Despartir le combat, séparer les combattants
SUR LES DUELS
les rendre; que s’il y contredisoit, que M. de Nemours le fairoit rapporter dans le camp où luy seroit la playe descousue, et le mettroit-on en la mesme sorte et mesme estât que son ennemy l’avoit laissé quand son parrain s’estoit rendu pour luy. Quov voyant Sainte-Croix qu’il estoit forcé par les loix du combat de Je faire, et qu’il n’en pouvoit plus, les rendit à M. de Bayard qui les rendit au vainqueur, ainsi que la raison le vouloit. Il est vray qu’il y a des gens pontilleux qui pourroient arguer là-dessus, car puisqu’il avoit laissé les armes dans le camp, fust ou par oubly, ou par ignorance de son devoir, ou pour autre subjet qui s’ailégueroit bien là-dessus meshuy, il n’estoit plus receu de droit de redemander ne retirer ce qu’il avoit laissé en place. Je m’en rapporte au dire des grands capitaines , et quant à moy, je y penserais en faire là-dessus un discours plein d’argumens et raisons, et qui seroit beau.
A ce que conte l’histoire, le capitaine Sainte-Croix eut un tel coup sur la cuisse, qu’il en eut tout le haut coupé jusques à l’os, dont en saillit aussitost si grande abondance de sang, qu’ainsi qu’il cuyda marcher pour se venger, il tumba ; quoy voyant, Azevedo luy dit : « Rends-toy, Sainte-Croix , ou je te tueray. » Mais il ne luy respondit rien, ains se mit sur le cul, tenant son espée au poing et faisant ses exclamations, délibère plustost mourir que de se rendre. Alors Azevedo luy dit : « Lève-toy donc, Sainte-Croix, « car je ne te frapperay jamais ainsi; » aussi il y faisoit dangereux, dit le conte, comme à un homme désespéré et de grand cœur; puis il se releva et marcha deux pas, et tumba pour la seconde fois quasi le vi-
DISCOURS
sage contre terre , et eut Azevedo l’espée levée une fois pour luy couper la teste, ce qu’il eust bien fait s’il eust voulu; mais il retira son coup; et pour tout cela ne se voulut jamais rendre, et ce fut lors que la duchesse pria M. de Nemours pour luy, car il n’en pouvoit plus, et s’il eust demeuré guières plus ainsi perdant son sang, il esloit mort demeurant sans remède. Cette invention du parrain fut très-gentille; toutesfois l’on y peut là-dessus disputer beaucoup de beaux traits, à sçavoir si le parrain se pouvoit rendre pour son filleul, et s’il n’y alloit point de l’honneur du filleul , et pour autres choses que je laisse aux plus gentils et habiles duellistes à débattre et décider cela. Cet Azevedo fut fort honoré des François et mené en triumphe avec trompettes et clairons au logis de M. de Nemours qui le festoya avec grand honneur, qu’il recogneul pourtant trèsmal despuis, à ce que dit le conte, qui luy fut une grande lasehetté; il n’en dit le sujet, mais est à présumer qu’il porta les armes contre M. de Nemours après, et se banda formellement contre les François. Azevedo estoit l’assaillant et avoit son parrain Fédéric de Bozollo, de la maison de Gonzague, et ne sçachant de quelles armes avoit à combattre, s’estoit garny de tout ce qui luy estoit nécessaire en homme d’armes, à la genette et à pied, et en toutes les sortes qu’il pouvoit imaginer qu’on sçeust et deubst combattre. Peu après Azevedo s’estant entré dans le camp, le prieur de Messine vint porter deux segrettes1 et deux rapières bien trenchantes (j’useray
i. Segrete ou secrets , l'espèce de casque qu’on appelait pot de fer.
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ainsi de ces mots du temps passé pour suivre le texte et mieux observer et honnorer l’antiquité) et deux poignards, lesquels il présenta au seigneur Azevedo pour choisir, et qu’il prist ce qui luy estoit besoing; et ce fait se mit Sainte-Croix dans le camp, tous deux se jettèrent à genoux pour faire leurs prières à Dieu. Après furent tastez par leurs parrains, sçavoir s’ils avoient nulles armes ni charmes soubs leurs vestemens et sur eux. Ce fait, chascun vuida le camp, qu’il n’y demeura que les deux combattans, les deux parrains et le bon capitaine Bayard qui par M. de Nemours et le duc de Ferrare , et pour plus l’honnorer et aussi qu’il n’v avoit homme qui s’entendist mieux à ces affaires, fut ordonné maistre et garde du camp. Le héraut commença à faire son cry tel qu’on a accoustumé faire en tel cas, que nul ne fist signe, crachast, toussast, fist autres choses dont nul desdits combattans peust estre advisé. Ce fait , marchèrent l’un contre l’autre; Azevedo prit son poignard en une main et sa rapière en l’autre; mais Sainte-Croix mit son poignard au fourreau , et tint seulement sa rapière. Il ne faut doubter si le combat devoit estre mortel , car ils n’avoient nulle armes pour se couvrir; parquoy après plusieurs coups tirez, arriva ce qui a esté dit. Par ainsi le combat fut finy, lequel certes fut beau et signalé, et auquel et en celuy des quatre Florantins se doivent plusieurs choses observer : l’une, comme j’ay dit, c’est la reddition du parrain pour le filleul, et si elle porte coup, laquelle certainement le peut porter grand si l’on doit prendre au pied de l’escriture les loix des Lombards sur ce fait, ainsi que j’ay ouy dire à beaucoup de gallands
DISCOURS
hommes et capitaines à la sentence desquels je m’en rapporte mieux qu’à mon advis, pour estre plus suffisans cent fois que moy. L’autre chose qui est à notter, est les courtoisies que ces gallands hommes combattans s’usèrent les uns aux autres, ne se privilégeans nullement des loix rigoureuses permises en ces faits, et se contentans seulement de la reddition et non de la vie, ni de la servitude et autres conditions viles et ignominieuses qu’ils leur pouvoient imposer ; et certes Azevedo fut encore plus courtois que tous. Il est bien vray qu’il y en a aucuns qui, voyans leurs ennemys de grand cœur et désespérez , craignent de les poursuivre chaudement, car c’est chose qu’on doit autant1 craindre qu’une personne blessée à la mort, car vous la voyez faire des efforts et des violences et se lancer contre son ennemy comme lion enragé : voilà pourquoy les plus advisez et fins s’en tiennent loing, et ne les approchant voluntiers de peur de leur dernière rage et vaillance, ainsi que fit le seigneur de Jarnac à feu M. de la Cbastaigneraye mon oncle, qu’il ne voulut approcher de près lorsqu’il luy eut donné le coup de jarret, car il le cognoissoit de longue main pour un des plus vaillans et déterminez hommes du monde, et qui ne faudrait d’exercer sa dernière furie déterminément1, ainsi qu’il se lança sur luy par deux fois, ce que craignant l’autre, temporisa tousjours et eut loisir d’attendre que le roy eust jetté le baslon. La troisiesme chose qui est à notter, sont les mots que dit le Florantin à l’autre,
t. Autant, grandement.