‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 246 sur 270 · Qu’il, que cela · texte numérisé non relu

Qu’il, que cela

SUR LES DUELS

« personne à la mienne, et que demain matin me « despouillant de la grandeur et altezze que j’ay, je « vous feray appeller dans la forest, où je vous feray « cet honneur de me battre à vous, et par ce n’y « faillez; autrement je vous tiendraypour un parleur « et mesdisant, que vous estes, et non pour un vail- « lant. * Besigny ne sçachant que luy respondre, dist : a Monsieur, je vous suplie me pardonner; je n’y « pensois pas; je vous suis très-humble serviteur, » ets’ostadelà. Tæ lendemain Monsieur l’envoya apeller par M. de Vins, qu’il n’eust à faillir de se trouver au bois, mais il fut conseillé de prendre la poste et s’en aller au voyage de la Morée avec M. du Mayne, que fit Dom Joan d’Austrie, où il acquit beaucoup de réputation ; car c’estoit un fort vaillant et brave gentilhomme, et après tourna à poinct au siège de la Rochelle, là où Monsieur le receut en grâce mieux que devant, et n’en fut pour cela mésestimé. Si luy garda-il bonne pourtant après (je le dirois bien); car le morceau estoit trop gros pour luy à digérer, et Monsieur de l’autre costé fort estimé de la belle offre qu’il faisoit à l’autre. Tout cela est bon à tous ces grands à jouer ces mystères.

Un de ces ans, en la cour de nostre roy , le bal se tenant, le seigneur de Givry, gentil cavallier certes et fort accomply, ainsi qu’il avoit pris mademoiselle de Grantmont1, pour la mener dancer la volte, voicy M. de Soissons’ qui la luy prend et la mène dancer.

1. Catherine de Gramont, mariée à François de Caumont, comte de Lauzun.

i. Charles de Bourbon, comte de Soissons.

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DISCOURS

Givry falut qu’il laissast sa prise et cédast au prince, en disant seulement : « Monsieur, vous usez en cela « du privilège de prince. » Après le bal finy et qu’on se retiroit, Givry qui se disoit un peu serviteur de ladicte demoiselle de Grantmont, ainsi qu’il la conduisoit soubs le bras en sa chambre, M. de Soissons luy voulant quelque maltallant d’ailleurs aussi, ce disoit-on, derechef vint et prinl ladicte demoiselle. Givry luy dist : « Monsieur, vous croirez s’il vous « plaist que je ne l’endurerois de mon pareil, que « nous ne vinssions aux mains. » M. de Soissons luy dit : « Givry, quand vous voudrez je me dévestirav « de ma grandeur, pour vous en donner du plaisir ic au Pré-aux-Clercs qui est ouvert à tout le monde.» L’autre luy respondit : « Monsieur, puisque vous me « voulez faire cet honneur, je l’accepte, et sera lors- « qu’il vous plaira me commander. » Voilà ce qu’on en disoit à la cour. Le lendemain au matin l’un et l’autre estoient prests pour faire leur partie sans que le roy le sceust, qui leur envoya faire la delfence, trouvant fort mauvais de quoy M. de Givry avoit accepté le combat, ce dist-on; et d’autres disoient que, puisque M. de Soissons luy avoit faict ceste honorable offre, ne pouvoit moins faire que de l’accepter pour le plus haut comble de sa gloire. Dont en cet exemple faut louer grandement M. de Soissons et sa générosité, en voulant s’abaisser de sa qualité, pour monstrer la grandeur de son courage.

Or tout ainsi qu’il faut louer ces grands roys et princes de se dévestir de leurs grandeurs pour faire tels honneurs aux petits, il faut advertir aussi aucuns grands qu’ils n’en abusent point, ainsi que du temps

SUR LES DUELS

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du roy Henry II il arriva à M. le prince de la Rochesur-Ion, prince du sang, et brave et vaillant. Estant à la chasse avec le roy, il voulut braver M. d’Andellot, et de paroles et de faict. M. d’Andellot qui estoit haut à la main et peu endurant, ayant mis la main à l’espée, blessa M. le prince. Mais le seigneur de Roches, qui despuis j’ai veu premier escuyer du roy Charles, secondant M. le prince son maistre, blessa M. d’Andellot, et tous deux se cuydêrent tuer, sans aucuns gentilshommes qui suivoient le cerf, et survindrent et le roy et tout, qui I’empescha. Sur quoy il y eut une très-grande rumeur, et les princes du sang tout mutinez et voyant qu’il leur en prenoit autant à l’œil, s’en plaindrent au roy et en demandèrent raison à M. le connestable, qui vouloit soubstenir la querelle de M. d’Andellot son neveu, remonstra au roy publiquement et devant les princes du sangamutinez, si M. d’Andellot avoit tort, il fairoit satisfaction à M. le prince de la Roche, mais aussi s’il n’avoit tort, qu’il n’estoit pas raison que les princes abusassent de leur principauté, laquelle certes leur avoit estoit donnée de Dieu et de nature pour s’en faire respecter et non pour en abuser, ny pour en gourmander les gentilshommes, qui sont chevalliers et gentilshommes comm’eux, et si le plus beau tiltre qu’un prince puisse avoir et porter après sa principauté, est qu’il est gentilhomme; mesmes ce grand roy François ne juroit jamais par foy de roy ny de prince, mais foy de gentilhomme. Les Espaignols mesmes, quand ils se veulent vanter, ils disent que Jura à Dios que semas hydalgos corne el rey, dineros menos : u nous sommes gentilshommes comme le roy.

DISCOURS

« il est vray que nous n’avons pas tant d’escus, » et voilà pourquoi un gentilhomme, quand il est bien gentilhomme, est fort à estimer; cela s’entend bien gentilhomme de race, de valeur et de mérite, de nom et d’armes. Par ainsi M. d’Àndellot, qui estoit conditionné en tout cela, et qui jeune qu’il estoit, avoit cherché l’advanture de guerre en tous lieux de la France, d’Allemagne, d’Italie, d’Ecosse et d’Angleterre, ne debvoit estre bravé ny mené de la façon, comme le cuydoit mener M. le prince de la Rochesur-Ion, s’il eust peu. Dadvantage, outre qu’il estoit gentilhomme ainsi qualifié, il estoit chevallier, non de l’ordre, mais de vraye et noble chevalerie, qui valoit bien autant, quand on l’a vaillamment gaignée, comme l’ordre, d’autant que le nom de chevallier et de chevallerie estoit cent fois plus ancien, voire de temps immémorial, que l’ordre qui n’avoit esté institué que despuis peu par les ducs de Savoye, Bourgogne, Angleterre et France, à l’apétit de quelque humeur je ne sçay quelle qui leur en prist telle, ainsi qu’il se treuve par leurs institutions. Mesmes que nous trouvons dans les histoires de Flandres, que le bon due Philippe instituteur de l’ordre de sa Toison, il voulut que son fils ce brave comte de Charolois fust faict avec son baptesme chrestien et chevallier de son ordre tout ensemble, et receust l’ordre et le cresme tout à coup. Son petit fils Charles V fut faict aussi chevallier de ce mesme ordre en l’aage d’un an et demy, disent les mesmes histoires de Flandres.

Les chevalliers de chevallerie doivent précéder tous autres, et le nom de chevallier a esté le premier entre tous les noms d’honneurs, et quelque tiltre

gradué qui soit; tellement, que quant au nom de la religion, lois et observations d’icelles, toutes choses sont communes, et n’y a différence du plus grand au plus petit, d'autant que ceste religion les rend tous esgaux. à bien faire, et faict aussi esgalle distribution du fruict des œuvres, mesmes que les grands roys et princes souverains, quant au nom de chevailerie, ne sont rien davantage que simples chevalliers, et nul autre chevallier ne leur est inférieur, et aussi que ceste religion de chevailerie a esté dicte pareillement religion d’honneur, et ceux qui en font profession sont dicts chevalliers d’honneur, pour autant que les vertus estant les reigles que l’on doit observer en ceste religion de chevailerie nécessairement suivent l’honneur; comme ainsi soit que ces vertueuses opérations tirent par conséquent avec soy l’honneur en char triumphant. Et pour ce Marcellus, en mémoire de sa victoire, voulut bastir à Siracuse un temple joinct ensemblement à la Vertu et à l’Honneur; mais en estant empesehé par le sacré collège des Pontifes, il fut contraint d’en faire dresser deux : l’un consacré à la Vertu, et l’autre à l’Honneur*,

La Vertu et l’Honneur ont été estimez de l'antiquité pour Dieux très-puissans, et quant à l’Honneur, on le faignoit fils de la Révérence, (ainsi qu’il se treuve en beaucoup de médailles antiques de la religion) pour dénoter que les hommes de la profession d’honneur eslevez hauts par leurs œuvres vertueuses doivent être révérez d’un chascun. Mais pourtant tels chevalliers eslevez en honneur ne doivent point

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