Charles de Contes de Pavant. — 2. Caunii, Coni, en
DISCOURS
ignominieuses peines que les vainqueurs donnoient aux vaincus, car ne faut point doubter que si la chose ne fust estée un peu doubteuse en ce combat, que ledit baron n’eust fait brusler son homme ainsi qu’il avoit raison, aussi que Dieu, possible, ne voulut pas pour sa querelle injuste.
Messire Ollivier de la Marche en son vivant gentil chevallier certes et fort accomply pour les armes et pour la plume, premier maistre d’hostel de l’archiduc Philippes, comte de Flandres, raconte en ses Mémoires 1 un combat qui fut fait de son temps à Valanciennes devant le bon duc Philippes, qui est certes plaisant pour la forme des armes par lesquelles jl fut mené, et pour aucunes cérimonies badines qui y lurent observées, car autrement il fut tragicque ; car le vaincu fut tué et pendu. Le subject estoit fondé sur un privilège que les empereurs et comtes de Haynaut donnèrent jadis à ladite ville de Valanciennes, que quand un homme avoit tué un autre de beau fait (il use ainsi de ce mot qui n’est point mauvais), qu’est à dire en son corps deffendant et sans supercherie ny advantage, il pouvoit venir demander sa franchise de Valanciennes, et qu’il vouloit maintenir à l’escu et au baston qu’il avoit tué fort bien son homme sans advantage et en homme de bien, et sur ce lui estoit accordé sa franchise, et nul ne luy pouvoit rien demander pour cette querelle, sinon qu’on la prist et maintinst à l’escu et au baston, et donnant la loy de la ville; ainsi parle-il. Advint qu’un Ma-
1. Liv. I, ch. xxxii ; tome II, p. 213 de l'édition de la collection Petitot.
SUR LES DUELS
huot avoit tué un parent de Jacotin Plouvier, et fut poursuivy ledit Mahuot devant la loy de Valanciennes, et disoit Jacotin qu’il avoit tué son parent de guet-apens, non pas de beau fait; et pour ce le combat fut accordé par ceux de la ville et qui estaient juges, et non le duc Philippes, pour ne déroger à la loy, bien qu’il fust leur souverain et y fust présent. Il s’y trouva aussi grand peuple, mais sur la vie il n’osoit dire mot, ni faire un seul bruit, et celuy qui leur commandoit avoit un baston, et leur crioit gare le ban ; si qu’un chascun se tenoit coy, craignant la justice et la perte de la vie. Le campclos estoit tout rond, où il n’y avoit qu’une entrée et deux chaires mises l’une devant l’autre, toutes deux couvertes de noir (notez ce point) pour y faire assoir les combattans attendant l’heure. Cependant avant combattre fut apporté le livre messel 1 sur lequel prestèrent serment l’un l’autre ; cela s’usoit fort anciennement. Ils avoient tous deux semblables habillemens de cuir boully cousu sur eux fort estroictement, tant aux corps, bras que jambes, les testes rases, les pieds nuds, les ongles coupés des mains et des pieds aussi; cela se faisoit à cause des prises, et m’estonne qu’il ne parle de la barbe, car la prise y est très-bonne quand elle est fort longue et de giande estofe, comme de ce temps-là elle se portoit, et aujourd’huy en aeommence-on à reprendre la coustume. Pour armes deffeneives, ils avoient un escu, la pointe dessus et en haut, d’autant qu’en bas n’apartenoit qu’aux nobles à l’y porter, ce qui est à
i . Livre messel, missel.
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DISCOURS
noter. Pour offencives, ils avoient un bon gros baston de meslier* d’une mesme mesure, ce bois est fort dur; aussi les bonnes boulles de parmaille* se font à Naples de ce bois : le baston de la croix de frère Jehan des Entommeures dans Rabelais, dont il se servoit si bien , estoit de eoimier qui est un bois aussi bien fort et dur. Avant qu’ils s’allassent affronter, ils demandèrent trois choses : sucre, cendres et oincture. Aussitost leur furent apportez deux bassins pleins de graisse (quelle cérimonie!). J .es luicteurs de Turquie oignent ainsi le corps de graisse ou d’huile pour faire mieux glisser les prises. Après leur furent apportez deux bassins de cendres pour oster la graisse de leurs mains, et qu’ils peussent mieux tenir leurs escus et leurs bastons : voilà pour la seconde cérimonie; et pour la troisième, fut mise en la bouche d’un chascun d’eux une portion de sucre, autant à l’un comme à l’autre (pensez encore qu’elle fut pesée) pour recouvrer et entretenir leur haleine et la salive; voilà un plaisant mystère! En Turquie les messagers et laquais usent de ces sucres ainsi en leurs bouches quand ils vont par pays à faire grande diligence pour pareille raison; notez aussi que de chascun trois mets en fut fait essay devant eux comme l’on fait devant les roys et princes (quel essay !). Venant doncques aux mains, pour abréger mon conte, Mahuot amassa du sable dont le camp estoit semé, et en jetta aux yeux et visage de Jacotin, et