il y a aucunes dames qui ayment ces gens ainsy pourveus de valeur , d'autant qu'il leur semble que, tout ainsy qu'ils sont braves et adroicts aux armes et au meslier de Mars , qu'ils le sont de mesmes à celuy de Venus.
Ceste règle ne fauit en aucuns. Et de faict ils le sont, comme fut jadis C#sar, le vaillant du monde , et force autres braves que j'ay cognu, que je tais. El tels y ont bien toute autre force et grâce que des ruraux et autres gens d'autre profession. Si bien qu'un coup de ces gens là en vaut quatre des autres; je dis envers les dames qui sont modestement lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure , car le nombre leur plaist. Et si ccste règle est bonne quelquesfois en aucuns de ces gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle fault en d'autres; car il se trouve de ces vaillans, qui sont tant rompus de l'harnois et des grandes corvées de la guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il faut venir à ce doux jeu , de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames ; dont aucunes , et plusieurs yen a, qui aymeroient mieux un bon anisan de Venus, frais et bien esmoulu , que quatre de ceux de Mars , ainsy allebrenés '.
J'en ay cognu force de ce sexe féminin et de ceste humeur; car enfin, disent-elles, il n'y a quede bien passer son temps et en tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme de guerre est bon, et le fait beau veoyr à la guerre; mais il ne sçait
1 Mis hors d'haleine.
■ftARTOU. IL
rien faire au lict ( disent-elles). Un bon gros valet bien à séjour, vaut bien autant qu'un beau et vaillant geutilhomme lassé.
Je m'en rapporte à celles qui en ont faict l'essay et le font tous les jours ; car tes reins du gentilhomme, tant gallant et brave soit-il, estans rompus et froissés de l'harnois qu'ils ont tant porté sur eux , ne peuvent fournir a l'appoinclement , comme les autres qui n'ont jamais porté peine ni fatigue.
D'autres dames y a-il qui ayment les vaillans, soit pour marys, soit pour serviteurs, afin qu'ils débattent et soustieuncnl mieux leurs honneurs et leurs chastetés, si aucuns mesdisans il y en a qui les veulent souiller de paroi les; ainsy que j'en ay veu plusieurs à la cour , où j'y ay cognu d'aulresfois une fort belle et grande dame, que je ne nommera y .point, qu'estant fort subjecte aux mesdisances, quitta un serviteur fort favory qu'elle avoit, le voyant mol à despartir de la main et ne braver et ne quereller , pour en prendre un autre qui estoit un escalabreux , brave et vaillant , qui portoit sur la poincte de son espée l'honneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher.
Force dames ay-je cognu de ceste humeur, qui ont voulu tousjours avoir un vaillant pour leur escorte et deffense ; ce qui leur est trèsbon et très-utile bien souvent : mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et varier devant eux, si elles se sont une fois soumises soubs leur domination; car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs fredaines et mutations , ils les meinent beau et les gourmandent terriblement, et elles et leurs gallans, si elles changent ; ainsy que j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie.
Voylà donequea telles femmes qui *c voudront mettre en possession de tels braves et escalabreux, faut qu'elles soient braves et trèsconstantes envers eux , ou bien qu'elles soient si fort secrettes en leurs affaires, qu'elles ne se puissent esvauler : si ce n'est qu'elles voulussent le faire en composant, comme les courtisannes d'Italie et de Rome , qui veulent avoir un brave ( ainsy le nomment - elles ) pour les deffendre et maintenir; mais elles mettent tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le brave n'en sonnera mot.
Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome cl pour leurs braves, non pour les gallaus gentilshommes de noslre France ou d'ailleurs. Mais si une bonnestedame se veut maintenir en sa fermeté et constance, il faut que son serviteur n'espargne nullement sa vie pour la maintenir et deffendre, si elle court la moindre fortune du monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur , ou de quelque mesehante parolle; ainsy que j'en ay veu en noslre cour plusicursqui onlfaicl taire les mesdisans tout court, quand ils sont venus à desi racler de leurs maislresses et dames, auxquelles, par devoir de chevallerie et par les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions; ainsy que fit ce brave Renaud de la belle Gencvre en Ksco6se, le seigneur de.Menclozze à ceste belle duchesse que j'ay dict , et le seigneur de Carouge a sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme , comme nous lisons dans nos croniques '. J'en alléguerais une infinité d'autres, et du vieux el du nouveau temps , ainsy que j'ay veu en nostre cour; mais je n'aurais jamais faict.
D'autre* danes ay-je cognu qui ontquilté des hommes pusillanimes, encor qu'ils fussent bien riches , pour aymer et espouser des gentilshommes qui n'avoient que l'espée et la cappe , pour manière de dire; mais ils estoient valeureux et généreux ; et avoient espérance , par leurs valeurs et générosités , de parvenir aux grandeurs el aux estais , encor certes que ce ne soient pas les plus vaillans qui le plus souvent y parviennent , en quoy on leur fait tort pourtant; et bien souvent voit -on les couards et pusillanimes y parvenir : mais, quoy qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur eux comme quand elle est sur les vaillans.
Or je n'aurois jamais faict si je voulois raconter les diverses causes et raisons pourquoy les dames ayment ainsy les hommes remplis de générosité. Je sçay bien que, si je voulois amplifier ce discours d'une infinité de raisons et d'exemples, j'en pourrois faire un livre entier ; mais, ne me voulant amuser sur un seul subject , ains en varier de plusieurs et divers , je me contenteray d'en avoir dict ce que j'ay dict, encor que plusieurs me pourront reprendre, que
« La (.tironique de Froissart, qui rapporte le duel entre Carrouge el Le Gris.
GALLANTKS.
cestuy-cy esloit bien assez digne pour estre
enrichy de plusieurs exemples et prolixes ratsons, qu'eux-mesmes pourront bien dire : «Il a «oublié cestuy-cy ; il a oublié cestuy-là. » Je le sçay bien ; et en sçay possible plus qu'ils ne pourront alléguer, et des plus sublins et secrets; mais je ne veux les tous publier et nommer.
Voylà pourquoy je me tays. Toutesfois, avant que faire pose, je diray ce mot en passant; que, tout ainsy que les dames ayment les hommes vaillans et hardis aux armes , elles ayment anssy ceux qui le sont en amour , et jamais homme couard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune ; non qu'elles les veuillent si oulre-cuidés, hardys et présomptueux , que de haute lutte les vinssent porter par terre ; mais elles désirent en eux une certaine modeslie hardie, ou hardiesse modeste; car d'elles-mesmes, si ce ne sont des louves, ne vont pas requérir ny se laisser aller, mais elles ensçaventsi bien donner les appétits, et les envies, et attirent si gentiment à l'escarmouche , que, qui ne prend le temps à point et ne vient aux prises , sans aucun respect de majesié et de grandeur, ou de scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre subject , celuy vrayment est un sot et sans cœur, et qui mérite à jamais eslre abandonné de la bonne fortune.
Je sçay deux honnestes gentilshommes compaignons, pour lesquels deux fort honnestes dames, el non cerles de petite qualité , ayant faict pour eux une partie un jour à Paris , et s'aller pourmener en un jardin, chascune, y estant , se sépara à l'escart l'une de l'autre , avecquesun chascun son serviteur, en chascune son allée, qui esloit si couverte de belles treilles que le jour quasy ne s'y pouvoit veoyr, et la fraischeur y esloit gracieuse.
Il y eut un des deux, hardy, qui, cognoissant ceste partie n'avoir esté faicte pour se pourmener et prendre le frais , et selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler en feu , et d'autre envie que de manger des muscats qui estoient en la treille, et selon aussy les paroi les eschauffées, et affettées et follastres, ne perdit si belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect , la mit sur un pelil lict qui estoit faict de gazons et de mottes de terre; il en jouit fort doucement, sans qu'elle dist autre
«UITIESME
chose, ai-pcrç : *Mw &ie«! W voulez-voua «faire? N'estea-vous pas le plus grand fol et «estrapge du monde? Et si quelqu'un vient , «que <hra-on? Mon Dieu , osiez- vous. » Mais le gepiilhomme, sans s'cstonner, continua sj bien, qu'il en partit si content, et elle et tout, qu'ayant faïct cncqr trois ou quatre tours d'allée, ils recommancerent encor une seconde charge. Puis, sortais, de là en upe autre allée ou wtic , ils uinii d'autre cpsié l'autre gentilhomme et l'autre dame, qui se pourmcnoicnt ainsy qu'ils les y a voient laissés auparadvant. A qpoy la danic contente dit au gentilhomme content : «Je croy qu'un tel aura faict du sot , «et qp'il n'aura faict à sa dame autre entretien «gué d^ paroi les , de discours et de pourmeanades.» Doncques , tous quatre s'a&semblans , les deux dames se vindrent à demander de leurs fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien el|e, et que pour le coup elle ne se sçauroit pas mieux porter. La mécontente de son coslé dit qu'elle avoit eu affaire avecques le plus grand sol et le plus couard amant qui s'estoit jamais veu. Et sur-tout les deux gentilshommes les virent rire et crier entr'elles deux en se pourmenant : «O le sot ! « ô le couard 1 o monsieur le respectueux ! » Sur quoy le gentilhomme content dit à son compagnon : «Voylà nos dames qui parlent bien «à vous, elles vous fouettent; vous trouverez «que vous avez faict trop du respectueux et du «badin.» Ce qu'il advoua : mais il n'estoit plus temps, car l'occasion n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cognu sa faute, au bout de quelque temps il la repara par quelque certain autre moyen que je dirois bien.
Jay cognu deux grands seigneurs et frère», et tous deux bien parfaicts et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit une plus grande que l'autre en tout , et estans entrés en la chambre de cevte grande qui gardoit pour lors le lict, chascun se mil à part pour entretenir sa dame. L'un entretint la grande avecques tous les respects et tous les bai sein eus humbles qu'il put, et paroi les d'honneur et respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de près ny vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny de paroi les, prit la dame à un coing de fenestre, et luy ayant tout d'un coup
escarté ses. caleçons qui esloient bridés. ( car il estoit bien fort), luy fit sentir qu'il n'aymoit point à l'espaiguolle, par les yem, ny par les gestes de visage, ny par parolles, mais par le vray et propre poinct et effet qu'un vray amant doit souhait (er: et ayant achevé son prix-faict, s'en part de la chambre; et en parlant, dit à son frère, assez haut que sa dame l'ouyt : «Mon «frère, si vous ne faites comme moy vous ne « faites rien- Et vous dis que vous pouvez estre a tant brave et hardy ailleurs que vous voudrez : « mais si en ce lieu vous ne monstrez vostre «hardiesse, vous estes deshonnoré ; car vous «n'estes ici en lieu de respect, mais en lieu on «vous voyez vostre dame qui vous attend.» Et par ainsy laissa son frère, qui pourtant pour l'heure retint son coup et le remit à une autre fois : ce ne fut pourtant que la dame l'en estîmasl davantage , ou qu'elle luy attribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de courage, ou inhabileté de corps ; si l'avoit pourtant monstre assez ailleurs, soit en guerre, soit en amours.
La feue reyne mere fit une fois jouer une fort belle comédie en italien, par un mardy gras, à Paris, à l'hostel de Reims, que Cornet io Fiesco, capitaine des galleres, avoit inventée. Toute la cour s'y trouva , tant hommes que dames, et force autres delà ville. Entre autres choses, il fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché toute une nuict dans la chambre d'une très-belle dame et ne l'avoit nullement touchée; et ayant raconté ceste fortune à son compaignon , il luy demanda : Ch'avete faflo 1 ? L'autre respondit : IVienie 2. Sur cela son compaignon luy Axi'.Àh! poltnonazzo, senza cuoref non havele fatto niente ! che maUUta sia la tua pollronneria 3 !
Après que ladicle comédie fut jouée, le soir, ainsy que nous estions en la chambre de la reyne et que nous discourions de ceste comédie, je demandayà une fort belle et honneste dame, que je ne nommeray point, quels plus beaux traicts elle avoit observés et remarqués en la comédie , qui luy eussent pieu le plus. Elle médit tout naïfvement : «Le plus
« Qu'avez -vous fait?
•Rien.
8 Ah ! poltron , sans cœur ! vont n'avez rien fait | Que. maudite soit voire poltronnerie!
DES DAMES GAULANTES.
«beau traict que j'ay trouvé, c'est que l'autre a a respondu au jeune homme, qui s'appetloit a Lucio , qui luy avoit dict cite non haveva ifatto nient c : Ah poltronazzo l non havele afattoniente! cite maldila siala tua polutronneria!*
Voylà comme ceste dame qui me parloit estoit de consente avecques l'autre qui-luy reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir esté si mol et lasche ; ainsy comme plus à plain elle et moy nous discourusmes des fautes que l'on fait sur le subject de ne prendre le temps et le vent quand il vient à poinct, comme fait le bon marinier. Si faul-il que je fasse encor ce conte, et le mesle, tout plaisant et bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.
J'ay doneques ouy conter à un honneste gentilhomme mon amy, qu'une dame de son pays, ayant plusieurs fois monstrë de grandes familiarités et privautés à un sien vallet de chambre , qui ne tendoient toutes qu'à venir à ce poinct , ledict vallet , point fat et sot , un jour d'esté trouvant sa maistresse par un matin à demy endormye dans son lict toute nue , tournée de l'autre coslé de la ruelle, tenté d'une si grande beauté , et d'une fort propre posture et aysée pour l'investir et s'en accommoder, estant elle sur le bord du lict, vint doucement et investit la dame, qui, se tournant , vit que c'esloit son vallet qu'elle desiroit ; et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se des-inveslir ny remuer, ny se desfaire, ny despcslrer de sa prise tant soit peu , ne fit que luy dire, tournant la leste, et se tenant ferme de peur de ne rien perdre : o Monsieur le « sot , qui est-ce qui vous a faict si bardy de le «mettre là?» Le vallet luy responditen toute révérence : a Madame, l'osleray-je? — Ce n'est «pas ce que je vous dis, monsieur le sot, luy ■ respondil la dame. Je vous dis : qui vous a «faict si hardy de le mettre là? «L'autre retournoit lousjours à dire : «Madame, l'osleray-je ? «et si vous voulez, je l'osteray. » Et elle à redire : a Ce n'est pas ce que je vous dis encor , «monsieur le sot.» Enfin, et l'un et l'autre firent ces mesmes répliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se desbaucher aulremcni de leur besoigne, jusqu'à ce qu'elle fut achevée, dont la dame s'en trouva mieux que
si elle cust commandé à son gallanl de Poster i ainsy qu'il luy demandoit. Et bien servit à elle de persister en sa première demande sans varier, et au gallant en sa réplique et duplique : et par ainsy continuèrent leurs coups et ceste rubrique long-temps après ensemble ; car il n'y a que la première fournée ou la première pinte chère , ce dit-on.
Voylà un beau vallet et hardy ! Et à tels hardys, comme dit l'Italien, il faut dire : A bravo cazzo mai non manca favor.
Or par ainsy vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont braves, hardys et vaillans, aussy bien pour les armes que pour les amours; d'autres qui le sont en armes et non en amour; d'autres qui le sont en amour et non aux armes, comme estoit ce maraut de Pàris, qui eut bien la hardiesse et vaillance de ravir Heleinc à son pauvre cocu de mary Menelaus, et coucher avecques elle, et non de se battre avecques luy debvant Troyes.
Voylà aussy pourquoy les dames n'ayment les vieillards, ny ceux qui sont trop advancés sur l'âge, d'autant qu'ils sont fort timides en amour et vergogneux à demander ; non qu'ils n'ayent des concupiscences aùssy grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances. Et c'est ce que dit une fois une dame cspaignolle : que les vieillards rcssembloient beaucoup de personnes qui , quand elles voyent les roys en leurs grandeurs, dominations et autorités , ils souhaiteraient fort d'estre comme eux , non pas qu'ils osassent rien attenter contre eux pour les desposseder de leurs royaumes et prendre leurs places; et disoit-elle; Y a penas es nascido el deseo , quando se muere luego; c'est-à-dire «qu'à peine le désir «est né qu'il meurt aussy tost. » Aussy les vieillards , quand ils voyent de beaux objects , ils les desireni fort, mais il ne les osent attaquer, porque los viejos naturalmente son temerosos; y amory temor no se caben en un saco; «car les vieillards sont craintifs fort «naturellement; cl l'amour et la crainte ne se «trouvent jamais bien dans un sac.» Aussy ont-ils raison; car ils n'ont armes ny pour offencer ny pour deffendre, comme des jeunes gens, qui ont la jeunesse et beauté : et aussy, comme dit le poète : rien n'est mal séant à la jeunesse, quelque chose qu'elle fasse; aussy,
HUITIESME DISCOURS
dit un autre: il n'est point beau de veoyr un vieil gendarme ny un vieil amoureux.
Or c'est assez parlé sur ce subject; parquoy je fais fin et n'en dis plus , si-non que j'adjousteray un autre nouveau subject faisant, et approchant quasy à ce subject, qui est que: tout ainsy que les dames ayment les ho ruines braves, vaillans et généreux , les hommes ayment pareillement les dames braves de cœur et généreuses. Et comme tout homme généreux et courageux est plus aymable et admirable qu'un autre, aussy de mesmes en est toute dame illustre, généreuse et courageuse; non que je veuille que ceste dame fasse les actes d'un homme , ny qu'elle s'agendarme comme un homme, ainsy que j'en ay veu, cognu et ou y parler d'aucunes qui monstoient à cheval comme un homme , portoient le pistollet à l'arçon de la selle, et le liroient, et faisoient la guerre comme un homme.
J'en nommerais bien une qui, durant ces guerres de la Ligue, en a faict de mesmes. Ce desguisement est démentir le sexe. Outre qu'il n'est beau et bienséant, il n'est perrays, et porte plus grand préjudice qu'on ne pense : ainsy que mal en prit à ceste gente pu celle d'Orléans, laquelle en son procès fut fort calomniée de cela , et en partie cause de son sort et sa mort.
Voylà pourquoy je ne veux ny estime trop tel garçonnement. Mais je veux et ayme une dame qui monstre son brave et valleureux courage, estant en adversité et en bon besoin, par de beaux actes féminins , qui approchent fort d'un cœur masle. Sans emprunter les exemples des généreuses dames de Rome et de Sparte de jadis , qui ont en cela excédé toutes autres, ils sont assez manifestes et exposés à nos yeux, j'en veux escrire de nouveaux et de nos temps.
Pour le premier, et à mon gré le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles , honnestes et courageuses dames de Sienne, alors de la révolte de leur ville contre le joug insupportable des impériaux : car, après que l'ordre y fut estably pour la garde, les dames en estans mises à part pour n'estre propres à la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et qu'elles sca voient faire autre chose que besoigner a leurs ouvrages du
jour et de la nuict ; et , pour porter leur part du travail , se départirent d'elles-mesmes en trois bandes ; et, un jour de Sainct-Anthoinc, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus belles, grandes et principalles de la ville, en la grande place (qui est certes très-belle), avecques leurs tambours et enseignes.
La première estoit la signora Forteguerra, vestue de violet , son enseigne et sa bande de mesme parure avecques une devise de ces mots : Purche sia il vero. Et esloieut toutes ces dames vestues à la nymphalc , d'un court accoustrement qui en descouvroit et monstroit mieux la belle grève.
La seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avecques sa bande et enseigne de mesmes , avecques la croix blanche , et la devise en ces mots : Purche no Uiabbia tutto.
La troisiesme estoit la signora Li via Fausta , vestue toute à blanc, avecques sa bande et enseigne blanche, en laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots : Purche l'habbia.
A l'entour et à la suite de ces trois dames, qui sembloient trois déesses , il y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes, bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, et ainsy bien parées de leurs robbes et livrées toutes, ou de satin ou de taffetas, de damas ou autres draps de soye, et toutes résolues de vivre ou mourir pour la liberté. Et chascunc portoit une fascine sur l'cspaule à un fort que l'on faisoit , crians : France / France ! Don M. le cardinal de Fcrrarc et M. de Termes, lieutenans du roy, en furent si ravis d'une chose si rare et belle, qu'ils ne s'amusèrent à autre chose qu'à veoyr, admirer, contempler et louer ces belles et honnestes dames : comme de vray j'ay ouy dire à aucunes et aucuns qui y estoient, que jamais rien ne fut si beau. Et Dieu sçait si les belles dames manquent en ceste ville , et en abondance , sans espceiauté.
Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoient fort enelinsà leur liberté, en furent d'avantage poussés par ce beau traict, ne voulans en rien céder à leurs dames pour cela : tellement que tous à l'envy, gentilshommes , seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et pauvres , tous accoururent au fort h
en fair» de mesmes que ces belles, vertueuses et honnestcs dames; et en grande émulation. Non-seulement les séculiers, mais les gens d'église, poussèrent tous à cest œuvre. Et au retour du fort, les hommes à part, et les femnies aussy rangées en battaille en la place auprès du palais de la Seigneurie, allèrent l'un pprès l'autre, de main en maiu, saluer l image de la Vierge Marie, patronne de la ville, en chantant quelques hymnes et cautiques à son honneur, par un si doux air et agréable arnionye, que, partie dayse, partie de pitié, les larmes tomboient des yeux à tout le peuple; lequel , après avoir reccu la bénédiction de M. le reverendissime cardinal de Ferrare, chascun se retira en son logis, tous et toutes en resolution de faire mieux à l'advenir.
Ceste cerimonie saincte de dames me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant , qui fut faicte à Rome du temps de la guerre punique , qu'on trouve dans Titc-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes pucelles, veslues de robeltes assez longuettes (l'histoire n'en dit point les couleurs) ; lesquelles, après leur pompe et procession achevée, s'arresterent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une danse en s'entredonnans une cordelette , rangées l'une après l'autre , faisans un tour de danse , et accommodans le mouvement et frétillement de leurs pieds ù la cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient : ce qui fut une chose très-belle a veoyr, autant pour la beauté de ces belles filles que pour leur bonne grâce , leur belle façon à la danse, et pour leur affelté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle, quand elle les sçait gentiment et mignardemenl conduire et mener.
Je me suis imaginé en moy ceste forme de danse; et m'a faict souvenir d'une que j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays , qu'on appelloil la jarretière ; lesquelles , prenans et s'entredonnans leurs jarretières par la main, lespassoient et repassoient par-dessus •eur teste , puis les mesloient et cntrelassoient entre leurs jambes en sautant dispostement pardessus, et puis s'en desvelopoicnt et s'en désengagement si gentiment par de petits 6auts ,
GALLANTES.
tousjours s'entresuivansles unesaprèsles autres, sans jamais perdre la cadence de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit, si que la chose estoit très-plaisante à veoyr; car les sauts , les entrelassemcns , les dcsgagemens , le port de la jarretière et la grâce des filles , portoientje ne sçay quelque lasciveté mignarde, que je m'estonne que ceste danse n'a esté practiquée en nos cours de nostre temps , puisque les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut veoyr aysement la belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus belle disposition. Ceste danse se peut mieux représenter par la veue que par l'escriture.
Pour retourner à nos dames sien noises. Ha ! belles et braves dames, vous ne debviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui à jamais ira de conserve avecques l'immortalité , non plus aussy que ceste belle et gentille fille de vostre ville , laquelle, en vostre siège, voyant son frère un soir détenu mallade en son lict , et fort mal disposé pour aller en garde , le laissant dans le lict , tout coyment se desrobe de luy , prend ses armes et ses habillemens , et , comme la vraye effigie de son frère , paroist eu garde ; et fut prise pour son frère , ainsy incognue par la faveur de la muet. Gentil traict, certes I car, bien qu'elle se fust garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une continuelle habitude , que pour ceste fois faire un bon office à son frère. Aussy dit-on : que nul amour est égal au fraternel, et qu'aussy, pour un bon besoin , il ne faut rien espargner pour monslrer une ge nie generositédecœur,enquelqueendroictquecesoit.
Je croy que le corporal qui lors commandoit à l'esquade 1 où estoit ceste belle fille , quand il sceut ce traict, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux recognue , pour mieux publier sa louange sur le coup, ou bien pour l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler sa beauté, sa grâce et sa façon militaire ; car ne faut point doubler qu'elle ne s'estudiast en tout a bien la contrefaire. . Certes, on ne seauroit trop louer ce brau traict , et mesmes sur un si juste subject pour le frère. Tel en fit ce gentil Richardet , mais pour divers subjects, quand, après avoir ouy lt
i Bicouade.
HUITIESME
soir sa sœur Bradamante discourir des beautés i de ceste belle princesse d'Espaigne , et de ses | amours et désirs vains, après qu'elle Fut couchée, il prit ses armes et sa belle cotte , et s'en desguise pour paroistre sa sœur, tant ils estoient de semblance de visage et beauté ; et après, soubs telle forme , tira de ceste belle princesse ce qu'à sa sœur son sexe lu y avoit desnié ; dont mal pourtant très-grand luy en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa maistresse Bradamante , le garantit de mort.
Or j'ay ouy dire a M. de La Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport de si beau traict de ces dames siennoisesau feu roy Henry, qu'il le trouva si beau, que h larme à l'œil il jura que, si Dieu luy donnoit un jour la paix ou la treFve avecques l'empereur , qu'il iroit par ses galleres en la mer de Toscane , et de là à Sienne, pour veoyr ceste ville si affectée à soy et à son party , et la remercier de ceste brave et bonne volonté, et sur- tout pour veoyr ces belles et honnestes dames , et leur en rendre grâces particulières.
Je croy qu'il n'y eust pas failly , car il Jionnuroit fort les belles et bonnestes dames ; et si leur escrivit , principalement aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de remerciemens et d'offres , qui les contentèrent et animèrent davantage.
Helasl il eut bien quelque temps après la trëfve; mais, l'a t tondant à venir , la ville fut prise , comme j'ay dict ailleurs ; qui fut une perte inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chère alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne origine , se voulut rejoindre et remettre parmy nous ; car on dit que ces braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on appelloît jadis Senonnes , que nous tenons aujoùrd'huy ceux de Sens ; aussy en tiennent-ils encor de l'humeur de nous autres François ; car ils ont la teste près du bonnet , et sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les dames , pareillement aussy, se ressentent de ces gentillesses , gracieuses façons , et familiarités fran-
J'ay leu dans une vieille chronique que j'ay allégué ailleurs , que le roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa à Sienne , il y fut receu par une entrée si !
triomphante et si superbe , qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute l'Italie; jusqu'A là que, pour plus grand respect et signe d'humilité , toutes les portes de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre ; et tant qu'il y demeura furent ainsy ouvertes et abandonnées A tous allans et venans, et puis après , venant son despari , remises.
Je vous laisse à penser si le roy , toute sa cour et son armée, n'eurent pas grand suhjcct d'aymer et honnorer ceste ville (comme de vray il fit toUsjours) , et en dire tous les biens du monde. Aussy la demeure A luy et A tous en fut irès-agreable , et sur la vie fut deffendu de n'y faire aucune insollence , connue certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha ! braves Siennois, vivez pour jamais ! Que pleust à Dieu fussiez-vous encor nostres en tout , comme possible vous Testes en cœur et en ame! car la domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de Florence ; cl puys le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussy voisins comme nous sommes reculés, possible , tous ensemble conformes de volonté , en ferlons-nous dire.
Le* principalles dames de Pavie , en leur siège du roy François , soubs la conduicte et exemple de la signora contessa Hippolita de Malespina , leur générale , se mirent de mesmesà porter la hotie, remuer terre et remparer leurs bresches, faisans â l'envy des soldats.
Un pareil traict que ces dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames rochelloises, au siège de leur ville, dont il me souvient : que le premier dimanche de caresmeque le siège y estoit, Monsieur, nostre gênerai, manda sommer M. de La Noue de sa parolle , et venir parler â luy et luy rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour Ceste ville ; dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espere ailleurs descrire. M. de La Noue n'y faillit pas, et pour ce M. de Strozze fut donné en ostage dans la ville, et trefves furent faicles pour ce jour et pour le lendemain.
Ces trefves ainsy \ faictes, parurent aussy lost comme nous hors des tranchées force gens de la ville sur les ramparts et sur les murailles.' et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises des plus grandes , des plus riches et
des plus belles, toutesvestucs de blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toillc de Hollande fine, qu'il fit très-beau veoyr. Et ainsy s'estoicnt-elles vestues,à cause des fortifications des ramparts où elles travailloient, fust ou à porter la hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillemcns se fussent ensalaudis, et ces blancs en estoient quilles pour les mettre à la lessive; cl aussy qu'avecques cesl habit blanc se fissent mieux remarquer parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à veoyr ces belles dames. Et vousasseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose : aussy voulurent-elles bien se monslrer à nous; et ne furent à nous guieres chiches de leur veuc, car elles se planloient sur le bord du rampart d'une fort belle grâce et démarche, qu'elles valoient bien le regarder et désirer.
Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient. Ils nous respondirent que c'estoit Une bande de dames ainsy jurée, associée et ainsy parée pour le travail des fortifications, et pour faire de tels services a leur ville; comme certes de vray elles en firent de bons, jusques-là que les plus virilles et robustes menoient les armes : si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent repoussé ses ennemys d'une picque, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée relique, qu'elle ne la donnerait, ny ne voudrait pour beaucoup d'argent la bailler, tant elle la lient chère chez soy.
J'ay ouy raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes , et mesmes je l'ay leu en un vieux livre, que lorsque Rhodes fut assiégé par sultan Soliman , les belles filles et dames de la ville ne pardonnèrent à leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne part des peines et fatigues du siège, jusqu'à là que bien souvent se presentoieol aux plus pressés et dangereux assauts, et, courageusement secondoienl les chevalliers et soldats à lessoustenir. Ah! belles Rhodiennes! vostre nom, vostre los a valcu de toul temps, et ne mériteriez d ésire soubs la domination des barbares !
Du temps du roy François I , la ville de Sainct-Riquier, en Picardie, fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Dorin, enseigne de M. de Ru, accompaigné
GALLANTES.
de cent hommes d'armes et de deux mille hommes de pied , et quelque ârlilleric. Dedans il n'y avoit seulement que cent hommes de pied, qui estoil fort peu. Et estoit prise, ne fut que les dames de la ville se présentèrent à la muraille avecques armes , eau et huile bouillante et pierres, et repoussèrent bravement les ennemys, bien qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encor deux desdictes dames levèrent deux enseignes des mains des ennemys, et les tirèrent de la muraille dans la ville; si bien que les assiegeans furent constraincts d'abandonner la bresche qu'ils avoient faicte et les murailles , et se retirer et s'en aller : dont la renommée fut par toute la France , la Flandre et la Bourgongne. Au bout de quelque temps le roy François passant par là , en voulut veoyr les femmes , les loua et les remercia.
Les dames de Peronne en firent de mesmes, quand la ville fut assiégée du comte de Nassau , et assistèrent aux braves gensde guerre qui estoient dedans, tout de mesroe façon, qui en furent estimées , louées et remerciées de leur roy.
Les femmes de Sancerre, en ces guerres civilles et leur siège, furent recommandées et louées des beaux effects qu'elles y firent ea toutes sortes.
Durant ceste guerre de la ligue, les dames de Vitré s'acquittèrent de mesmes en leur ville assiégée par M. de Mercœur. Elles y sont trèsbelles et tousjours fort proprement habillées de tout temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautés à se monstrer virilles et courageuses : comme certes tous actes virils et généreux, ù un tel besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes.
Ainsy que de mesmes furent jaais les gentilles femmes de Cannage, lesquelles, quand elles virent leurs marys, leurs frères, leurs pères , leurs parens et leurs soldats cesser de tirer à leurs ennemys, par faute de cordes en leurs arcs, qui estoient toutes usées de force de tirer par une si grande longueur de siège, et par ce, ne pou vans plus chevir de chanvre , de lin, ny de soie, ny d'autres choses pour faire cordes, s'adviserent de couper leurs bellçs tresses et blonds cheveux , et ne pardonner à ce bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautés; si bien qu'elles-mesmes, de leurs belles, blanches et délicates mains, en relor-
HUITIESME
serent et en firent des cordes , et en fburnyrent à leurs gens de guerre : dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfs ils pou \ oient tendre et bander leurs arcs, en lirer et en combattre , portans si belles faveurs des dames.
Nous lisons dans l'histoire de Naples que ce grand capitaine Sfbrce, soubs la ebarge de la reyne Jeanne seconde , ayant esté pris par le mary de la reyne , Jacques , mis en estroicte prison sans doute il avoit la teste tranchée , sans que sa sœur Margueritte se mit en armes et aux champs. Et fit si bien, elle en personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains des principaux ; et manda au roy : que tel traitement il feroit à son frère, telle le feroit-ellc à ses gens. Si bien qu'il fut contrainct de faire accord et le lascher sain et sauve. Ah ! brave et généreuse sœur, ne ténanct guîeres en cela de son sexe !
Je sçay aucunes sœurs et parentes que, si elles eussent faict pareil traict il y a quelque temps, possible eussent-elles sauvé un brave frère qu'elles avoient, qui fut perdu pour faute de secours et d'assistance pareille.
Maintenant je veux laisser ces dames en gênerai guerrières et généreuses : parlons d'aucunes particulières. Et pour la plus belle monstre de l'antiquité, je n'allegueray que cesle seule Zenobie pour toutes , laquelle , après la mort de son mary, ne s'amusa, comme plusieurs , à perdre le temps à le plorer et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfans, et faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aureltan, qui en estoit lors empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huict ans , jusqu'à ce qu'estant descendue en champ de battaille contre luy, fut vaincue et prise prisonnière, et menée debvant l'empereur; lequel, après luy avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre aux empereurs, elle luy respondit seulement : oVrayment! je cognois bien que «vous estes empereur, puisque vous m'avez «vaincue. » 11 eut si grand aysc de l'avoir vaincue, et en tira si grande ambition, qu'il en voulut triompher ; et avecques une très-grande pompe et magnificence elle marchoit debvant son char triomphant, fort superbement habillée et accommodée d'uue grande richesse de
perles et pierreries, de grands joyaux et de chaisnes d'or , dont elle estoit enchaisnée au corps , aux pieds et aux mains , en signe de captive et d'esclave; si que, par la grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut contraincte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et prisonnière qu'elle estoit, eocor donnoit-elle loy au vainqueur triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust repris son halleine! Grande aussy et honneste courtoisie estoit-ce à l'empereur de luy permettre son ayse et repos et endurer sa débilité, et ne la contraindre ny presser de se baster plus qu'elle ne pou voit : de sorte que l'on ne sçait que plus louer, ou l'honnestelé de l'empereur, ou la façon de faire de la reyne, qui possible pouvoit-elle jouer ce jeu exprès, non tant pour sa débilité ou lassitude, que pour quelque ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle avoit faict sur le matin, et que monsieur l'empereur luy cedoit re coup là pour l'attendre en ses pas lens et graves marches. Elle se faisoit fort regarder et admirer, autant des hommes que des dames, desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler ceste belle image; car elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit. Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau , sa grâce et sa majesté de mesmes; par conséquent son visage très-beau et fort agréable, les yeux noirs et fort brillans. Enlr'autres beautés, ils luy donuoient les dens très-belles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, sincère et clémente au besoin; la parolle fort belle et prononcée d'une voix claire : aussy elle-mesme faisoit entendre toutes ses conceptions et volontés à ses gens de guerre , et les haranguoit souvent.
Je pense , certes, qu'il la faisoit bien aussy beau veoyr , ainsy vestuesi superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle estoit armée tout à blanc ; car tousjours le sexe l'emporte : aussy est-il à présumer que l'empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe féminin , qui la representeroit mieux et la rendroit au peuple plus
igreable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer aossy, qu'estant si belle, l'empereur en avoit tasté, joui et en jouîssoit encor ; et que s'il l'avoit vaincue d'une façon , il ou elle (les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussy de l'autre.
Je m'estonne que, puisque ceste Zendbie estoit si belle, l'empereur ne la pristet entretins! pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de putanisme, comme fit Flora , afin de s'enrichir et accumuler force biens et bons moyens, aU travail de son corps et branslement de son lict ; à laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome, à l'envy tous les Uns des autres ; car enfin il n' y a tel contentement et félicité au monde , s'il semble;, que se ruer sur la royauté et principauté , et de jouir d une belle reyne , princesse et grande dame. Je m'en rapporte à ceux qui ont esté en ces ¥oyages<et y ont faict si belles fonctions. El par ahfsyieéste reyne Zenobie se fust faicte tost riche 'par la bourse de ces grands , ainsy que fit Flora, qui n'en rece voit point d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter ceste vie eh bombances, magnificences, chevanceset honneurs, que de tomber en la nécessité et extrémité qu'elle tomba , à gaigner sa vie à filer parmy des femmes communes et mourir de faim , sans que le sénat , ayant pitié d'elle , veu sa grandeur passée , luy ordonna pour son vivre quelque pension , et quelques petites terres et possessions, que l'on appella long temps les possessions zenobiennes ; car enfiu c'est un grand mal que la pauvreté , et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se puisse transmuer, fait bien , ce disoit quelqu'un que je sçny.
Voylà pourquoy Zenobie ne mena son grand courage au bout de sa carrière , comme elle debvoit, et qu'il faut qu'on persiste tousjours en toutes actions. On dit qu'elle avoit faict faire un chariot triomphant , le plus superbe qui fut jamais veu dans Rome, et , ce disoitelle souvent durant ses grandes prospérités et vanteries , pour triunipner dans Rome ; tant elle estoit presumptucuse de conquérir l'empire romain ! mais tout cela alla au rebours, car l'empereur l'ayant vaincue le prit pour luy,
GALLAftf ES.
et en triumphak, et elle al h S pied , en faisant d'elle plus grand triomphe èt pompe que s'il eust vaincu un puissant rdy. Et dites que la victoire qu'on emporte sur une dame , ert quelque façon que ce soit , n'est pas grande et très-illustre!
Ainsy désira Auguste de triompher de Clèopatra; mais il n'y précéda pas bieri. Elle y pourveut de bonne heure , et de là façon que Paulus iEmillus le dit h Persaîus, qui, le priant en sa captivité d'avoir pitié de luy, il loy rcspondit que ç'avoil esté à luy a y mettre ordrd atiparadvant, voulant entendre qu'il se debvoit estre tué.
J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne desiroit rien tant que de faire prisonnière la reyne de Hongrie, non pour la traitter mal , encor qu'elle luy eust donné plusieurs subjects par ses brusleraens, mais pour avoir ceste gloire de tenir ceste grande reyne prisonnière, et vcoyr quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison , et si elle scroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armées : car enfin it n'y a rien si superbe et brave qU'une belle, brave et grande dame, quand elle veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là, et qui se plaisoit fort au nom que luy a voient donné les soldats espaignols , qui , comme ils appelloient l'empereur son frerc et badré de los soldados 1 , eux l'appelloient la madré 2 : ainsy que Victoria, ou Viclorinà, jadis, du temps des Romains , fut appellée ert ses armées la mere ducamp. Certes, si unedamé grande et belle entreprend une charge dé guerre, elle y sert de beaucoup , et anime fort ses gens : comme j'ay ved en nos guerres civillcs la reyhcmere, qui bien souvent venoit en nos armées, ctlesasseuroiltout plain et encourageoit fort, et comme fait aujourd'huy l'infante Isabelle, sa petite-fille, en Flandres, qui préside en son armée , et se fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse, si que sans elle et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce disent tous : et jamais la reyne de Hongrie , sa grande-tante, ne parut telle en beauté, valeur, générosité et belle grâce.
1 Le pore des soldat».
* La mere.
HU1TIESME
Dans nos histoires de France , nous lisons combien servit la présence de ceste généreuse comtesse de Montforl, estant assiégée dans Hannebont ; car, encor que ses gens de guerre fussent braves et vaillans, et qu'ils eussent combattu et soustenu des assauts et faict aussy bien que gens du monde , ils commancerent à perdre cœur et vouloir se rendre; mais elle les harangua si bien, et auimade si belles et courageuses parolles, et les anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à propos, tant désiré , et le siège fut levé. Et fît bien mieux ; car, ainsy que ses ennetnys estoicnt amusés à l'assaut, et que tous y estoient, voyant les tentes qui en estoient toutes vuides , elle, montée sur un bon cheval , et avecques cinquanlebons chevaux ,faict une saillie, donne l'allarme , met le feu dans le camp ; si bien que Charles de Blois, cuidant estre trahy, fit aussy tost cesser l'assaut. Sur ce subject je feray ce petit conte.
Durant ces dernières guerres de la ligue , feu M. le prince de Gondé, dernier mort, estant à Sainct-Jean, envoya demander à madame de Bourdeille, vefve de l'aage de quarante ans, et très-belle, six ou sept des gens de sa terre des plus riches, et qui s'estoient retirés en son chasteau de Mathas près elle. Elle les luy refusa tout à trac, et que jamais elle ne trahirait ny ne livrerait ces pauvres gens, qui s'esloient allés couvrir et sauver soubs sa foy. Il luy manda pour la dernière fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendrait de luy obeyr. Elle luy fit response (car j'eslois avecques elle pour l'assister) que, puisqu'il ne sçavoit obeyr, qu'elle trouvoil fort estrange de vouloir faire obeyr les autres, et lorsqu'il aurait obey à son roy, elle luy obeyroit : au reste que , pour toutes ses menaces, elle ne craignoit ny son canon ny son siège, et qu'elle estoit descendue de la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoient hérité de ceste place, et elle de son courage; et qu'elle estoit résolue de la garder si bien qu'il ne la prendrait point; et qu'elle ferait autant parler là d'elle leans que son ayeule, ladicle comtesse, avoit faict dans Hannebont. M. le prince songea long- temps sur ceste responsc, et temporisa quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fust mort
il l'eust assiégée; mais elle s'estoit bien préparée de cœur, de resolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir; et croy qu'il y eust receu de la honte.
Machiavel , en son livre De la guerre, raconte que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sadicte place par Caesar Borgia , assisté de l'armée de France, qui luy résista fort vallereusement. mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut, que ceste place estoit trop pleine de forteresses et lieui forts pour se retirer d'un lieu à l'autre, si bien que, Cœsar ayant faict ses approches, le seigneur Jean de Casale (que ladicte comtesse avoit pris pour sa garde et assistance) abandonna la bresche pour se retirer en ses forts; et par ceste faute, Borgia faussa et prit la place. Si bien, dit l'auteur, que ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de ceste brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et le duc de Milan n'avoienl osé attendre. Et bien que son issue en fust malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu meriloit; et pour ce en Italie se rirent force vers et rimes en sa louange. Ce passage est digne de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des places et y bastir grande quantité de forts, chasteaux,roqueset citadelles.
Pour retourner a nostre propos nous avons eu le temps passé force princesses et grandes dames en nostre France; qui ont faict de belles marques de leurs prouesses : comme fit l'an le, fille du comte de Panthievre , laquelle fut assiégée dans Royc par le comte de Charotlois, et s'y monstra si brave et si généreuse, que, la ville estant prise, le comte luy fit très-bonne guerre , et la fit conduire à Compiegne Mûrement , ne permettant qu'il ne luy fust faict aucun tort ; et l'hounora fort pour sa vertu , encor qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeoit de l'avoir voulu faire mourir par sortit-* leges et charmes d'aucunes images et chandel les.
— Richilde, fille unique et héritière de Mons ên Hainault, femme de Baudouin sixiesme, comte de Flandres , fit tous efforts contre Robert le Frison , son bcau-frere , institué tuteur des enfans de Flandres , pour luy en oster la cognoissance et administration et se l'attribuer : quoy poursuivant à l'aide de Philippe , roy de France, lui hasarda deux bailailles. En
la première elle fut prise , ce que fut aussy Robert son ennemy , et amprès furent rendus pareschange: luy en livra la seconde, laquelle elle perdit , et y perdit son Mis Arnulphe , et fut chassée jusqu'à Mons.
— Isabelle de France, fille du roy Philippe le Bel , et femme du roy Edouard 11 , duc de Guyenne, fut en male-grace du roy son mary, par des meschans rapports de Hue le Despencier',dont fut cootraincle de se retirer en France avecques son fils Edouard ; puis s'en retourna en Angleterre avecques le chevallier de Hainautson parent, et une armée qu'elle y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier , lequel elle délivra entre les mains de ceux avecques lesquels il luy convint finir mal ses jours ; ainsy qu'à elle-mesme il luy en prit, qui, pour traitter l'amour avecques un seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée en un chasteau à finir ses jours. C'est elle qui a baillé subject aux Anglais de quereller à tort la France. Mais voylà une mauvaise recognoissance pourtant , et grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bienfaict , traita ainsy sa mere pour un si petit forfaict. Petit l'appelle-je , puisqu'il est naturel, et que mal-aysement, ayant practiqué les gens de guerre , et qu'elle s'estoit tant accoutumée à garçonner avecques eux parmy les armées, tentes et pavillons, elle ne pouvoit contenir qu'elle ne garçonnast aussy entre les courtines , comme cela se voit souvent.
Je m'en rapporte à nostre reyne Leonor, duchesse de Guyenne , qui accompaigna le roy son mary outre mer et en la guerre sainetc. Pour practiquer si souvent la gendarmerie et la soudardaille, elle se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à là qu'elle eust affaire avecques les Sarrasins ; dont pour ce le roy la répudia; ce qui nous cousta bon. Pensez qu'elle voulut esprouver si ses bons compaignons estoient aussy braves champions à couvert comme en pleine campaigne,et que possible son humeur estoit d'aymer des gensvaillans, et qu'une vaillance attire l'autre, ainsy que la vertu ; car jamais celuy ne dit mal qui dit : que la verturessembloil le foudre qui perce tout.
Cestc reyne Leonor ne fut pas la seule qui
' Huijb Spenscr. Voyez le premier livre de» Cfarouique* ucKroiswrl.
GALLANTES.
accompaigna en ceste gaerre saincte le roy son mary. Mais avant elle, et avecques elle, et après, plusieurs autres princesses et grandes dames avecques leurs marys se croisèrent , mais non leurs jambes , qu'elles ouvrirent et eslargirent à bon escient, si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent de très-bonnes vesaes. Et soubs la couverture de visiter le sainct sepulchre, parmy tant d'armes, faisoient à bon escient l'amour: aussy, comme j'ay dict, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la sympathie en est bonne et bien conjoincte.
Encor telles dames sont -elles à estimer, d'aymer et traitter ainsy les hommes , non comme firent jadis les Amazones , lesquelles , encor qu'elles se dissent filles de Mars, se desfirent de leurs marys disans que le maryage estoit une vraye servitude : mais prou d'ambition a voient-elles avecques d'aut res hommes.pour en avoir des fil!es,et faire mourir lesenfans masles.
— Jean Nauclerus, en sa Cosmographie, recite que, l'an de Christ 1 123, après la mort de Thibussa , reyne de Bohême , qui fit renfermer la ville de Prague de murailles , et qui abhorrait fort la domination des hommes, il y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca , qui gaigna si bien et filles et dames du pays , et leur proposa si bien et beau la liberté, et les degousta si fort de la servitude des hommes, qu'elles tuèrent chascune, qui son mary , qui son frerc , qui son parent , qui son voysin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses ; et ayans pris les armes de leurs hommes, s'en ayderent si bien et se rendirent si braves et si adextres, à mode d'Amazones , qu'elles curent plusieurs victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Primislaus , mary de Thibussa, homme qu'elle avoit pris de vile et basse condition , furent desfaicles et mises à mort. Ce fut par permission divine de l'acte énorme perpétré pour faire ainsy perdre le genre humain.
Ces dames pouvoient bien monstrer leurs beaux courages par d'autres actions courageuses et viriles que par telles cruautés , ainsy que nous avons veutant d emperieres , de rcynes, de princesses et grandes daines, par actes nobles , et aux gouvernemens et maniemens de leurs Estals,ct autres subjects, dont les histoires en sont assez pleines^sans que je les raconte ;
HUITIBSME
Car l'ambition de dominer, régner et imperier loge dans leurs ames aussy bien que des hommes , et en sont aussy friandes.
Si en vay-je nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colon na , femme du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espaignol : que, lorsque ledict marquis entendit aux belles offres que luy At Hieronimo Mouron de la part du pape ( comme j'ay dict cy-t levant) du royaume de Na pies, s'il vouloit entrer en ligue avecques luy, elle, en estant advertie par son mary mesme, qui ne luy sceloit rien de ses plus privées affaires, ny grands ny petits, luy escrivit (car elle disoit des mieux ), et luy manda qu'il se souvinsl de son ancienne valeur et vertu , qu'il luy avoit donné telle louange et réputation qu'elle excedoit la gloire et la fortune des plus grands roys de la terre, disant que : non con grandeza de tos reynos, de Es ta dos ny de hermosos titulos, sino con fé ilustre y clara virtud, se alcançava la honra, la quai con loor siempre vivo, legava à los descendienles ;y que no liavia ni n g un grado tan alto que no fuese vencido de una trahicion y mala fé. Queporeslo, ningundeseo ténia de ser muger de rey, queriendu an tes ser muger de tal capitan, que no solamente en guerra con valorosa mano, mas enpaz con gran honra de anitno no vencido , havia subi do vencer reyes , y grandisimos princi/fes, y capitanes , y darlos a tri un /os, y imperian > , disant que «non avecques « la grandeur des royaumes , des grands « Estais ni hauts et beaux titres, si-non avecques «une fby illustre et claire vertu, l'honneur «s'acqueroit , laquelle avecques une louange «tousjours vive alloit à nos descendans; et qu'il «n'y avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu «ni gaslé par une trahison commise en foy «rompue; et que pour l'amour de cela elle «n'avoit nul désir d'estre femme du roy, mais «d'un tel capitaine, lequel, non-seulement en «guerre avecques sa main valeureuse , mais en «paix avecques grand honneur d'un esprit non «vaincu, avoit sceu vaincre les roys, les grands «princes et capitaines, et les donner aux triom- « plies et les imperier.» Ceste femme parloit d'un grand courage, d'une grande vertu, et de vérité et tout : car de régner par un vice
est fort vilain, et de commander aux royaumea et aux roys par la vertu est très-beau.
— Fulvia, femme de P. Claudius, et en secondes nopees de Marc Antoine, ne s'amusant guieres à faire les affaires de sa maison , se mit aux choses grandes, à traicter les affaires d'Estat, jusques-là qu'on luy donna la réputation de commander aux empereurs. Aussy Cleopatra l'en sceut très-bien remercier, et luy avoir ceste obligation , que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc Antoine à obeyr et ployer soubs les lois de submission.
—Nous lisons de ce grand prince françoia Charles Martel, qui oneques ne voulut prendre et porter le litre de roy, qui estoit en sa puissance, mais ayma mieux régenter les roys et leur commander.
— Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu, en nostre guerre de la Ligue, madame de Monlpensier, sœur de feu M. de Guyse, qui a este une grande femme d Estât, et qui a porté sa bonne part de matière, d'inventions de son gentil esprit , et du travail de son corps, a bastir laditle ligue; si qu'après avoir esté bien baslie , jouant aux cartes un jour et à la prime ( car elle aymoit fort le jeu ) , ainsy qu'on luy disoit qu'elle meslast bien les cartes, elle respondit debvant beaucoup de gens : Je les ay « si bien meslées qu'elles ne se sçauroient mieux umesier ny demesler. «Cela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts: desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la vangeance. Et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir recluse en sa chambre à en faire les regrets, à mode d'autres femmes , sort de son hostel avecques les enfuns de M. son frère, les tenant par les mains, les pourmeine par la ville, fait sa déplorai ion debvant le peuple, l'ammant de pleurs, de cris, de pitié et de parolles qu'elle fit à tous de prendre les armes et s'élever en furie, et faire les insolences sur la maison et tableau du roy, comme l'on a veu, et que j'espere de dire en sa vie , et à luy denier toute fidélité, ains au contraire de luy jurer toute rébellion, dont puis après son meurtres en ensuivit ; duquel est à sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils en sont coupables. Certainement le cœur d'une sœur perdant tels frères ne pouvoit pas digerer tel venin sans vanger ce meurtre