‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 177 sur 270 · Christophe de Thou · texte numérisé non relu

Christophe de Thou

DISCOURS

thime amy de Millaud, et qui estoit grand favory du roy, se déclare son ennemy mortel, le mesprise, le menace de luy nuire où il pourra. Je sçay bien ce que je luy en dis un jour, car tous deux estoient mes grands amis, et je les voulois accorder, comme le baron m’en avoit donné la parolle, mais point. M. du Gua n’y voulut entendre, et luy dis qu’il le désespéreroit. Il fut en train une fois de le faire appeller, mais il ne le fit pour des raisons que je ne diray pas, et que ce ne fust esté son plus grand expédient ny le plus seur. Par quoy ayant sceu que M. du Gua luy en brassoit une, il fut contrainct vuider de Paris et de la cour. Au bout de six mois , il vint un soir le trouver en son lict qu’il faisoit diette l, entre au logis avec un de ses gens seullement, en laisse deux à la porte, monte en sa chambre, va à luy, qui le voyant venir saute en la ruelle, et prenant un espieu pour se defï'endre, l’autre l’eut aussitost joingt et avec une espée fort courte et trenchante (aussi en tel cas elle est meilleure que la longue) luy bailla deux ou trois coups et le laissa là pour demy mort, car il vesquit encor deux ou trois heures, disant tousjours qu’un homme en qui il se fioit l’avoit trahy. Pour fin ledict baron , après avoir faict son coup, sort si heureusement du logis et se retira si bien et sans aucun bruiet qu’on n’en soubçonna celluy qui avoit faict le coup que par conjectures, tant il fut faict secrettement, et ne se peut jamais guières bien prouver; mesmes à moy qui luy estois amy inthime ne me l’a voulu

1 . Le lundi 31 octobre 1575, vers les dix heures du soir, suivant l’Estoile. C’était l’heure du souper. — Voyez tome V, p. 354.

SUR LES DUELS

confesser. Voylà le brave M. du Gua tué, brave certes estoit-il en toutes générositez et vertus, ainsi que j’en parle en mon livre des Colonnels et maistres de camp, qui sont estez en France despuis leur première institution1. Ce brave Gua doncquos fut tué parmy ses compaignies des gardes, parmy ses capitaines et soldats, et à cinquante pas, quasi à la veue de son roy, qui le chérissoit comme il le méritoit certes, sans qu’on s’en apperceust jamais; qui fust estimé â la cour un cas estrange et inoui. Pour faire fin, il faut donner ceste réputation au susdict baron, que c’a esté un terrible et déterminé exécutteur de vangeances. On l’accusa aussi d’avoir tué Montraveau le jeune, frère de M. de Clermont d’Amboyse (mais cela ne se peut guières bien prouver), car il fut tué dans des bois et garesnes de Nantouillet, d’autant que ces deux maisons n’estoient de longtemps bien ensemble. S’il eust vescu, il en vouloit tuer encores deux que je sçay bien, que, je croy, ne regrettèrent guières sa mort. Aucuns de ses ennemis n’ont point approuvé ces façons de meurtres, et l’ont voulu taxer qu’il n’estoit propre pour les apels et pourquoy il ne s’en aydoit. J’en ay dict des raisons cy-dessus. Toutesfois il monstra bien à sa mort qu’il estoit et pour l’un et pour l’autre, et si l’ay veu en apeller aucuns et d’aucuns estre apellé, qu’il ne reffusa jamais homme, mais il fut accordé, et ne faut doubler nullement de ses valleurs; car un homme de bas cœur ne fit jamais ce qu’il a faict, et eust faict encor sans sa mort.

Or c’est assez parlé de luy; que si je pouvois

\ . Voyez plus liaut, p. 206.

DISCOURS

l’immortaliser je le (crois, tant pour ses mérites que pour la grande amitié qui estoit entre luy et mov, il y avoit quinze ans, et tousjours bien nourrie et entretenue par bons offices; aussi nous appellionsnous frères d’alliance.

Je sceus, un jour après, sa mort, à Estampes, en courant la poste, venant de chez moy. Que si je fusse arrivé plus tost, je ne luy eusse pas conseillé de sc battre aux champs, car on se vouloit deffiûre de luy, ou en quelque façon que ce fust, et possible s’il eust eschapé de ce combat, il fust tumbé en une embusquade qu’on luy avoit préparée , comme j’ay sceu despuis; car il commençoit à estre plus crainct qu’aymé de quelques très-grands et très-grandes; si que ce traict du meurtre de M. du Gua fut estimé de grand’ résolution et asseurance.

J’en vays dire un autre qui ne luy en doit rien, de ce brave feu M. le comte Martinengo, de ceste bonne et brave race des Martinengues, de laquelle cestuy-cy estoit bastard, disoit-on ; mais ce bastard vallut bien deux légitimes sans leur faire tort. Il vint avoir question avec un gentilhomme bressan *, des plus grands de la ville et d’alentour. Après l’avoir longtemps guetté et cavallé, ne le pouvant attraper aux champs, s’estant retiré à la ville de Bresse, il se détermine de l’y aller tuer, et s’estant accompaigné de deux bons soldats déterminez comme luy, entre dans la ville en plein midy, va en la maison de son ennemy, monte en sa chambre, le tue soudainement, descend, se retire (ce n’est pas tout que faire un

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