Antée, entée
DISCOURS
celuy qui choisissoit et donnoit les armes, d’autant qu’il se sentoit plus foible que l’autre, et craignoit la prise et la lutte, à laquelle l’autre estoit adroit et fort, et puis ils n’avoient qu’une espée seulement. Estans entrez dans le camp fort solemnellement, ils se tirèrent plusieurs coups sans se blesser, quoy voyant le plus fort et le bon lutteur vint aux mains et aux prises, et porta son ennemy aussitost par terre, sans que l’autre le desprist jamais, ny désemparast, mais tous deux tombèrent ensemble, le plus foible pourtant dessous; mais le malheur fut pour le plus fort, que tombant il se rompit un bras, ce qui fut fort heureux au plus foible. Estans donc ainsi par terre, ce fut à eux de s’ayder de la poincte de leurs dagues qui estoient antées aux morions, et s’en entredonnèrent tant parmy le visage, dans le cou et au bras, que tous demeurèrent outrez de playes et n’en pouvoient plus, et vous peux bien asseurer qu’ils combatirent tous deux en braves soldats et quasi enragez et vrays Corses ; laquelle nation certes a renom des plus courageuses et braves de l’Italie, sans faire tort aux autres. Enfin les parrains les séparèrent en si misérable et piteux estât, sans emporter rien l’un de l’autre, soit en valleiir, soit en honneur, soit en advantage ny courtoisie. Toutesfois il y en eut un qui mourut au bout d’un mois, dont son compagnon en cuyda mourir de tristesse et ennuy ; car ils s’estoient pardonnez et réconciliez, pensant tous deux mourir, ayant estez paravant grands amis.
Voilà comment vont les volontez et fortunes des personnes en ces combats. J’alléguerois un’ infinité d’exemples pareils aux préeédans sur les courtoisies
et discourtoisies, rigueurs, cruautez et sur les douceurs et clémences advenues en ces combats et duels, mais je n’aurois jamais faiet. Je me contenteray pour ce coup de ceux que j’ay allégué, pour parler un peu d’aucuns abus que j’ay veu remarquer, qui se font, se commettent et arrivent en ces combats. L’un des grands est sur les fascheuses peines et dangers à faire deffier ses ennemis, leur envoyer les cartels, les subterfuges que l’on faict pour ne les recepvoir, les manifestes qu’il faut faire publier; mais ce n’est pas tout. Les grandes despances qui s’y font, et principallement quand l’ennemy mande à l’autre de faire provision de toutes sortes d’armes dont il se peut adviser, et quelquesfois et bien souvant ne touchera point, ny ne parlera de celles dont il le voudra combattre, ainsi que fit le seigneur de Jarnac à feu M. de la Chastaigneraye mon oncle1, auquel il manda par un de ses cartels de faire provision de plus de trente sortes d’armes, tant de pied que de cheval, jusques à nommer les chevaux, comme coursiers, ohevaux d’Espagne, turcs, barbes, roussins, voire courtaux harnachez, les uns à la genette, les autres à la Man touane, comme l’on disoit alors, les autres à grandes selles d’armes, et grandes bardes et selles rases; et le tout se faisoit tant pour surprendre son ennemv, que pour le mettre en desjjance excessive et luy faire d’autant consummer et diminuer de son bien; de sorte que si mondict oncle n’eust eu des moyens de
1 . Voyez à X Appendice la liste des chevaux et des armes demandés par Jarnac à la Chastaigneraie. Elle prouve à quel point Brantôme, là comme ailleurs, était bien informé.
soy et ne fust esté assisté de ceux de son roy, son bon maistre, qui luy en fournist, et de ses amis, il eust succombé soubs le faiz; ce qui certes estoit un grand abus. Aussi dist mon oncle, lorsque ce cartel luy fut porté : « Jarnac veut combatre mon esprit et ma bource. »
Lorsque nous allasmes au siège de Malte*, je vis un fort honneste gentilhomme et gentil chevalier italien, qui portoit le nom de Farneze. M. d’Aymard’ me le présenta, qui l’avoit cogneu autresfois fort famillièrement, et discourant avec luy, il me conta que par une querelle qu’il avoit eue contre un autre, et pour venir au combat avec luy, qui le fuyoit tant qu’il pouvoit par ruses, subterfuges, et despances, et brouilleries, et cavillations il luy avoit fait despandre tout son bien, qui montoit à cent mil escus une fois vaillant, si bien qu’il ne luy estoit pas resté deux cens escus de tout ce qu’il avoit, ayant esté contrainct pour obvier à la pauvreté d’aller prendre la croix à Malte, et se faire chevallier en l’aage de quarante ans, pour avoir au moins de quoy se pourvoir, et avoir sa vie assignée pour la fin de ses vieux jours. Je vous laisse à penser s’il n’y a pas là de l’abus et de la grand’ misère. Car combien que vous réparez vostre honneur et sauvez vostre vie, vous l’achevez apres avec une grand’ pauvreté et indigence, et toutesfois