Le mit en selle
DISCOURS
de telle sorte. Autres disent : il n’y a que de vivre. Je m’en rapporte aux braves discoureurs. L’empereur en sceut le combat et le traict, et voulut von- ledict Sourdeval, et le loua devant tout le monde en sa salle, autant pour sa valeur que pour sa courtoisie honneste et gentillesse, et luy fit présent d’une belle chaisne d’or, pour s’en faire mieux paroistre. Quel crèveeœur à son ennemy vaincu ! Je tiens ce conte de feu M. de Guyse le Grand, qu’y avoit accompaigné monsieur son oncle, et d’aucuns gentilshommes qui estoient lors avec M. le cardinal , et aussi que j’ay veu ledict Sourdeval à la cour fort bien venu et estimé , tant pour ce combat que pour les autres siennes vaillantises faictes aux guerres. Je croy qu’il vit encore, et l’ay cogneu fort famillièrement.
Lorsque le roy Henry II envoya en Escosse feu M. Dessé son lieutenant général pour y porter secours, avec force gallans et honnestes gentilshommes de la cour et de France, y avoit le sieur de d’Ussac ', dict autrement Jurignat, et le capitaine Hautefort, tous deux gentilshommes de Périgord. Ils esmeurenl dispute ensemble et querelle, pour l’amour d’une grand’dame qui estoit là que je ne nommeray point; ils s’assignèrent et s’appelèrent tous deux à l’Isleaux-chevaux, qui est devant le Petit-lict. Ceux qui ont veu le lieu comme moy, sçavent où c’est, où
1 . C'est probablement le gentilhomme calviniste qui, gouverneur de Bergerac, puis de la Réolc pour le roi de Navarre, trahit sa cause par amour pour Mlle d’Atrie et livra la Réole et son château aux troupes de Henri III (1580). Nommé gouverneur de la ville par ce prince, il abjura le calvinisme et fut créé chevalier de Saint-Michel.
SUR LES DUELS
s’y estants faicts passer, se battirent tous deux seuls, si bien que lediet Jurignat demeura fort blessé; mais Hautefort ne le voulut parachever, ains luy permit de repasser l’eau et de se faire penser, et estant guéry, il rappella encores Hautefort jusques à deux fois, et demeura encores blessé comme la première fois, et lediet Hautefort luy usa encores de la mesme courtoisie, jusqu’à ce que l’on les mit d’accord; mais non pourtant qu’ils fussent jamais amis. Quelle fortune d’espée et quel don de courtoisie ! Je croy que lediet Jurignat vit encores, et Hautefort fut tué au voyage d’Allemagne devant Yvoy, brave soldat et capitaine s'il en fut onc (j’en parle ailleurs), grand et inthime amy du feu capitaine Bourdeille mon frère; aussi disoit-on d’eux qu’ils estoient de braves rodomonts de Piedmont, comme estoit Villemaigne et Thais.
Lediet capitaine Bourdeille eut aussi en Piedmont une querelle contre le capitaine Cobios, gentil et brave soldat gascon, et pourtant grands amis auparavant. Ils s’appellèrent sur le pont du Pau à Thurin. La fortune voulut que mon frère blessa Cobios à la main de l’espée , qui lui escbappa aussitost , mais le capitaine Bourdeille pourtant ne lui voulut courir sus, ains luy dist : « Amassez voslre espée, capitaine « Cobios, car je n’ay pas accoustumé de poursuivre « mon ennemy sans ses armes. » Cobios luy respondit : « Je ne gagnerais rien, capitaine Bourdeille, a de l’amasser, puis que je suis blessé en la main, a et ne me serait possible la tenir. » — et Or bien donc, dist le capitaine Bourdeille, le combat est achevé. » Et le prist et le mena soubs le bras à la
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ville pour le faire penser, et attandant sa guérison pour se rebattre; mais M. le mareschal1 2 les accorda.
Bien fut grande une courtoisie qui se list, et trèssignallée, entre deux capitaines du Piedmont, lorsqu’il estoit à nous; lesquels s’estoient fort entr’aymez, ils vinrent à avoir question et s’estans appeliez ils se battirent de telle sorte que l'un blessa l’autre à la mort sans estre blessé, auquel il dit : « Nous avons a estez par trop grands amis pour vous tuer; je vous « prie, contentez-vous de ce qui s’est passé, et relle- « vez-vous pour vous aller faire penser. » L’autre l’en remercia très-courtoisement, mais il luy dist : « Ce « n’est pas tout : faites-moi la courtoisie entière; « pliez- vous le bras, et portez-le en escharpe pour « quelques jours ; au moins qu’il ne soit dict que je « soye esté blessé sans blesser, et qu’il n’y aille point « tant démon honneur, et qu’il y ayt plus de subjectà « ceux qui nous voudront accorder de le faire, si j’en « eschape. » — « Vrayement, dit l’autre, je le veux; » et se souillant un peu le bras du sang de l’autre, il lit la mine et le dist, qu’il avoit esté blessé, mais que ce n’estoit rien, et qu’il voudroit avoir donné beaucoup et que l’autre ne le fust pas plus, lequel pourtant se guérit avec grand’peine; et furent après faicts bons amis comme devant sans peu de difficulté, à cause de ceste légère blessure prétendue, et aussi que l’autre voulut en cela recognoistre l’obligation qu’il luy avoit de la vie. Cette courtoisie est belle, et sur laquelle il y a beaucoup à gloser et à discourir.