‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 207 sur 270 · Voyez César, liv. V, chap. xurv · texte numérisé non relu

Voyez César, liv. V, chap. xurv

2. Quintus Cicéron, frère et non père de l’orateur. L'erreur n’est peut-être pas de Brantôme, mais de l'imprimeur.

SUR LES DUELS

trencliée, et là ou estoit la plus grosse foulle d’ennemys se va jetter dedans à corps perdu. Varennus ne faict non plus que luy du restif, mais le suivit aussitost craignant l’estime qu’on en auroit : ils se meslèrent1 et firent si vaillamment, et se secoururent l’un et l’autre si bien, que nonobstant qu’ils ne s’aymassent guières tous deux, après avoir mis plusieurs par terre, se retirèrent sains et sauves dans les remparts avec une très-grande louange. Ainsi la fortune en tel estrif' et contention les tourna et vira l’un et l’autre, en sortie qu’un chacun d’eux secourut et dellivra son adversaire, sans qu’on peust discerner lequel de prouesse et vaillance devoit estre l’un à l’autre prefFéré. Voilà les mesmes parolles de Cæsar; en quoy me semble qu’il demeure un peu court, pour n’avoir escrit s’ils continuèrent doresnavant plus leurs haynes et contentions, ou s’ils demeurèrent amys.

Il arriva un pareil traict entre deux jeunes seigneurs, l’un seigneur de Candalle*, et l’autre seigneur de la Chastaigneraye l’aisné, mon oncle, au voyage de M. de l’Autrec vers le royaume de Naples. Ils vinrent avoir querelle ensemble, et leur général ne les peut pour le coup accorder. Advint que l’assaut de Pavie se donne où tous deux y allèrent bravement, car ils estoient très-braves et vaillans, le seigneur de Candalle avec sa picque et son espée au costé, le seigneur de la Chastaigneraye avec une rondelle et

1 . Se mêler , se jeter dans la mêlée. — 2. Estrif, querelle.

3. Gaston de Foix, comte de Candalc. — Charles de Vivonne, seigneur de la Chastaigneraie, frère aîné de François de Vivonne.

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DISCOURS

son espée en la main. La fortune voulut qu’en combattant vaillamment l’espée de mon oncle se rompit, et demeure désespéré, ne pouvant nuire à son ennemy. Quoy voyant le seigneur de Candalle, qui combattoit près de luy, tire son espée aussitost du fourreau et la présente au seigneur de la Chastaigneraye, et luy dist : « Vous êtes trop brave et vail- « lant, monsieur de la Chastaigneraye, pour chaumer « à faute d’armes; tenez, voylà mon espée que je « vous preste, car j’ay ma picque encore entière. « Donnons, mais que tous facent aussi-bien que vous « et moy, nous sommes dedans. » Mon oncle ne refusa point l’espée, mais la prist à grand joye, avec un bon remerciement d’ennemv pourtant à ennemy, ainsi le voulut ceste honneste courtoisie et nécessité de guerre ; et puis combattirent si bien avec d’autres vaillans leurs pareils, que la place en fut forcée et emportée. M. de l’Autrec fut aussitost après informé de ce beau traict, qu’il ne peut assez louer avec ses autres vieux capitaines, et les rendit par ce moyen fort facillement amis, ce qu’il n’avoit peu auparavant, car Us estoient tous deux envieux l’un de l’autre, tous deux de haute maison et grand’part ; car si la maison de GrUli et Candalle appartenoit à des plus grands de la France, celle de Bretaigne, de Vivonne et de la Chastaigneraye, ne leur en cède en rien : cela est aisé à prouver et à comparer ensemble. Tous deux estoient braves et vaillans, et tous deux hauts à la main, qui ne vouloient céder d’un poinct l’un à l’autre, tous deux poinctUleux, harnieux et scallabreux. Enfin, tous deux se rendirent fort grands amis et grands compagnons de guerre, vivans emprès

SUR LES DUELS

en fort grand’ amitié et privauté, aussi tous deux moururent en mesme guerre et eu mesme siège de Naples, comme j’ay ouy raconter aux miens qui estoient de ce temps. Voilà pourquoy je dis que Cæsar a demeuré un peu manque en la description de ces deux soldats romains, jaloux envieux l’un de l’autre, car ou du tout il les devoit avoir rendu amis, ou d’eux mesmes se dévoient estre réconciliez, ou s’estre entretuez, et par ce, si Cæsar l’eust mis par escrit, l’iiistoire en fust estée plus gentille.

Par cet exemple donc de Cæsar, il est bien aisé à conjecturer, comme les combats et les duels n’estoient guière permis ny usitez parmy les Romains, car s’ils le fussent estez, les deux soldats tant ennemys eussent bientost vuydé leur différent, en deux ou trois coups d’espée, et en un tournemain sans y retourner si souvent. Aussi croy-je que leurs consuls, empereurs et capitaines en faisoient des ordonnances et statuts et deffences de ne venir là, affin qu’ils ne s’y amusassent, et tournassent toutes leurs animositez, poincts d’honneur et vaillances à bien servir leur république, et aussi qu’en tels combats bien souvant se tue-il tel soldat, ou tel capitaine qui, possible, seroit assez bastant pour gaigner une bataille, ou sauver un royaume, dont j’en alléguerois bien des exemples si je n’avois affaire ailleurs. Mais quant à moy, il me semble que les deux soldats romains, sans couver si longuement une haine, eussent mieux faict, toute deffence et service public mis à part , d’entrer au combat et en eussent estez à jamais plus estimez, comme firent ces Horaces et Cuyraces, desquels la mémoire demeura immortelle, tant ils dcsmeslèrent

DISCOURS

si vaillamment leur combat, et si furieusement que (comme disent aucuns qui en ont escrit * ainsi qu’ils alloient au combat, et comme ils revinrent à approcher de trente pas, ils y eurent des uns ausquels le cœur attendrist, et les larmes vindrent aux yeux, d’une telle horreur de s’entretuer les uns et les autres, estans ainsi si proches parens; mais ressongeans après qu’il y alloit du sallut et service public, par paction * faicte, obstant * toute considération, d’une rage cruelle s’entrecoururent les uns contre les autres et se combattirent, que le massacre s’en ensuivit tel, que nous lisons dans Tite-Live. J’ay veu ce combat le mieux représenté que je vis jamais chose, en la Maison de Ville de Lucques, là où vous verrez une furye de combattans paincte dans le visage, qu’il n’y reste rien que la parolle, et en tous six, toutes diverses sortes de postures et de gardes; si bien qu’il n’y reste aussi que le seul mouvement, et croy que nos tireurs d’armes nouveaux d’Italie en ont tiré patron en plusieurs de leurs jeux d’armes qu’ils nous ont appris.

Nous lisons ’ de Marc Anthoyne comme il deffia Octave Cæsar au combat de sa personne à la sienne, encore qu’il fust plus vieux que luy, mais Octave le reffusa, disant qu’il a voit» assez de diverses sortes et manières de mourir, sans mourir de celle-là. La response certes est vile, et peu digne d’un tel Cæsar et d’un tel monarque. Je m’assure que Jules Cæsar,

1. Voyez. Tite-Live, liv. I, chap. xxv, et Plutarque, Fie de Tullus Hostilius, cliap. xvi.

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