VI
DISCOURS
comme il en avoit faict au roy François son père, lequel, tant qu’il vesquist, ne voulut jamais accorder ce combat, disant en l’assemblée de son conseil privé appellé pour respondre à une requeste que luy avoit faict mondict oncle pour luy accorder ledict combat, que jamais roy, ny prince ne devoit accorder ny permettre chose dont l’yssue ne pouvoit rapporter aucun bien, comme de ce combat; et pour ce il le rc (l'usa bien aussi pour un’autre raison que je ne dis pas1; mais leur dedandit sur la vie de ne s’entredemander rien, en quelque rencontre et façon que ce fust; et ceste deffence dura près de deux ans, et leur lia si bien les mains, qu’ils ne s’osèrent jamais rien demander, car le roy s’en faisoit estrangement bien accroire sur l’observation de ses loyx.
Il y eut le seigneur Pierre Estrozze, despuis ce grand capitaine, intime amy de mondict oncle, qui luy conseilla de fausser cette deffence et de tuer son homme in ogni modo (c’estoit un conseil italien), et sortir aussitost hors de France, et se retirer à Venise, où il luy présenta trois cens mill’escus qu’il avoit lors à la banque (que despuis il despandit tout pour le service du roy) et qu’il en disposast de la moitié comme il luy plairoit : cependant qu’il laissast passer la collère du roy, tant pour l’amour de la deffence rompue que pource que M. de Jarnac estoit beaufrère de Mme d’Estampes, très-favorite du roy; et aussi que le roy estant sur l’aage, et venant à décliner et mourir, le roy Henry succéder bientost, la grâce seroit aussitost donnée à mondict oncle; et retourné
\ . Brantôme la dit seize lignes plus bas.
SUR LES DUELS
en France, fort favorisé de son maistre, il n’en serait jamais autre chose. Mais jamais mon oncle ne voulut faire le coup, ains tousjours combattre en beau camp et belle guerre descouverte. Après la mort du roy François, on luy en conseilla aussitost de mesmes, et qu’il n’y fit jamais plus beau ; mais il ne le voulut jamais non plus, et eut tousjours son recours à ce malheureux combat.
Sur ces exemples précédens, il faut colliger et notter une chose, que quand un roy, un prince souverain, un lieutenant de roy en une armée ou province, ont faict un commandement et une deffence expresse à deux qui ont querelle de ne s’entredemander rien, ny s’entre-battre sur peine de la vie, si là-dessus le roy, le prince, ou leur lieutenant général viennent à mourir, les querellans sont aussitost exemps de toute deffence, et ont toute plénière liberté de faire ce qu’ils voudront; car deffaillant et mourant l’auteur de la deffence, deffaut aussi et meurt la deffence, si elle n’est renouvellée par le nouveau roy, ou prince, ou général succédant.
Plusieurs exemples en ay-je veu que j’alléguerais. Je me contenteray de cestuy-cy, qui arriva à Orléans après la mort du roy François II ; lequel ayant deffendu à messieurs de Loué et Bueil, bastard du comte de Sancerre1, très-braves et vaillans gentilshommes, de ne se demander rien l’un à l’autre touchant une grosse querelle qu’ils avoient ensemble, la deffence fut très-bien tenue et observée tant que
i. Jean de Laval, seigneur de Loué, mort le 8 octobre 1562, tua Louis de Bueil dans Orléans, en 1560. (Voy. p. 35.)
DISCOURS
le roy, auteur de la deffence, vesquit; mais il ne fut pas plus tost mort que l’endemain bon matin M. de Loué prit l’occasion bien à poinct et vint à assaillir Bueil, et l’estendit mort sue le pavé et se sauva. Il y en eut aucuns qui trouvèrent ce fait estrange, veu les défiances faictes, et que la majesté royalle en estoit offancée; mais les bien raffinez et entendus duellistes les renvoyèrent bien loing, comme je vis, et leur respondirent qu’ils estudiassent leur leçon; car le prince auteur de la deffence estant mort, la deffence n’avoit plus de lieu, et les mains liées se deslioient; que si l’on en eust advisé de bonne heure le roy Charles, et que la deffence fust estée par luy renouvellée, ell'estoit à propos.
U y a pourtant remède à ces deffences qu’ont trouvé jadis les duellistes, d’appeller son ennemy en païs estrange et hors de la subjection et des loix du prince qui vous a faict les deffences; à quoy qui est appellé n’y doit faillir pour son honneur, s’il n’alléguoit des empeschemens très-grands et très-extrêmes, ou que le lieu luy fust suspect, ou que par pauvreté ne peust faire si loingtain voyage et si grande despence (c’est une excuse grande pour un petit compagnon, mais pour un grand point recevable) ou pour autres force raisons qui se peuvent là dessus alléguer. Toutesfois pour le lieu suspect il y a remède, disent les duellistes; car il faut que sa partie luy face donner un sauf-conduict du prince (ainsi que j’en allègue icy un exemple) du lieu du combat et de la retraicte en seureté; et si la partie en faict difficulté et s’excuse de ne luy en vouloir point envoyer, il faut de soy-mesme gaigner par tous moyens
SUR LES DUELS
le prince, et le prier pour luy en envoyer un, ou un de ses principalles trompettes, ou son tambour général; ce que le prince par honnesteté et courtoisie ne doit relFuser. Tout cela se faisoit le temps passé, avant que le concilie de Trente fust proclamé et observé; mais aujourd'huy qu’il a vogue en plusieurs régions, cela est deflendu et les combats par luy sont cordez'; mais en France, Angleterre, Escosse, Flandres et aucuns lieux d’Allemaigne, et autres païs où le concilie se cache, tout cela se peut faire comme le temps passé; encore peut plus le prince, qu’est de commettre juges (s’il ne le veut estre) pour mieux accommoder toutes choses et assurances par leurs présences. Il y a pourtant un poinct, que si le prince est suspect et qu’il favorise l’un plus que l’autre, ou bien que l’on aye offancé le prince et forfaict envers luy, et qu’il le recherche de la vie ou de la prison, il s’en faut excuser et fuir cela comme peste. Voilà ce qu’en disent les docteurs, excepté qu’ils ne veulent pas qu’on aille combattre en terre de Mores, de Turcs et infidelles, comme j’ay dict cy-devant.
Disent encore ces docteurs, que si une deffense a estée faicte à deux querellans par deux lieutenans généraux en leurs provinces ou armées, ils peuvent s’en despartir, et venir se battre en autres provinces, ou changer de généraux, car de général sur général la puissance ne s’estend point, ainsi que j’ay ouy dire de deux braves soldats signaliez de Piedmont, lesquels ayant querelle ensemble, M. de Brissac leur ayant commandé de ne se battre sur la vie, son camp