Seigneur Bayard, il est mort. Vous ave* vaincu
SUR LES DUELS
chevallier Bayard, car s’il eust eu cent mille escus (ce dit le conte) il les eust voulu avoir donnez, et qu’il l’eust peu vaincre vif : ce néanmoins, en reeognoissant la grâce que Dieu luy avoit fait, se mit à genoux, le remerciant très-humblement, puis baisa par trois fois la terre. Après tira son ennemy hors du camp, et dit à son parrain : a Seigneur Dom Diego, en ay-je assez fait? » lequel respondit piteusement : « Hario y de ma fiado, Senor Bayardo, por f ho rira (PEspagna1. — « Vous sçavez, dit le chevalier Bayard, qu’il est à « moy à faire du corps à ma volunté; toutesfois je « le vous rends, et vrayement je voudrois, mon hon- « neur sauvé, qu’il fust autrement. » Brief les Espaignols emportèrent leur champion en lamentables pleurs, et les François emmenèrent le leur en joye avecques trompettes et clairons, jusques en la garnison de M. de la Palisse, où avant que faire autre chose, le bon chevalier alla à l’église remercier Nostre-Seigneur, et puis après tous firent grande joye, non sans louer grandement M. de Bayard, lequel, non des François seulement, mais des Espaignols, fut estimé par tout le royaume de Naples l’un des accomplis gentilshommes qu’il en fut point.
Or en ce combat, il y a plusieurs choses à noter : l’une , la courtoisie que fit M. de Bayard de rendre le corps de son ennemy au parrain et n’user de la rigueur permise envers le corps, lequel (comme il dit,
1. Assez et trop, seigneur Bayard, pour l’honneur de l’Espagne. — Cette phrase est un peu arrangée par Brantôme. Le texte du Loyal serviteur porte : Tropo, seignor Bayardo , per tondre d Espaigne.
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et qui est à noter, selon comme nous en avons dit cydessus) estoit en sa libérale et plénière puissance et disposition d’en faire ce qu’il luy plairoit : faut noter aussi comme il sortit le corps hors du camp, sans le laisser là, observant en cela quelque peu de la loy rigoureuse. Il le pouvoit bien laisser là dans le camp, estandu mort, se contentant de cela, et le donner au parrain, plustost que de le traisner par un bras ou une jambe ignominieusement comme un tronc mort ou un chien jusques hors du camp. Mais en cela M. de Bayard, ou il le faisoit pour plus grande ostentation de victoire, ou, possible, qu’il n’estoit pas assez assovy 1 de la vengeance, ou pour monstrer qu’il n’estoit point ignorant des loix du combat, qu’on luy eust peu inculper s’il ne les eust ainsi observées. Tant d’autres raisons se peuvent là-dessus alléguer, qu’on n’y sçauroit fournir : je m’en rapporte aux grands cavaliers et capitaines en dire là-dessus leur opinion, mieux que je ne sçaurois jamais dire.
Une autre chose est aussi fort à noter et à discourir, à sçavoir si M. de Bayard eust peu bonnement avec son honneur refuser le combat le jour qu’il comparut, puisque c’estoit son jour de fiebvre quarte, et qu’il n’estoit nullement en estât de combattre. Certes qui veut peser et balancer justement les loix rigoureuses de ces combats, il n’y a nulle excuse quand une fois le jour du camp est assigné, si ce n’estoit qu’il fust attaint de maladie extrême, à la mort, dans un lict; encore faudroit-il qu’il fust visité fort exquisement’ des médecins expers et chirurgiens,