En
SUR LES DUELS. 399
on loue la rodomontade dudict Gensae, aller faire telle allégation d’histoires, comme s’il eust discouru avec quelqu’un de sang-froid, ou qu’il eust beu et faict carous à tous deux, et quand on luy demanda ce qu’il pensoit faire, après estre séparez et sur l’accord, il respondit naifvement : « Et mort-Dieu, je « me voulois faire mettre dans les chroniques. » Sa partie pourtant ne fust pas esté bien faicte, car il avoit affaire à deux mauvais garçons et rudes joueurs.
Je me suis, possible, un peu extravagué en ceste digression, mais elle n’est entrevenue non possible mal à poinct; et pour retourner et abréger, je dis que les Turcs se mocquent fort de nos querelles, combats et tueries. Au combat de feu mon oncle de la Chastaigneraye, parmy la grande et superbe assemblée qu’il y avoit, s’y trouva grande quantité d’ambassadeurs honnorables, voire de toutes parts, et entre-autres celluy du grand sultan Solliman, lequel s’estonna fort, et trouva fort estrange ce combat de gentilhomme françois à François , et surtout d’un favory de roy à un autre, les allant le roy mettre ainsi et exposer en un tel carnage et massacre. Eux ne font pas cela et tout leur poinct d’honneur le tent à bien servir leur prince, et soubstenir et prendre sa querelle en guerre. Nous autres chrestiens nous sommes plus qu’eux, car nous nous sçavons battre en combats singulliers et généraux, et sçavons très-bien faire et l’un et l’autre; en quoy sommes doublement à louer et à n’endurer ny parolles injurieuses ny desmentys, car qui les endure n’est nullement courageux, ny ne peut estre vray noble, comme
DISCOURS
disoit le roy François premier. Les Grecs anciens disoient que ces combats appartenoient aux barbares.
Les anciens braves Romains, ont esté de la mesme opinion que les Grecs et les Turcs, et n’ont nullement approuvé tous ces duels et combats , ny ne se sont enfoncez en nos poincts d’honneur de nous autres chrestiens, ainsi que j’en ay veu discourir à des gens sçavans et grands capitaines, qui ont mis le nez dans les lettres et recherches de ces combats. Nous lisons le combat furieux des Horaces et Cuyraces. Nous lisons bien dans la vie de Marcellus, de Plutarque, qu’il avoit plusieurs fois combattu en camp-clos, et tousjours sorty vainqueur, et force autres de mesmes qui ont combattu. Nous Usons d’un Statvlius, qui avoit combattu vingt-deux fois en duel, et tousjours vainqueur, mais c’estoit d’ennemy à ennemy, d’estranger à estranger, comme Torquatus et Corvinus. Scipion' aussi tua en Espaigne un grand et fort barbare qui l’avoit provoqué.
Nous lisons bien dans Tite-Live *, que ce mesme brave Scipion lit exiber des jeux en Espaigne trèsbeaux, pour les honnorables obsèques de ses feus père et oncle, et pour les rendre plus cellèbres, s’y firent plusieurs combats et battailles singullières ; et entre autres, estant sorty différent entre deux cousins, Ortua* et Corbis, pour certaine jurisdiction, ils se rapportèrent à ce qu’en déciderait l’espée par devant
1 . 11 s’agit de Scipion-Emilien. Voyez Appien , De rebus hispaniensibus, ch. uu, cdit. Didot, p. 54.