Le pont passé, on se moque du saint
DISCOURS
Pour retourner donc à nos premières erres, je dis que quelquesfois l’on faict des courtoisies aux ennemis vaincus, pour plusieurs raisons qui seroient trop longues à desduire, dont je m’en remets aux gallanshommes qui ont veu et en ont discouru ; mais je feray ce conte :
Au voyage que fit feu M. de Guise le Grand en Italie et au royaume de Naples il se fit près de Home, à Monte-Rotondo, un combat entre un capitaine italien (estant au service du roy pourtant) et un capitaine gascon, nommé le capitaine Prouillan. Le subject de leur querelle estoit grand, car Prouillan avoit dict que tous les Italiens estoient bougres ; (c’estoit trop) . Le capitaine italien qui estoit un bon et brave capitaine, et qui avoit une fort belle façon à mon gré, de belle et haute taille, maigre et sec, et noiraut, voulut purger ceux de sa nation de ce vice, par combat de son corps à l’autre, le deffia en campclos par un cartel. Pour lors toute l’armée estoit campée et logée à Monte-Rotondo, où le camp estoit assigné. M. de Pienne’ (gentil cavalier s’il en fut onc, et qui avoit lors deux compaignies de gens de pied soubs M. de Nemours colonel de l’infanterie) fut parrain de Prouillan, et croy que Paulo-Jordan * estoit celuy de l’Italien. Estans entrez dans le camp, solemnitez toutes faites, la fortune voulut que l’Italien donna un grand vilain coup d’espée sur le jarret de Prouillan, qu’il tomba par terre, sans se pouvoir plus relever ; et luy usant de courtoisie en rabillant
1. En 1357. — 2. Antoine de Halluin, seigneur de Piennes. 3. Paolo-Giordano Orsini,
SUR LES DUELS
de paroles ce qu’il avoit dict pour l’honneur de la nation, il1 * 3 4 se contenta et ne le poursuivit jusques à la mort comme il eust peu; et ayant pris les armes de son ennemy, sortit hors du camp, et avec son parrain, confidans et amis monte dans un coche, et les armes de son ennemy portées devant en signe de triomphe, s’en alla à Rome et y entra avec grande resjouissance et applaudissement des siens, et grand cry qu’un chascun faisoit : Victoria ! victoria ! Phonor de la patria salva'. M. le mareschal de Biron qui estoit lors en ceste armée, commandant à deux cens chevaux légers s’en pourra bien ressouvenir, et qu’i. y eut un peu de risée ; car un seul combat et particulier ne peut rabiller l’honneur de tout un général’ par les loix du duel. Ayant après entré dans l’église, et faict ses prières et grâces à son Dieu, se retira fort loué et honnoré de ceux de sa nation, pour l’obligation qu’elle luy devoit. Prouillan se lit penser, mais non si bien que je ne l’aye veu despuis fort boiteux et mal dispos de sa jambe. Il avoit esté en son temps un fort bravasche soldat à la gasconne, mais à ce coup, la bravetté * luy passa. Le capitaine italien fut fort estimé de la courtoisie qu’il luy avoit faict de luy remettre la vie; mais d’aucuns disent qu’il le lit pour une considération, craignant que s’il usoit, ou abusoit par trop de la victoire, et par une cruelle mort, ou autre ignominie, qu’il n’esmeust les soldats fran-