Sénateur , magistrat
3. Laurent de Maugiron, lieutenant général en Dauphiné. — Rance, chevalier de l’ordre du roi, colonel des légionnaires de Champagne.
DISCOURS
en suspens jusques à l’advènement dudict roy François II, à la couronne : et pour ce la deffence faillie par la mort du roy Henry, M. de Rance prend l’occasion et se résout de combattre M. de Maugyron, et en demander le combat. M. de Guyse, qui gouvernoit tout pour lors, prie le roy de le leur deffendre et de les accorder : et pour ce les ayant faict venir tous deux devant luy en son cabinet, devant M. de Guyse et autres grands capitaines y appeliez, furent accordez avec un grand esbayssement de force gens, que j’en vis à la cour, d’autant que ledict capitaine Rance avoit un doigt de la main coupée; ce qui fut un grand cas, car un membre oslé et à dire ne se peut pas bonnement réparer par un accord, sinon que l’on ne se batte, ou bien par un autre membre coupé, selon la loy de talion de jadis, membre pour membre, ou par mort, ou grande satisfaction de parolles jusques à quelque forme de pardon; et c’est ce que j’ouys dire une fois audict M. de Guyse, qu’un gentilhomme, pour faire réparation à un autre qu’il aura grandement oflancé, ne se faira point de tort de dire : « Je vous prie me pardonner; » mais en disant ce mot il faut qu’il mette la main sur son espée ou sur la dague, avec une contenance asseurée , qui est autant à dire qu’il use de ce mot pour se soubmettre à une honneste satisfaction; que s’il ne s’en veut contenter, il monstre par sa contenance et façon de la main sur ces armes, qu’il est prest de luy en faire raison par icelles. Il faut bien estre discret à manier ainsi son espée; car de telle façon et contenance altière la pourroit-il toucher, que sa partie s’en esmouveroit; car quelquesfois une mine desdaigneuse pic-
SUR LES DUELS
que bien autant qu'une parolle. Il y a aussi des mots touchant ces pardons, qui portent les uns plus que les autres et grande différence entr’eux, comme de dire simplement : « Pardonnez-moy, » ou bien : « Je vous prie me pardonner, » ou : « Je vous demande pardon» et autres mots tendants à cela, sur lesquels il y a bien à gloser; dont je m’en remets aux grands capitaines à en décider, ensemble à la maxime et proposition dudict M. de Guyse que je viens de dire qu’il tenoit.
Tant y a pour tourner à nostre querelle et accord de M. de Maugyron et du capitaine Rance, le roy les accorda de telle façon que l’on ne la peut bien sçavoir jamais au vray. Les uns en disoient d’une sorte, les autres de l’autre. La plus saine voix estoit que le roy avoit tout pris sur luy, et confirmé l’honneur de l’un et l’autre par belles parolles et la bonne réputation qu’il avoit d’eux et de leur valleur; si bien qu’ils demeurèrent sans aucune tache, et depuis tous deux firent en beaucoup de bons lieux grande preuve de leur vertu et vaillance et de bons services à nos roys, comme fit M. de Maugyron, en l’estât de lieutenant de roy en Daufiné; et M. de Rance, en maistre de camp de dix enseignes et chevallier de l’ordre ; dont ce fust esté grand dommage si ces deux gens de bien se fussent tuez en un combat singulier. En quoy le roy et M. de Guyse procédèrent sagement de les accorder. Si le roy Henry son père en eust faict de mesme à l’endroict de M. de la Chastaigneraye et M. de Jarnac, il eust mieux faict et eust sauvé un brave et vaillant gentilhomme, qui luy eust faict d’aussi bons services en ses guerres,