A NOUE
fort et ferme la délivrance de son narent , mais
nullement l'eschange.
Et moy Branthome. qui escris celte histoire, j'en puis porter asseuré tesmoignage;car, comme amy intime que je suis dudict M. de La Noue, j'en parlay au feu roy à Sainct-Maur, un peu advant les nopees de M. de Joyeuse, et le suppliay pour ayder sa liberté. Il m'en refusa tout-à-trac, et me dit semblables mots : « La «Noue m'a si souvent rompu sa fby, et si mal «recognu les grâces et les plaisirs que je luy ay «faicts, que jamais il n'en recevra de moy. t J'en suppliay lu reyne sa femme, allant un jour à la messe à Sainct-Maur ; et M. de Mercuer estant au dict Sainct-Maur un jour assis près de luy dans la chambre de la reyne mere, qui me firent semblables responses, me reprochans fort son ingratitude, encore que je la rebattisse de tout ce qu'il falloir. Esloit avec moy un solliciteur dudit de La Noue , qui estoit un grand homme blond , qui n'avoit à la cour autre recours qu'a moy. Je ne sçay s'il vit, mais luy, lisant cecy , m'en pourra desmentir.
il y a voit aus*y un autre poinct : que le roy d'Espaigne ne vouloit nullement la liberté dudict M. de La Noue , ainsi qu'il paroist bien par la longueur du temps qu'il l'a tenu en prison , et par les liens estroictsdont ledict sieur de La Noue advoue estre lié' en sa capitulation , estant le naturel du roy espaignol de se craindre et ie se deffaire, en quelque façon qu'il puisse, d'un grand capitaine qui luy soit ennemy et peut nuyre, tesmoings le prince d'Orange et autres, et aussy de gaigner et de rechercher celuy qui beaucoup luy peut servir. De façon qu'il ne faut nullement doubler que , sans les grandes importunités et prières de M. de Lorraine et de M. de Guyse , auxquels il portoit grande amitié et faveur, et les vouloit gratifier en (ont ce qu'il pouvoit pour s'en servir en plus grand besoing, comme il a fa ici despuis de M. de Guyse, uialaysement fust-il jamais sorty ; jusques-là que l'ou a tenu long-temps, et en Espaigne, et en France, et en Flandres, qu'il ne se pouvoit trouver aucun eschange, pour faire avec M. de La Noue, sur sa délivrance, quelque grand seigneur espaignol , flamand , italien , fust , tors le prince de Parme, s'il venoil à estre pris.
Voilà donc comment sa délivrance estoit du tout désespérée sans M. de Lorraine, ainsi qu'il
QUATMESME DISCOURS
ne se put engarder de le dire par ces mots en
sadicte déclaration : a Je sçay bien, dit-il, que «je suis accusé d'eslre ingrat envers mon bien- « faicteur , i cause que je.porte les armes contre tlui; mais c'est en deffense que je ne puis c abandonner, sans est re convaincu de plus grande a ingratitude envers mon pays et mon roy. » Voilà donc comment il appelle M. de Lorraine son bienfaiteur, et confesse une petite ingratitude, craignant une plus grande.
Quant aux cent mille escus qu'il allègue estre la troisiesme cause de sa délivrance, ce sont abus, car ils sont autant en la bourse du roy d'Espaigne comme cent grains de mil dans la bouche d'une truye; et que se soucie ce grand et riche roy de cent mille escus, puisqu'il en a tant de tous costés, qu'une si petite somme ne luy est jamais en ligne de compte, ny mesmes tumbée en ses coffres? de sorte que , si M. de La Noue les a livrés, ce qui n'est encore, ledict roy les a distribués et donnés liberallement aux uns et aux autres, et mesmes à ceux qui l'avoient pris et (enoient en garde, encore qu'il les eust bien auparavant recompensés : mais les recompenses de ce prince à l'endroict de ceux qui les ont méritées ne portent point de bornes. Et si sadicte Majesté a fait coucher dans les artidesde la capitulation lesdicts cent mille escus, c'a esté plustost pour ces raisons que j'ay dictes, ou pro formâ( comme l'on dit), que pour autre cause, ny pour les mettre dans les coffres de son espargne. Et jamais homme d'esprit qui entend les affaires du roy d'Espaignc ne tiendra ceste maxime : que c'esfait pour les consigner dans ses coffres ny pour s'en prévaloir.
Outre toutes ces raisons, ledict M. de I,a Noue dit : que M. de Bouillon venant à mourir à Genesve , après la routte de sa grande et incroyable armée qu'il avoit emmenée en France, il pria ledict M. de La Noue, qui estoit là pour lors résidant, de prendre la tutelle de madamoiselle de Bouillon, sa sœur estant pupille; ce qu'il accepta très volontiers, plus certes par le désir qu'il avoit de faire desplaisir à M. de Lorraine ( ainsi qu'il le monstra ) que pour curiosité du bien et de la personne de la fille ; car d'obligation à M. de Bouillon n'en avoit-il aucune, si-non qu'ils estoient d'une mesme religion : car d'avoir sollicité pour sa liberté, d'avoir respondu pour » rançon , comme M. de
Lorraine, rien moins que cela. Davantage, fl sçavoit bien que M. de Lorraine faisoit la guerre aux terres de la fille, et tenoit Jamels assiégé. Ce n'estoit donc que pour endommager M. de Lorraine, et luy faire la guerre de gayeté de cœur. Encore, s'il y fust esté contraint, ou de force, ou de crainte, ou de parenté , ou d'obligation, ou autre chose, ou bien que de longtemps avant il eust esté chargé de ceste tutelle , certainement il avoit quelque occasion et raison de s'en acquitter et faire valoir, et s'ayder des raisons des jurisconsultes , qu'il allègue tant en sa déclaration, par lesquelles le tuteur est obligé et lié estroietement pour son pupil ou pupille. Mais , sur la plus chaude colle qu'il venoit de recepvoir des bienfaicts de M. de Lorraine, il s'est allé charger de ccate charge, afin d'avoir meilleure couleur pour couvrir sa meoognoissance.
Il est bien vrai qu'il monstra , par apparence et quelques effects feincts, qu'il vouloit faire accord entre ces deux maisons de Lorraine et Bouillon, qui de longue-main s'en veulent à cause de leurs biens naturels de Bouillon, jadis aliénés si honnorablement par leur brave ayeul Godefroy pour la guerre saincte ; mais soubs main il entretenoit tousjours le brazier, comme il parut : car luy estant recherché par M. de Lorraine du vray moyen pour à jamais rendre ces deux maisons amyes et unies, de fa ire le mariage entre M. de Vaudemont, troisiesme fils de M. de Lorraine, beau et gentil jeune prince, il en fit response telle qu'elle luy pleut, par un très maigre mol; mais pourtant après il ne se peut engarder de dire qu'il seroit bien à desloysir d'accorder ce mariage , veu qu'ils estoient divers de religion, et que jamais il ne l'accorderoit à personne quelconque qu'il ne fust de la sienne. S'il fust esté accordé avec ce prince de Vaudemont pourtant, il eust fait un œuvre bon et pie, pour avoir mis en paix ces deux maisons. Voilà les raisons que IL de Lorraine allègue.
Quant à M. de Guyse, M. de La Noue confesse et ad voue dans sa déclaration luy avoir pareille obligation qu'à M. de Lorraine. Il le peut bien dire, selon les effects qui s'en sont ensuivis. Et croy que ç> esté luy qui le premier en a ouvert le propos de sa délivrance, et le premier travaillé , et vais dire comment. Environ deux ans devant qu'il sortiat eatoit allô un
M. DE LA NOUE
aux bains de Spa, lequel M. de Guyse, non pour besoing qu'il eust d'y aller , mais |>our y conduire une maistresse dont il estoit serviteur. Je ne puis pas bien me souvenir du nom, je l'ay oublié; mais H estoit de haute (aille et noiraud. Son chenu n fut de passer par Limbourgoo estoit M. de U Noue prisonnier. Il luy prit envie de sonder s'il pourroit entrer dans le chasteau; et ayant fait sçavoir au capitaine que c'estoit un gentilhomme fftii estoit à M. de Guyse, et Ferrarois, et qu'il demandait à luy baiser les mains et voir le chasteau , si son plaisir tel estoit, le capitaine ayant entendu ses qualités le fit entrer aussy tost ; car s'il fust esté François ou à un autre qu'à M. de Guyse, la porte luy eust esté fermée. Estant donc entré, après avoir salué le capitaine et l'avoir entretenu , et veu à plaisir le chasteau et la forteresse qui est très-belle, que le duc Charles, dernier de Bourgogne, avoit ta ici hasiir, il le mena voir M. de La Noue , lequel pour lors avoit esté eslargy, et ne tenoit si estroicle prison ny cruelle comme auparavant. Et, s'esiant mis à l'arraisonner, M. de La Noue, soachant qu'il estoil à M. de Guyse, le pria de luy dire qu'il eust pitié de luy et qu'il l'aydast à le tirer de ces ténèbres et misères, s'asseurant qu'il n'y avoit ny roy ny prince rn la chrestienlé qui le peust faire , si non luy , pour la belle opinion et estime qu'avoit le roy catholique de luy, et la grande faveur et amitié qu'il luy portoit ; que bien difficile seroit la chose s'il ne Pobtenoit deluy, car il le sçavoi t bien ; et que s'il luy plaisoit. Sa Majesté supplier pour luy et sa liberté, qu'il l'obtieudroit facilement : que si sa bonté estoit telle et si généreuse envers luy que de l'obliger de ceste délivrance, qu'à tout jamais il employeroit sa vie, ses moyens pour luy faire service ; et que quand il auroit parlé à luy, qu'il luy 'nonstreroit au doigt , et qu'il ouvriroit les moyens par lesquels il luy en pourroit faire
j Ce gentilhomme ne faillit, aussy tost tourné en France et à la cour (qui estoit alors à Sainct-
chambre de la reyne mere du roy, et ce gentilhomme après luy, l'huyssier de chambre de ladicte reyne, nommé M. de Virard, autrement dict Gorge , qui avoit esté à madame de Nemours , me dit : « Voilà un gentilhomme qui vient de «voir M. de la Noue vostre grand amy, qui ■ vous en dira des nouvelles, et ce qu'il a ap- « porté de sa prison à M. de Guyse. 0
Alors moy, voyant M. de Gnyse à la ruelle du lict de la reyne, et fort à desloysir, je vins à luy et dis : a Monsieur, vous avez sceu des nouvelles de M. de La Noue par un gentil homme «qui l'a veu ? — Ouy , mon fils ( encore que je «fusse bien esté son pere; mais il m'appeloit «ainsi quelquesfois) , me respondit M. de Guyse a fort familièrement , j'en ay sceu; » et me raconta tous ces mesmes propos que j'ay cy-dessus escrits. Alors je luy dis librement : « Mon- « sieur, et vous qui estes si généreux , brave et a vaillant, ne voulez -vous pas faire quelque «chose pour vos semblables ? M. de l,a Noue «l'est tel : vous le sçavez, vous l'avez veu aux «affaires ; obligez-le à vous par un tel bienfaict.» Il me respondit : « Je le voudrais bien , mon «grand amy, car le pauvre homme, qui est a un si grand capitaine, me fait pitié; mais je «masseurc que le roy m'en voudrait mal ; car ail ne la y me point, et se plaint fort de luy, et «si s'entend avec le roy catholique pour la «grande langueur et détention de sa prison.— « Vous avez raison , monsieur, luy repliquay-je , «car je suis esté si hardy d'en parler à Sa Ma* «jesté, qui m'a rabroué bien loing, médisant a que c'estoit un ingrat , et qu'il estoit bien là où « il estoit et là où il luy falloil , et que je ne luy « en parlasse plus. Toutesfois , continuay-je à «M. de Guyse luy dire : Ne laissez pour cela, a monsieur, à vous employer pour cest honneste « homme ainsy captif misérablement ; Dieu et le «monde vous en sauront bon gré, et si l'obli- « gérez à vous immortellement ; et pourrez faire «cela soubs bourre, si finement et excortement « que l'on n'en sentira que le vent. » M. de Guyse, alors me regardant d'un bon œil : « Laissez faire,
Maur), rapporter toutes ces paroles à M. de «dit-il, nous ferons quelque chose si nous vi- Guyse , lesquelles mondict seigneur me fit cest « vons. » Et despuis me disoit souvent : « Je croy,
I J . , i- ! - n .1 : !.. « I.-.ll- / :i n,,.,,.r>„ll/iir Ifllic.
honneur de me dire, à moy, dis-je , Branthome qui escris cecy, d'autant qu'il ni'aymoit, et me tenoit pour son serviteur assez privé, cl me le dit de telle façon, lu jour qu'il entrait eu la
« monsieur de Bourdeille (car il m'appelloit tous- « jours ainsy), que nous ferons quelque chose «pour nostre homme; j'y ai mis desjà de bons « fers au feu. »
Je eroy qu'il s'y employa bien aussy M. de La Vallée, qui avoit esté gentilhomme de la chambre de M. le cardinal de Lorraine, et sou grand gouverneur autrefois, et apparlenoit de quelque chose à monsieur ou à madame de La Noue : et si, quelque lempsavant, il avoit employé ledict M. de Guyse, au massacre de la Sainct-Bar- Iheiemy, pour les enfans dudict M. de La Noue qui a voient esté faicts prisonniers, pour lesquels ledict M. de Guyse s'employa, ainsi qu'il me le dit une fois aux Thuilleries. J'allègue tous ces noms et circonstances, afin qu'on ne me trouve point menteur ou conlrouveux.
Knfin tant y a, moudict sieur de Guyse a si biOn servy M. de La Noue en cecy, qu'il le faut dire le premier aulheur,el M. de Lorraine. Je ne sçay comment il n'a recognu ce bienfaict à. l'cudroicl de M. de Guyse despuis. Je pense qu'il n'eut loysir de luy estre cognoissanl; car le pauvre prince vint à estre tué à Blois. Bien est vray que messieurs de Lorraine et de Guyse estoient si proches, si unis, si alliés en ceste guerre, que qui frappoit l'un frappoit l'autre : et, à ce que j'ay ouy dire à une personne, mondict sieur de Guyse n'en estoit guieres content ; mais il ne le publioit pas. car il estoit très-sage et retenu prince. 11 n'y a eu que M. de Lorraine qui s'en soit ressenty , et M. d'Aumale à la battaille de Scnlis,où M. de La Noue luy cousta bon. Voilà, en sommaire, les bienfaicts de ces deux princes et les mescontentemens de l'un et de l'autre.
Sur ce discours , il y eut un gentilhomme en la compaignie que j'ay dit qui prit la parole, car il sçavoil très-bien dire, et avoit un très-bon esprit, qui, alléguant les raisons de M. de La Noue qu'il met en sa déclaration, se mit à proposer une question, et à la deffendre fort et ferme: à qui l'on est plus tenu , ou à son bienfaiteur, et à faire pour luy, ou à sa patrie et à son roy, et pour eux s'employer. M. de ta Moue , dit-il , a porté pour ses plus belles raisons qu'il sçail bien qu'on l'accusera d'estre ingrat envers son bienfaiteur , à cause qu'il porte les armes contre luy; mais c'est en deffense qu'il ne peut
QUATRIESME DISCOURS
Poton, qui dépendirent si bravement le royaumt de France qui estoit tout en bransle et combustion. »— « Vraiemenl ! il en doit bien faire la petite bouche, de sa patrie et de son roy, dit le gentilhomme! cela serait bon si jamais il n'avoit porté les armes et contre sa patrie et contre l'un et l'autre , et contre son roy qu'il faut chèrement chérir, et luy qui estoit des plus vaillans et meilleurs chefs de la trouppe, s'il n'eust aydé à les ruyner, et les mettre du tout en bransle. Sans cela , ses raisons seraient trèsbonnes et nullement dissimulées, et luy digne de s'accomparer en loyauté à ces braves capitaines, qu'il a mis en avant pour son m i rouer , s'il eust fait comme eux , qui , de leur vie , ne desgainerent l'eupée coutre leur roy et leur patrie; comme a faict M. de La Noue , qui, par l'espace de vingt ans, n'a faict que tremper la sienne dans les entrailles de ses plus fidèles nourissons. Et , quand tout est bien dict, il n'avoit si grande obligation, ny à son roy, ny à sa patrie, qu'il le chante si haut ; car , l'un et l'autre l'ont désiré cent fois mort , s'il eust eu autant de vies. Et croy fermement que , sans feu M. de Martigues, aux deux battailles que j'ay dict ci-devant, où il fut pris , il eust passé le pas ; mais M. de Mar ligues disoit tousjoursau roy, qui estoit alors Monsieur, nostre gênerai : « Monsieur, vous «sçavez que je vous ay lousjours dict que jamais aje ne vous parlerais ny importunerais pour e huguenot du monde , si-non pour mon Bre- «ton ( ainsy appeloit-il tousjours M. de La « Noue ). Sur-tout je vous demande sa vie », qui luy estoit librement octroyée, pour les mérites dudict sieur de Martigues:par-quoy, tout ainsy que Monsieur estoit la cause efficiente h luy sauver la vie , M. de Martigues estoit la mouvante : et pour recompense, sur la fin de ses jours il entreprit et prit la charge du roy pour aller en Bretaigne faire la guerre a outrance à sa femme, à sa fille et à son gendre, que j'ay ouy dire à plusieurs de sa religion , lesquels sçachant l'obligation qu'il avoit à ce seigneur, ne devoit pour tous les biens du monde prendre ceste charge du roy, ainsy s'en excuser justement;, et ailleurs
abandonner sans est re convaincu de plus grande I aller faire la guerre. Aussy dit-on que par juste
ingratitude à son pays et à son roy. Voylà donc comment il se convainc d'ingratitude, puisqu'il nomme l'autre plus grande ingratitude : et allègue ce brave bastard d'Orlcans, La Hire et
jugement de Dieu, comme par fatale punition, il fut tué à la première ville qu'il entreprit, qui estoit du principal patrimoine dudict seigneur de Mariigucs, qu'on nomme Lamballe. Aussy on,
M. DE LA NOUE
dit qu'il en prophétisa sa mort, allant en ce voyage ; a car , disoit-il , je m'en vais mourir à « mou giste, comme le bon lièvre. » Son coup luy fut à la teste , qui estoil d'une harqmbusade ; et n'en faisoit compte; mais au bout de trois jours il mourut. Vous diriez que les mânes toutes guerrières el bouillantes de M. deMartigues, comme il estoil quand il vivoit, s'irritèrent et s'armèrent de telle façon contre luy.
Sylla , Marius , César, Pompée, Antboine , Bru-
tus, Cassius, et une infinité d'autres a m heurs cl fauteurs de guerres civiles; non que je veuille dire qu'ils firent bien de destruire et ruyner leur patrie; mais, plusieurs en ont eu très-grandes occasions de faire à rencontre d'elle , qui a esté autant subjecte aux mescognoissances et ingratitudes que tous autres pays; tesmoings ces pauvres Coriolanus,Serlorius, Lucullus, Scipion,
Or, pour tourner à nostre question entre- j et une infinité d'autres , desquels les
prise, après avoir tout bien considéré , quelle obligation pouvons-nous avoir à nostre patrie si grande, qu'elle nous fasse tant oublier toutes les autres, ou nos bienfaiteurs sur-tout? car, et qui sommes-nous en no.slre natale terre, si-non un vray excrément d'yeelle, qui nous produit et jette hors de ses entrailles comme-un vray excrément? Y a-l-il donc tant à nous autres de luy estre obligés? Je voudrais bien sçavoir quelle obligation peut avoir une ordure ( en révérence parlant de ceux et celles qui m'oyent ) à nostre corps , pour l'avoir jette hors de soy ? Tant .s'en faut , que le corps est plus oblige à l'eslrou de s'en estre jetlé librement, que d'estre demeuré dedans pour l'infecter davantage et luy porter et causer quelque grosse maladie. Estans donc tels excremens, tel/es ordures et pourritures jettées de la , nous ne luy avons pas plus d'obligation pour nousjettcr dehors, que pour nous recepvoir dedans quand nous sommes morts. Encore sommes-nous plus tenus à elle lorsqu'elle nous reçoit et nous enterre, pour nous délivrer de tant de maux que nous pâtissons en ce monde, que lorsqu'elle nous y produit , pour y tant endurer, pâlir et travailler.
Les législateurs el les rois, les communautés el respubliques, pour se conserver, sont allés trouver ces inventions, qu'il n'y avoil rien si beau et si honnorablc quedeffendre la patrie et mourir pour elle et [tour eux. Certainement il est vray , et lien n'est plus doux, comme dit Horace, dulce pro patriâ mori , c'est-à-dire , mourir pour le pays. Mais aussi , d'y estre si estroictement liés que l'on en doive quitter tous autres debvoirs et obligations, ce sont abus.
Les Romains , qui ont esté les premiers qui ont fait valloir ceslc coustume, et qui l'onl tant louée et approuvée, s'en sont bien fourvoyés autrefois; tesmoings Coriolauus, Serlorius,
noms seraient trop longs a descrire.
Ce que je dis des patries, il s'en peut dire de mesme des roys , lesquels, pour le plus grand artifice qu'ils sont allés trouver pour se maintenir et agrandir , c'est d'avoir inventé que nos vies estoient à eux, desquelles ils s'en servent, et de nous , comme de monnoye d'or et d'argent , qu'ils font trotter, aller, virer, tourner, clepositcr de la mesme façon les uns comme les autres; et, après qu'ils en ontfaicl,ils nous plantent-là , et ne s'en soucient plus ; ainsy que je me plaignois d'un prince qui m'estoit lenu et à qui j'avoisfaict deux bons services. «Ne sçavez- «vous pas, dit-il, que ces grands, quand ils «ontfaict des personnes, ils les quittent?» Ce qui ne se doit pas faire pourtant ; car roy et subjects sont nomina relata, en françois noms relatifs, ce disent les dialecticiens; c'est-à-dire , qui sont conjoincls et qui se rapportent ensemble ; car, tout ainsy que le subject est tenu de servir son roy, aussi le roy est tenu d'aymer, maintenir et caresser son subject.
Il est bien vray pourtant, et pour en parler plus sainement , que le subject est plus estroictement lié à son roy. Toutesfois , le roy ne le doit abandonner en sa nécessité, ny gourmander ou tyranniser; autrement il met en desespoir le subject de faire beaucoup de choses qu'il ne devrait ny ne voudrait ; ainsy que fut contrainct ce grand prince de Mclfe, lequel , après*? avoir faict, luy premier, et quasi le dernier du royaume de rs a pies, ce que bon , loyal et vaillant subject pouvoit faire, assailly dans sa' ville pillée et forcée, et luy pris prisonnier, jamais ne pouvant obtenir de l'empereur un seul denier pour payer sa rançon, fut contrainct d'avoir recours au roy François, de la lui demander el la guigner ainsy, en se soubmettant à son service, et, se desgageant du gage, dudebvoiret hommage de fidélité qu'il dcbvoit à son prince, porter les
78 QUATRIESMR
les arme* pour luy, qu'il porta si heureusement et si vaillamment et fidèlement, qu'il en fut faict roareschal de France et gouverneur de Piedinont, le principal pays pour lors de la France, et autant 8calabreux, et où il debvoit estre commis un des fidèles subjects natifs propres de la France; qui csloit cause qu'on trouvoit estrange une telle eslection, là en un pays estrange; et pourtant luy s'en acquitta mieux, et avec plus de loyauté qu'un naturel et propre francois. Si telle occasion de se révolter ne fust esté juste , et qu'on l'eust trouvée pour ingratitude ou trahison, jamais le roy ne s'en fust servy de ceste
Un peu auparavant luy, enavoitfaitde mesmes don Pedro de Navarre, qui le prit dans Melfe; lequel, après avoir faîct beaucoup de services à sa patrie et a ses roys, tant en Barbarie contre les Infidèles, que contre les Ghrestiens, venant à estre pris à Ravenne, n'ayant pu finer d'un seul denier pour se délivrer de captivité, il fut contrainct de quitter son party, embrasser celuy du roy François. J'en alteguerois une infinité d'autres exemples , et mesmes de ceux de Milan et de Naples, lorsque nos derniers roys les tenoient. Quand ils les sont venus à perdre et à changer de fortune , ont changé de volontés , et pris l'occasion de victoire ; et n'ont point advisé si Naples et Milan appartenoient de juste droict à nos roys ; car et qu'eussent-ils faict? Us eussent quitté leur pays et leurs maisons, et s'en fussent venus mourir de faim en Frauce, ainsy que j'ay veu les princes de Salerne, les ducs de Somme, d'Atrie, le comte de Gajaizc, le seigneur Julio Brancazzo,et une infinité d'autres que j'ay veus à uostre cour , faisans à tout le monde plus de pitié que d'envie, et qui mouroient quasi de faim, comme mourut ainsy le prince de Salerne, qui mourut ne laissant après soy pour se faire enterrer, comme je vis. Et n'eust-il pas mieux valu qu'ils n'eussent bougé de leur patrie et maisons , et s'accommoder au temps et au vouloir du sort ?
Lorsque le petit roy Charles VIII prit Naples, le seigneur Ursin , qui avoit receu une infinité de plaisirs de la maison d'Arragon , estoit ab- I atrainct de plusieurs liens de foy, d'obligation, d'honneur et de conjonction de sang, estant gênerai de toute l'armée royalle, et connestable de tout le royaume de Naples ; néanmoins ,
voyant qu'il ne pou voit pas bien sauver le roy son bienfaicteur, ny se garantir des armes victorieuses de France, et ne trouvant expédient à s'engarder d'aller en ruyne avec my, consentit, avec une grande merveille des François mesmes, que ses enfans s'accordassent avec les François, et fissent service au roy de France. A cela nécessité les y contraignoit ; estans ces propres interesta de telle nature, qu'ils font oublier les plaisirs, tant grands qu'ils soient, pour remédier à eux.
Peu après, ledictroy Charles venant à perdre ledict royaume, Fabricio et Prospéra Colonna , qui avoient receu tant de biens et d'honneurs du roy Charles, contraints de la mesme nécessité , et du désir de se conserver en leurs Estats et biens, ils s'accordèrent avec Ferdinand, et I allèrent servir, et luy aidèrent à conquérir son royaume , aymans mieux laisser leur bienfaicteur seul que se perdre avec luy, dont pourtant n'en furent trop estimés. Encor que ces ingratitudes que je viens d'alléguer ne fussent licites, elles furent excusables.
Autant en firent les Angevins , c'est-à-dire ceux qui tenoient le party d'Anjou ou de France à Naples, lesquels contraints s'accommodèrent au temps et à la fortune , suivirent le party d'Arragon, qui pourtant, quelques années après, n'en furent pirement traie tés du roy Louy XII lorsqu'il les reconquit; ains les reprit tous en grâce et en faveur, voyant bien qu'ils n'avoient desvoyé par malignité ny par bon gré ; car tels ingrats faillans ainsy sont abhorrablcs par-tout. Par ainsy , M. de La Noue fust esté excusable s'il eust esté pressé de ces nécessités, comme ces autres que je viens d'alléguer pour exemples. J'en alléguerais plusieurs autres, mais je n'aurais jamais faict.
Par-quoy, pour retourner encor aux obligations qu'aucuns publient et célèbrent tant que nous devons à nos pays et à nos souveraineté» , en quoy peuvent-elles estre si grandes? Ventre-non pas de ma viel nous ne sommes pas plustost nays que nous en recepvons plus de maux, de misères, de tourmens, que de plaisirs et bienfaicts. Si nous sommes en la guerre , il faut prodiguer nos vies et nos biens pour un morceau de pain : si nous les perdons, nous n'en avons autre chose que cela; si nous eschappons , la pluspart du monde en demeure
M. DE LA NOUE
chctifve et misérable, sans aucune récompense. Avons-nous eschappé la guerre, et la paix soit, voilà la justice qui nous fait consommer tous nos biens en procès. Le moindre delict que nous t. usons, nous sommes exécutés ignominieusement ; nous sommes hou reliés par mille tournions, nous sommes bannis, et nos biens proscrits et confisqués; bref, nous sommes suhjecls à mille injures; et si nous avons faict quelques services, les voila oubliés, comme furent ceux de Themistocles, Coriolanus, Sertorius, Lucullus, Scipion , et une infinité d'autres.
Que ferait donc là-dessus un gallant homme, brave, vaillant et courageux? c'est de faire comme eux, et prendre les armes, et s'en repentir, et user de mesme ingratitude. Il n'y eut que le bon homme Scipion, lequel, je croy , s'il eust eu la mesme vigueur et force, lorsque») sa belle et fleurissante jeunesse il entreprit le voyage d'Affrique, il en eust fait dire dans Home et ailleurs; et eust bien autant romué que Coriolanus et Sertorius , et leur eust bien fait maudire leur ingratitude. Et pour parler d'exemples de nostre temps, que pouvoient moins faire ces quatre braves frères Si rozzes, et ces vaillans hommes les seigneurs Petro, Paolo, Toussin, les capitaines Maziu, Bernardo, San-Petro Corso, Jehan de Thurin , bref, une infinité d'autres bannis, tant de Fleurance que d'ailleurs, si-non de faire ce qu'ils firent, que de se retirer en France et faire au pis qu'ils purent contre leur nation, et là chercher leur vivre, et là le trouver, puisque leur patrie leur desnyoit , et sauver leur vie qu'on vouloit leur oster par cruels tourmens?
Je sçay bien qu'il y a aucuns zélateurs de la patrie, cérémonieux et consciencieux , qui ont tenu ceste proposition : que certainement ils pouvoient esviter le danger préparé, et fuyr la fureur de la patrie et de la souveraineté irriter, qui ne dure pourtant pas tousjours, et se tenir coy, et vivre en repos, et tenir les mains liées, afin de donner occasion à leur supériorité de h'appaiser et leur user après de clémence, voyant la dehounaireté de leur doux naturel et paisibles actions. Vrayment , voylà de braves philosophes scrupuleux! lueurs fièvres quartaines! Et cependant (pic je ferayainsy du sot et du reformé, qui rac nourrira ? Au lieu qu'exnosaut mon tapée au veut , elle me donne bien
à manger, et une très-belle et bonne réputation ; et , la tenant à l'abry et couverte d'un foureau, je meurs de faim et vis comme une besie, sans gloire et sans honneur.
Qu'eust faict M. de Bourbon, s'il n'eust faict ce qu'il fit? Enfin il fust esté prisonnier, et luy eust-on faict son procès et couper la teste, comme on avoit faict au connectable de Sa met Paul, et deshonnoré pour jamais, et luy et les siens: au lieu qu'il est mort très-glorieux , si jamais grand mourut, ayant vengé ses injures et offenses, pris son roy en hait aille rangée, qui le vouloit faire mourir; et fut bien receu,et trouva des courtoisies aux pays estrangers, que le sien propre luy avoit desnyées. En quoy est bien vray ce qu'on disoit anciennement :
omne toium fOrti pain a est, ut pitctùus œquor
C'est-à-dire :
Toute terre est terre, et tout part ert pan. et par Ml «1
tel , â un hum me geoéreu x , comme taule mer l't st aui
poanoM.
Ces exemples pourtant que je viens d'alléguer, ce n'est pas pour une maxime que je veuille tenir qu'à chaque coup on doive estre ingrat à sa patrie et à ses supérieurs, et se révolter pour la moindre mousche qui leur vole devant le nez. Mais il faut meurement songer et considérer les occasions et les subjects, et faire comme fit le feu prince de Condé, Charles 1 de Bourbon, tué à la baltaille de Jarnac, lequel, lorsqu'il cuyda estre attrapé dans sa maison de Noyers, que M. de Tavannes disoit tenir la besie dans lea toilles, et ne restoitqu'à la lancer et la prendre, il se sauva à grandes traittes avec toute sa famille, se retirant lant qu'il pouvoit, et sans s'a r rester à La Rochelle ; et là commença à tourner teste, et prit les armes; et, pour sa deffeose, il disoit que: tant qu'il avoit peu, et qu'il avoit trouvé terre, il avoit fuy ; mais , ayant trouvé la mer , et ne la pouvant traverser ny nager comme les poissons, il avoit esté contraint de s'ar rester , de peur de se noyer passant plus outre, et se revirer au mieux qu'il put. 11 eust bien mieux valu possible qu'il n'eust tenté l'hazard,etse fust embarqué et tiré plus outre, car il ne fust pas esté tué six mois après, comme
* Uura.
QUATRIESME DISCOURS
il fut. Bienheureux sont aucuns qui peuvent
patienter en ces choses-là , et d'autres bien malheureux sont-ils aussy.
C'est assez parlé de ces ingratitudes, parlons un peu des recognoissances , et comme ils sont plus louables. J ay ouy raconter à une personne grande : que le grand roy François, grand certes en tout, ne fut point si rigoureux, ny ne voulut point tant de mal, comme l'on dirait bien, aux serviteurs de feu M. de Bourbon qui le suivirent hors de France en son adversité. Quand on les luy amenoit, pris ainsy qu'ils passoient pays pour suivre leur moislre, il les interrogeoit simplement où ils alloient , et, après leurs responses, qu'ils suivoienl leur maislre, sans autrement s'estomaquer, il disoil à ceux qui les avoient pris, ou bien à d'autres qui crioient: Toile, toile, crucifige! (comme il y en a tousjours de telles gens, et s'en trouvent assez pour faire des bons valets) «Ce seroit charge de faire ornai à ces pauvres gens; ce sont pauvres ser- «viteurs et officiers de leur maistre, qui les «nourrit très-bien; ils le vont trouver pour «vivre, que s'ils l'abandonnoient, ils mourroient «de faim ailleurs : moy-mesme ue leur en don- «nerois pas, n'en estant la raison, ny aussy pour «l'oster aux miens pour le donner à eux. Par- «quoy , qu'ils se retirent , ils soni à louer pour a leur loyauté. » Et par ainsy , se fondant sur de très-bonnes raisons, il n'exerça que peu de rigueurs de justice envers eux,ny mesmes envers les plus coupables, ny les plus grands, auxquels il pardonna, comme au seigneur de Sainct-Vallier, estant sur l'eschaffaut , et de La Vauguyon et Louys d'Ars.
Qui plus est , il s'en servit d'aucuns, comme il fit de M. de Pompcrant , lequel estoit tenu grandement à M. de Bourbon, a cause qu'il avoit tué à Ambroise le seigneur de Chissay, l'un des gallands et mignons de la cour. Et ainsy que ledict Pomperant fut cherché par-tout, n'estant bon à donner aux chiens, pour la hayne que luy portoient le roy et les seigneurs et dames de la cour, à cause de ce meurtre, M. de Bourbon le recela dans son logis (car lors les logis des grands princes estoient sacrés) et le fit esvader secrettement, si bien qu'on n'en entendit plus parler, si-non au bout de quelque temps, qu'il fallut à M. de Bourbon luy-mesme s esvader et s'enfuyr de France. Lcdicl seigneur de Pompe-
rant le servit et le seconda si bien, qu'il \t sauva hors de France heureusement par sa vaillance, resolution et prévoyance, ainsy que le recite très-bien M. du Bellay en ses Mémoires; si que, possible , sans luy M. de Bourbon eust couru une très-grande fortune. Et par ainsy, luy , brave et généreux, recognut le bien de sa vie à l endroict de son bienfaicteur par un service signalé , avec plusieurs autres , ne l'abandonnant jamais en ses guerres et adversités. Après la battaillede Pavie, le roy ayant cognu et esprouvé sa grande loyauté , après l'avoir envoyé deux fois en Espaigne pour sa prison vers l'empereur , M. de Bourbon vivant pourtant, le roy le prit en grâce et en son service, le remit en ses biens et luy donna honneurs et grades; car il le pourveut d'une conipaignie d'hommes d'armes, de laquelle il s'acquitta trèshonnorablement et vaillamment au royaume de Naples, où il mourut en servant son roy loyaument, et aussy fidellement en portant la croix blanche comme il avoit faîct M. de Bourbon portant la croix rouge.
Voilà l'humeur qu'eut ce grand roy de se servir d'un tel serviteur , si plein de gratitude et si recognoissant. 11 n'en fit pas de mesmes à l'endroict d'un serviteur dudiciM. de Bourbon, chery et très-aymé et favory de son maistre; je ne le nomraeray point. Il estoit pere d'un grand d'aujourd'huy,et qui a un bon grade en France1. Cestuy serviteur , et sou premier valet de chambre , sçachant tous les secrets de sou maislre, d'autant qu'il se finit en luy comme en Dieu, alla descouvrir au roy toutes les menées et manigances de son maistre de poinct en poinct , en luy monstrant le double de tous ses mémoires et instructions ; de telle façon que, si le roy n'eusl esté bon et sage roy , il metloit la teste de son maislre sur un eschaffaut : mais le roy le voulut gaigner par douceur , comme il fit à Chante 1 le , lorsqu'il luy parla à son lict , faisant du malade. Certainement du premier abord le roy fit bonne chère à ce serviteur ingrat, et l'estima pour ce coup; mais despuis et luy et toute sa cour l'estimèrent meschant, ingrat , ingratissime , importun et très-odieux. Se trouvant une fois eux deux dans la chambre
' Ce «erviteur, que Brantôme ne veut point nommer, est le père du maréchal de Matignon-
M. DE LA NOUE
de la reyne, luy et Pomperant, et devisans ensemble, le roy, les seigneurs, les gentilshommes et les dames les regardans, disoient tous d'une voix assez haute : «11 y a bien différence de ces deux-là, l'un pour avoir esté «traistre et trea-ingrat à son maistre, et l'autre > très-loyal et recognoissant , et très-homme de «bien.» Et n'y avoit ny petit ny grand qui n'abhorrast l'un et n'est imast beaucoup l'autre et ne l'admirast.
Et si le roy a bien estimé le sieur de Pomperant pour sa générosité de bon et recognoissant naturel, l'empereur, de son costé, en fit bien de mes m es à plusieurs serviteurs et lion nés tes gentilshommes dudict M. de Bourbon; car, ayant perdu leur bon maistre, ne sçachant où se retirer, luy ayant recognu en eux leurs fidélités, loyales actions et amitié envers leur maistre , les retira à soy et s en servit, et s'en trouva très-bien; et si bien les rescompensa tous, qu'il n'y eut aucun qui demeura pauvre. Ccsdits gentilshommes, des plus remarqués, estoient les sieurs de La Mothe des Noyers , Le Peloux , l'Allierc, Montbardon, Luringe, des Guerres et La Chapelle-Montmoreau; de tous ceux-là je D'ay veu que le seigneur des Guerres à Naples , la première fois que j'y fus , et qu'il vint faire la révérence i feu M. le grand-prieur de Lorraine, fort honneste gentilhomme certes. 11 avoit bien six mille escus d'intrade à Gazé, et estoit marié à Naples. Ce La Chapelle-Montmoreau estoit un gentilhomme, mon voisin, que je n'ay point veu ; mais j'ay ouy raconter à deux de ses frères qui l'a lièrent veoir en Espaignepar cinq ou six fois , et l'y virent si honoré et si enrichy,que, les voyant, il les pria de ne se dire ses frères, à cause qu'ils estoient très-mal en poinct , car je croy qu'ils n'a voient pas tous ensemble deux cens livres de rente; et donna à sesdicts frères assez de moyens , mais c'estoient des desbauchés qui brouillèrent et consommèrent tout à leur retour. Du despuis j'ay veu aucuns titres de luy, par lesquels il paroissoit qu'il avoit, ou en estât chez l'empereur, ou en pensions, ou en banques, plus de douze mille ducats de revenus. Il mourut à Nancy, ayant esté envoyé ambassadeur par l'empereur son maistre vers l'altesse de madame sa niepec, et est enterré aud ici Nancy aux Cordelliers, dans une petite chapelle à main droite en entrant, u.
ainsy que m'ont dict ses frères, lesquels ont laissé
perdre tout par faute d'aller sur les lieux , et aussy qu'ils n'avoient point trop d'esprit : leur frère leur avoit toot emporté avec luy. J'y ay veu d'aussy beaux papiers et titres, que, s'ils fussent tombés entre les mains d'un habile homme, il fust esté riche de plus de cinquante mille escus.
Voyla comme l'empereur sceut très-bien remarquer et recognoistre les bons cœurs de ces gens de bien : que s'ils fussent esté autres, il ne s'en fust jamais servy ny ne les eust jamais estimés; car ces grands, encor qu'ils fassent pour le commancement bonne chere aux traistres et aux ingrats à leurs bienfaiteurs, et leur monstrent quelques signes de benivolance, si est-ce que puis après ils s'en mocquent , ils ne s'y fient point et ne les estiment jamais.
Je me soubviens que, lorsque M. de Montmorency d'annuy » fut contraint de i le roy en Languedoc , lorsqu'il tourna de I logne, il dict à ses serviteurs et gentilshommes: «Messieurs, vous voyez comme je suis pressé «et cou irai net de prendre les armes contre mon «roy, ce que j'ay fuy tout ce que j'ay peu; je «les prends certes à mon grand regret, non «pour agresser, mais pour me deffendre. Je « scay que parmy vous autres il y en peut avoir « quelqu'un à qui l'ame et la conscience peuvent a picquer de faire comme moy et de s'armer «à rencontre de son roy, chose fort difficile à «digérer; par-quoy tous ceux qui sont atteints «de ces remors et qui ne voudront demeurer «avec moy et s'en aller, je les puis asseurer que «pour cela je ne leur voudray mal, ny leur «feray aucun tort ny desplaisir, et en serois «bien marry. Tant s'en faut, que je les feray «conduire seurement où ils voudront : et à ceux «qui voudront demeurer avec moy et courir ma «fortune, je leur auray une grande obligation, « et se ressentiront de moy en tout ce que je pourra de la bonne fortune qui me voudra rire.»
De ceux qui voulurent demeurer avec luy le nombre en fut plus grand que des autres qui s'en estèrent d'avec luy et s'en allèrent ; dont il y en eut deux que je ne nommeray point , qu'il y avoit long-temps qui a voient esté de sa maison; entre autres un (je ne dirai point de
» Daujourd'huy, c'«t-à-dlre M.d'AmviUe,
QUATRÎESME DISCOURS.
quelle nation , car on le pourrait cognoistre et le blasmcr , ce que je ne veux , car il estoit fort mon amy), il y avoit trente ans qu'il servoit le maisire. Quand ils vindrent à la cour et se présenter au roy, luy donnant à entendre que , comme ses très-humbles subjects et serviteurs, ils s'estoient desparlisd'avecques leur maistre et de ses factions, veu qu'il se bandoil contre Sa Majesté, le roy les receut certes avecques un bon visage; mais je sçay bien ce que je luy en vis dire par-après, et se mocquer deux à part , et les tenir par trop ingrats et de peu de cœur : et non luy seulement, mais toute la cour, les blasma et les monslra au doigt, pour avoir ainsy abandonné leur maisire en sonboubesoing, soubs cesle légère couleur qu'ils ne vouloient point avoir le renom et nom de révoltés contre leur maistre.
Lorsque Monsieur s'en alla mesconlent de la cour, j'en sçay plusieurs qui en firent demesmes, et ne le voulurent suivre ni courir sa fortune, alleguanstousjoursce vieil dict-on, qu'ils ne vouloient aller contre le roy. Quand il alla aussy en Flandres la première fois contre l'opinion du roy, il y en eut aussy qui l'abandonnèrent et qui ne le voulurent suivre , disans qu'ils ne vouloient aller contre la volonté du roy; mais je vous jure que le roy, ny la reyne, ny toute la cour, ne les en estimèrent nullement et n'en firent nul cas, et se mocquoient d'eux : car je sçay bien que la reyne m'en nomma un qui se fit deffendre au roy exprès, dont il en fut bien mocqué et fouetté de belles parolles, à mon advis. J'ay veu fort bien tout cela et en parle comme très-certain, car j'eslois de la panie moy-mesme pour leur donner des fessées; et les appelions les conscientieux d'eau douce, et les dévots et religieux reallistes, et les bons secoureurs de leurs maistres et bienfaicteurs en leurs nécessités.
Cest aussy un vraye follie d'avoir ces sottes scrupules, que d'estre ainsy du tout fidèle au service du roy et si attaché qu'on le préfère à tout aulre; car je voudrais bien scavoir: voylà un pauvre diable qui n'est coguu du roy non plus que le plus estranger de Turquie , qu'il vinst laisser et abandonner son bienfaicteur qui l'aymc, le cognoist, pour aller an service duroy qui n'en fera compte : que doit-on dire de luy, si-non que c'est un sot? Aussy à la baltaille de
Jarnac fut pris un brave et vaillant gentilhomme
appelléM. de Corbozon, frère second de M. le comte de Montgommery. Ainsy que Monsieur, nostreroy Henry despuis, luy eut dit qu'il falloit qu'il quittast son party et fist service au roy , il luy respondit : a Certainement, monsieur, du « temps que M. le prince de Condé mon maisire « vivoit, j'eusse plustost choisy mille morts que de « l'avoir quitté et luy et sou party , encor que je «voyois bien que je faillois, et luy aussy gran- « dément , de se bander ainsy contre son roy : et « me pardonnez si je le dis ; mais à ceste heure , «puisqu il est mort et que je n'ay plus de maisire «ny de bienfaicteur qui me doibve tenir liéàsoy « par ces petites obligations , s'il plaist au roy me «pardonner, et à vous aussy, monseigneur, de « me prendre pour serviteur , je vous serviray a aussy fidèlement comme j'ay faict mon premier «maistre.» Il dit cela à Monsieur, et devant tout le monde , qui luy en sceut un très-bon gré; et luy et toute l'assistance l'en estimèrent fort ; si bien que Monsieur le prit à son service, avecques beaucoup de protestations de le bien servir. F.t quant à moy, je pense qu'il est permis de Dieu de prendre et suivre son mieux là où on le trouve.
Quelques années avant, aux premières guerres , un gentilhomme de Xainclonge , nommé Saincte-Foy, ayant esté faict créature de M. le prince et son lieutenant de sa compaignie de gens-d'armes, et à qui il avoit d espar ty de ses honneurs et beaucoup de ses moyens ; et encor qu'il fust riche gentilhomme, si est-ce que M. le prince l'ayant advancé, poussé et faict cognoistre et valloir, il le vint à quitter à Orléans, soubs le prétexte de dévot reailiste, et vint trouver le roy au bois de Vincennes , avec d'autres que je ne nommeray point, mais nou obligés audict prince. Il y fut si mal-venu et trouvé si odieux, et du roy de Navarre, pour avoir ainsy abandonné son frère, et de tout le monde, et on en fit si peu de cas, que dedespit il se retira en sa maison avec sa patente et sauve-garde du roy , que personne ne vouloit voir , au moins peu , non pas ses amys. Et quant à ceux de son party, ils luy portèrent une telle hayne et inimitié , qu'ils ne cessèrent jamais, jusqu'à ce qu'un jour, retournant de La Rochelle, où il estoit maryé avecques la fille héritière de madame de Lanertt, bourgeoise, le guettèrent en chemin, et le tuèrent.