‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 214 sur 270 · Ce livre n’a jamais été écrit · texte numérisé non relu

Ce livre n’a jamais été écrit

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ensemble des paroles et satisfactions qui s’y sont dictes et pratiquées, en quoy du tout je m’en rapporteray aux grands capitaines, et mesmes sur le subject, si les gentilshommes bien qualifiez et capitaines encore bien signaliez, n’ont pas quelque poinct sur les autres que du commun, puisque deux vertus sont plus puissantes qu’une. En voicy un autre conte, et puis plus, mais bien divers aux deux précédens.

Un soldat de la colonelle de M. de Bonnivet, en Piedmont, vint à offenser un tambour du capitaine Sainct-André Le tambour qui estoit brave et courageux (comme j’en ay veu aucuns parmy nos bandes qui sçavoient faire autre chose que toucher la caisse) demande à se battre contre le soldat, et le faict appelles Le soldat le reffuse tout à plat, disant que ce serait un grand reprosche à luy, vieux et signalé qu’il estoit, de se battre contre un tambour, et plusieurs capitaines tenoient cette opinion pour luy; parquoy Sainct-André que j’ay veu très-brave capitaine et gouverneur d’Aigues-Mortes despuis, se radvise d’oster la caisse à son tambour, et luy donne en récompense l’arquebuse à porter, avec remonstrance qu’il luy faict de la faire bien valloir en toutes belles entreprises et rencontres, si qu’il se rende capable soldat pour avoir raison de son ennemy. A quoy il ne fault, car dans trois mois il së fit fort recognoistre, au bout desquels il faict appeller sondict ennemy qui sans

1. Édouard d’Albert, seigneur de Saint- André, chevalier de l’ordre du roi, gouverneur de Nîmes et commandant au Bas- Languedoc, tué à la prise de Nîmes par les protestants le 15 novembre 1369.

DISCOURS

aucune excuse y va, et se battirent et se blessèrent fort bien tous deux. Nos capitaines de gens de pied en peuvent là-dessus dire leur advis.

Il faut maintenant dire un mot d’une dispute que j’ay veu faire et la débattre, à sçavoir si en ces combats d’appels l’eslection d’armes s’y faict et s’y doit faire comme en camp-clos soleranels dont nous venons parler cy-devant. Aucuns disent que si, autres que non ; comme par exemple, un qui est offencé faict appeller celuy qui l’a offencé, et luy mande qu’il l’attend en tel lieu avec telles armes, ou en pourpoinct, ou en chemise, avec l’espée et la dague, ou l’espée et la cappe, à pied ou sur un bon cheval, et une lance ou pistole, armé ou désarmé; ou que ce soit avec autres armes accoustumées on non accoustumées. Il y en a d’autres qui disent que, s’il plaist à celuy qui est appellé, il l’ira combattre, et s’il ne luy plaist, il n’ira point, sinon armé comme il luy plaira, d’autant qu’il n’y a point de confidans, parrains et juges pour ordonner, disent-ils, et décider des eslections d’armes, ny les débattre, comme aux camps solemnels, et faut qu’elles se concertent et s’accordent entre les deux parties, ou par les deux seconds, ou autres, et mesmes faut que l’offencé s’accorde à tout pour avoir raison de son offence; autrement l’offençant lui trouvera une infinité de poinetilles, subterfuges et cavillations pour faire, s’il veut, de grandes remises à se battre. Bien est-il vray que pour son honneur il n’en doit user; car qui offence, il est tenu d’en faire réparation par les armes ou paroles; mais pourtant tçl offencé, s’il estoit estropié d’un bras ou d’une jambe, il se peut accommoder de telles armes

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à son advantage sur son ennemy, qu’il luy plaira, et la raison le veut ainsi, et qu'en nos cours et ailleurs de nostre France, nous en avons veu force exemples, jusques à aucuns se vouloir proposer une coupe pleine de poison, et que toutes les deux parties adverses en beussent chascune la moitié ; d’autres s’offrir marcher tous deux en une chambre pavée de rasoirs, pour se deffaire par ces deux moyens (pas beaux pourtant) aussitost l’un de l’autre. Tant d'autres inventions bizarres et sottes a-on voulu trouver pour se deffaire les uns des autres par des eschapatoires ou autrement, dont je me passeray bien les contes.

Mais bien ay-je veu tenir en nostre cour à des plus braves et vaillans gentilshommes qui y fussent et qui avoient acquis en leur temps grande gloire d’armes, que si quelque mignon nouvellement venu d’Italie et fraisehement esmollu à l’espée par le Patenostrier, ou Hiéronime, ou Francisque, ou le Tappe, ou le Flaman, ou le sieur d’Aymard, enfant de Bourdeaux, gallant homme certes, quand ils vivoient, et que venant à la cour affamé de gloire et d’honneur, et pour en avoir on les vinst à quereller et appeller avec l’espée seule, ou l’espée et la dague, qu’ils ne s’y battroient point, et le combattroient plustost par autres armes qu’ils trouveroient advantageuses pour eux et luy donneroient à songer, et ou monteraient sur un bon cheval et1 une bonne pistoleet une espée ou lance, ou autrement, pour faire passer* leur escrime. D’autres ay-je veu aussi tenir ce poinct, que quand on est offencé par supercherie, on peut com-

i . £t, avec. — 2. Faire passer , rendre inutile.

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battre son ennemy comme l’on veut, mesmes de le tuer d’un canon, si l’on peut. Mais pourtant s’il veut estre si gallant que n’user de telle revanche, mais en cavallier tout gentil et tout noble, que d’appeller l’off’ençant avec armes nobles, communes et esgalles, il ne faut que l’offençant en refluse le combat, autrement il luy iroit grandement et doublement de son honneur pour avoir offencé à l’advantage et en supercherie, et reffuser un honneste et fort chevalleresque combat que l’autre présente en brave et généreux cœur. Il s’en est veu beaucoup d’exemples de ceux qui en ont usé de semblables traicts.

Un autre exemple ay-je veu n’y a pas longtemps d’un gentilhomme qui ayant une parole à demander à un autre, le vint rencontrer et accoster en un chemin et luy demander quelque parole, et le brava fort de paroles bravasches et outrageuses, si bien que l’autre s’en alla avec cela pliant les espaules sans revanche, et dict pour ses raisons, que l’autre estoit monté à son advantage sur un bon cheval adroict et bien maniant, et luy estoit sur un jeune poulain qui ne sçavoit tourner seulement à pas une main. Au bout de quelque temps il songe à en avoir raison, et le faict appeller pour se battre contre luy avec une espée et une dague, et en chemise. L’autre fit dire par son second qu’il l’attendoit avec un bon cheval et une bonne espée, disant par ses raisons, que puisqu’il se plaignoit tant auparavant de quoy il avoit esté bravé de son ennemy monté sur un bon cheval, et luy sur un meschant, qu’il estoit à présumer que, monté de mesmes sur un bon cheval, qu’il fairoit rage, et qu’il ne luy faisoit point de tort de luy présenter le combat

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à cheval, et qu’aussi en tel poinct ils s’estoient entrequerellez. Celuy qui estoit offencé refusa ce combat à cheval, ce qu’il ne devoit faire, selon l’advis de plusieurs; car qui est offencé, il faut qu’en toutes formes et toutes armes raisonnables, il tasche à avoir raison de son offence. Toutesfois luy et son second, après s’estre advisez un peu, dirent qu’ils se battroient à cheval, mais qu’il n’en avoit pas sur l’heure, et pour ainsi le second requiert qu’il luy en fournisse, et en fasse venir deux bons, et en choisira celuy qu’il lui plaira; à quoy respondit l’autre, qu’il n’est vraisemblable que son combattant prétendu n’aye un bon cheval, puisqu’il est riche seigneur et que ordinairement il en a chez luy de fort bons, et en mène avec luy quelqu’un tousjours, et aussi que son second en avoit sur le lieu trois ou quatre; qui estant requis de luy en prester un, le reffusa disant qu’il n’en fairoit rien. Pour quant à luy fournir chevaux et en mettre sur les rangs un couple, et l'autre second les venir visiter et en choisir l’un, c’est un abus; cela ne s’est jamais veu, sinon en combats solemnels, ainsi que j’ay dict par cy-devant, et l’appelle ou l’appellant ne sont nullement tenus de produire ny chevaux ny armes, si ce n’estoit quelques armes extraordinaires que l’un et l’autre proposassent, et qu’ils ne les eussent sur le heu, et pour ce les demandassent ou accordassent terme d’en pouvoir recouvrer, monstrans en cela leurs braves courages pour ne reffuser le combat. Voilà comment il faut qu’ils s’entredonnent chevaux et aimes par concert faict entre eux-mesmes ou leurs seconds en camps solemnels; il faut passer autrement scion

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leurs loin; je l’ay ouy ainsi tenir aux grands duellistes.

Un autre exemple ay-je veu d’un qui appella l’autre en chemise1, avec une espée et un poignard ; l’autre fit responce qu’il ne veut point combattre en chemise ainsi nud, car c’estoit en hyver, et qu'il mourroit de froid, et qu’il se morfondroit et engendreroit un bon rume, un catherre, ou un bon purigi qui lui causerait la mort, et quant à luy qu’il n’alloit point là pour y mourir, mais pour y vivre par emprès, craignant cela plus que son espée. A tout cela il est très-bien receu, et peut fort bien garder son pourpoinct pour son combat; aussi est-ce un abus que de se battre en chemise blanche , mais il faut aussi visiter les pourpoincts s’ils ne sont point plus advantageux les uns que les autres, et s’il n’y a point de fer, ou maille, ou papier collé, et cela peuvent faire les seconds, dont pourtant en est arrivé des inconvéniens par telles visites. Autrement se faict-il en camps solemnels, car si celuy qui a les armes ' propose à l’autre de se battre en chemise, il faut que cela soit et qu’il passe par là.

Deux autres exemples ay-je veu de deux dont l’un estoit malade d’une fiebvre et l’autre qui s’estoit desnoué * un pied. Ils furent appeliez par leurs ennemis, avec une espée et une dague, et à pied. Eux courageux, se faschans de s’excuser à faute de se battre, mandent qu’ils se veulent battre à cheval et une bonne espée : ils y doivent estre receus, ny

t. En chemise, c’est-à-dire sans pourpoint.

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