Ententivement, attentivement
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rière ce Souysse, par cas fortuit, venoit d’arriver un pèlerin aussi tout fraiz, qui s’estoit mis aussi à genoux pour faire sa dévoction.
L’Hespoignol, considérant le baston du pèlerin, et qu’il estoit bon et propre pour faire son coup (pensez qu’il estoit de quelque bon bois de cormier, comme le baston de la croix de frère Jehan dans Rabelais), de sang-froid il prend ledict bourdon d’entre les mains dudict pèlerin, qui luy lascha fort aisément, pensant qu’il n’en deust faire mal, et puis le haussant de toute sa force, donna un coup ou deux sur la teste dudict Suysse qui estoit tout descouvert, et le porta par terre à demy-mort, et luy lit pisser le sang ; et puis, le coup l'aict, rendit de sangfroid ledict bourdon audict pèlerin, avec le petit remerciement, pensez; et, cuydant sortir soudain sur tel escandalle, il fut pris.
Le pape, avant que boire et manger, le fit pendre haut et court devant ses yeux, en la place de Sainct- Pierre, quelque humble suplication que luy sceust faire le théologal pour son nepveu qui luy estoit unique, ny aussi l’ambassadeur d’Espaigne, nv tous les cardinaux espaignolz. Encor dict-on qu’il dist audict théologal que, s’il en avoit autant faict, il le fairoit aussi bien pendre comme son nepveu.
Ainsi finit le pauvre Espaignol, au grand regret, despit et déshonneur des autres Espaignolz qui estoient dans Rome. Certes aussi, la faute estoit trèsgrande. Je n’en diray plus.
Pour sortir donc hors de ma digression, et rentrer dans mon premier propos, M. de Martigues estant faict couronnel à Rouan (car nous avions desjà pris
la place), le roy et son armée vindrent à Paris, que M. le Prince, ayant accuillv ses reistres, vint assiéger ; et, pour leur bien-venue, vindrent dresser une très-belle escarmouche, tant de pied que, île cheval, sur nos gens, qui les receurcnt de mesmes. il est bien vray qu’il y eut quelques gcns-d’armes des nostres qu’ y firent très-mal, et prirent la fuilte fort villainement : sur quoy M. de Guyze arriva, qui assura le tout; et, sans sa venue, il y eust eu un grand désordre. Il estait monté sur son moret, un genct de Naples des meilleurs du monde, qui, avec quelques cinquante gentil/.hommes, donna et arresta sur cul la furie des forces de l’ennemy, conduicte par M. de Genlis, très-brave et hasardeux gentilhomme. Je vis alors M. de Guyze fort en collère contre les gensd’armes fuyardz, et crier par deux fois fort haut : « Ah ! gens-d’armes de France, prenez la quenouille et laissez la lance. » Tout le monde disoit que, sans la présence de M. de Guyse (et que nous le voyons bien à l’œil), l’ennemy alloit fondre vers Saiuct-Viclor ou vers Sainct-Germain. Et de faict, s’ilz y fussent fondus dès le commancement, il eussent faict un grand eschete; ilz y fussent entrez fort aisément, et infailliblement y eussent faict du ravage; car lesdictz fauxbourgs n’estoient encor retranchez, et n’y avoit que ceux de Sainct-Marçaut, Sainct-Jacques et Sainct- Jlichel, où il fit très-beau voir en battaille nos Souysses conduictz par le bonhomme couronnel Furly1, ensemble nostre infanterie françoise menée par leur
t . Guillaume Frœhlich, né à Zurich, mort à Paris le 4 décembre 1562. — Voyez André Thévct, Fies des hommes illustres ,
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couronnel M. de Martigues, qui ce jour fit très-bien, et ordonna son infanterie, et la sceut très-bien et sagement départir où il falloit; et ne faut douter que l’amusement que leur fit nostre infanterie par leurs escarmouches et par un moulin à vent faict de pierre qui est à la porte de Sainct-Jaeques, où M. de Martigues avoit mis une centaine de bons liarquebuziers qui firent rage, arresta ceux de M. de Grammont qui venoient droict à nos tranchées la leste baissée; mais ilz trouvarent là à qui parler.
J’ouvs M. de Guyze louer fort le soir M. de Martigues d’avoir très-bien faict ce jour là, et qu’il pénsoit qu’il fust plus vaillant et hasardeux que sage et prévoyant couronnel ; mais qu’il estoit les deux, et qu’un jour il seroit un très-bon capitaine.
Le siège de Paris s’osta, et après on donna la battaille de Dreux, où mondjet sieur de Martigues fit très-bien et dignement sa charge de couronnel, esr tant à la teste de ses gens avecqu’ une belle et assurée façon, ainsi que son devoir estoit tel. Toutesfois, en ceste batlaille, nostre infanterie de l’advant-garde ne rendit grand combat , pour n’avoir esté trop assaillie, ny avoir assailly : car M. de Guyze, avec sa trouppe de cavallerie, deffit quasi toute celle de l’ennemy ; je dis francoise.
Quand aux lansquenetz, ilz ne rendirent pas aussi grand combat; mais, sur le soir, qu’on pensoit à quatr’ heures avoir tout faict et achevé, l’on aperceut cinq à six cens chevaux sortir du costé d’un
1 1584, p. 414-416, et Zurlauben, Histoire militaire des Suisses, t. III, p. 403. ,
bois, bien sarrez et résolus pour retourner encor au combat; et dict on que c’estoientMM. de La Noue et Auvuret' qui les avoient r’aliez. M. de Guyse les alla aùssitost bravement recevoir; mais il esloil besoing d’avoir de l’barquebuzerie, là où certes M. de Martigues usa d’une très-belle diligence et lit traict de bon capitaine; car à poinct il y arriva, conduicte par M. de Gouas ’, dont M. de Guyze les en loua fort.
Quelques mois après ceste battaille, on alla assiéger Orléans, où M. de Martigues conduisit et ordonna fort bien son infanterie, qui fit très-bien à la prise du Portereau et en un’ infinité d’autres endroictz.
Ce seigneur a faict amples preuves de ses prouesses; et mesmes quand il chargea M. Dandelot, qui estoit beaucoup plus fort que luy, au passage de la rivière de Loyre.
M. de Guyze estant mort à ce maudict siège, et la paix faicte, il falut par les articles que chascun rentrast en ses estatz, charges et dignitez. Par quoy, ce fut à Al. de Martigues à se delfaire de celle de couronnel, ce qui luy estoit grief, car tous les capitaines l’aymoient fort et le prioient bien fort de ne s’en desmettre ny delfaire; mais il falut qu’il passast parlà, car le roy et la reyne mère le voulurent ainsi, et aussi que M. Dandelot, qui n’estoit pas homme endurant, pressoit fort, qui estoit venu à la court à Sainel-Germain pour cela.
Sur quoy il me souvient que, ce jour qu’il s’en
t. Avaray. — 2. Goas (Gouas ou Gouhas), mestre de cao>p.
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desmit, il prit une casaque de livrée d’un de ses gensdarmes, et se pourmena ainsi habillé par la court, salle et chambre du roy et de la reyne ; et quand Leurs Magestez luy demandarent pourquoy il s’estoit ainsi habillé de ceste cazaque, il leur respondit que, puisqu’il n’estoit plus homme de pied ne fantassin, il ne se vouloit plus habiller ny en homme de pied ny en fantassin, mais en gendarme, puisqu’il ne luy restoil autre estât que capitaine de gensdarmes; dont le roy et la reyne et toute la court en rirent fort, le voyant ainsi habillé, et qu’il avoit très-bonne grâce en toutes ses actions; car il avoit eu la moytié de la compaignie de M. le mareschal de Termes, et M. des Cars, très-grand favory du roy de Navarre, en avoit eu l’autre ; et M. de Bellegarde, son nepveu, et qui en estoit lieutenant n’avoit rien eu ; et quicta tout par despit, s’en sentant digne de quelque part. M. de Massez*, qui estoit enseigne, fut lieutenant de Descars, qu’on tenoit pour estre l’un des plus vieux et homme de bien de gendarme qui fusl en France; ainsi le nommoit-on. M. de Boisjourdan, qui estoit guidon, fut lieutenant de M. de Martigues.
Voylà comment il quicta sa charge de couronnel : lequel, à ceste fois, audict Sainct-Germain, avoit grand’envie de se battre contre M. Dandelot, et en départir le gasteau à coups d’espée. Il ne faut point doubter que M. Dandelot ne l’eust bien pris au mot; car il estoit très-vaillant et haut à la main, encor . qu’il battist froid, et ne disoit mot de ce qu’il voyoit
i . Probablement Jean de Béon, seigneur de Massés.
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là faire à M. de Martigues, qui estoit fougueux et battoit chaud. Mais le rov avoit deifendu , sur la vie, qu’il ne passast outre, et qu’il se comportast modestement; car on craignoil fort une seconde révolté des huguenotz, qui fussent estez aises à la faire; car ilz se tenoient fort fiers, et les mains leur démaugeoient. M. de Martigues fut sage et bien obéissant à son roy.
Au bout de quelques temps, M. d’Estampes, son oncle, mourut, et le gouvernement qu’il tenoit de Bretaigne luy fut donné : il l’exerça si bien et si sagement, qu’il en acquist très-grand’gloire sur tout, et se fit fort aymer à la noblesse de là; si bien qu’on luy donna ceste réputation d’avoir eu le crédit de l’avoir faicte sortir hors de son pays, et de l’avoir menée où bon luy sembloit, et despaysée; ce que gouverneur de longtemps n’avoit faict, ny sceu faire.
Aussi la menoit-il au combat bravement, luy tousjours à la teste et des premiers, comme il fit au passage de la rivière de Loyre, où il chargea M. Dandelot et ses trouppes, et en deffit aucunes, encores qu’elles fussent bien plus grandes que les siennes; car toutes les forces de au delà Loyre y estoient toutes assemblées pour venir joindre le prince et passer. Les histoires en parlent assez sans que j’en parle.
Delà, il les mena à la defïaicte des Provançaux, aux battailles de Jarnac et Montcontour, et puis vint mourir au siège de Sainct-Jehan ’, où il fut tué : qui fut un très-grand dommage pour la France, car il luy estoit très-fidelle , et l’eust bien servie despuis à son besoing.
t. Saint-Jean-d’Angely. .
COURONNELS FRANÇOIS. SI
Si je voulois conter par menu toutes ses prouesses, il m’en faudrait faire un livre entier ; mais je m’en déporte, pour la longueur qu’il m’en donnerait, et aussi que, possible, ceux qui me cognoissent et ma race, en le louant par trop (ne disant pourtant que la vérité), me pourraient rejecter pour suspect, d’autant que je luy estois fort proche ; car son grand-père , le conte de Poinctièvre*, et mon grand-père, messire André de Yivonne, séneschal de Poictou et seigneur de La Chastaigneraye, estoient cousins germains, ensemble Claude de Poinctièvre’, cousine germaine, duchesse de Savoye, de laquelle sont sortis et yssus, despuis soixante quinze ou quatre-vingtz ans, les duez de Savoye et de Nemours qui ont estez, ausquelz j’ay eu cet honneur d’appartenir; mais, pour cela, je n’en ay pas mis plus grand pot au fœu, comm’on dict en commun proverbe, pour n’avoir eu d’eux aucun appuy ny fortune ; mais de moy-mesmes me suis poussé, comme j’ay peu, à acquérir la faveur et grâce de mes roys, et quelque peu d’honneur parmy le monde.
Pour en parler au vray, ces grandz princes et seigneurs, quand ilz se voyent en leur grandeur, ilz deviennent si glorieux qu’ilz mesprisent et leurs païens et leurs amis et leurs serviteurs; ausquelz je leur dirais voulontiers ce que dist mon grand-père, M. le seneschal de Poitou, à feu madame la régente’, la-
1 . René de Brosse, dit de Bretagne, comte de Penthièvre, père de Charlotte de Brosse, mère de M. de Martigues.
2. Claudine, tille de Jean de Brosse, comte de Penthicvre, mariée (1488) à Philippe II, duc de Savoie, morte le 13 octobre