‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 250 sur 270 · I. En · texte numérisé non relu

I. En

SUR JLES DUELS.

« qu’au partir d’iey, je vous couperay bras et jaunit bes, et vous apprendray à me quitter. » T-e soldat, qui avoit fort belle façon, lui respondit fort honnestement qu’il ne luy pensoit tenir tort, et luy estoit serviteur. « Rien, rien, réplicqua l’autre, au partir « d’icy tu ez mort de ma main, » parlant à luy en très-grande colère ; et moy-mesme je le dis à Briagne, (car nous estions bons amis) qu’il se devoit contenter des bonnestes excuses du soldat, et puisqu’il vouloit tant luy demeurer son serviteur. Le soldat comme désespéré s’oste de devant luy, mais non si loin qu’il ne le guette, qu’il ne l’espie, ne le perd de veue d’un seul clin-d’œil; par quoy le bal finy, ainsi qu’un cbascun sortoit, le soldat suivant Briagne d’assez près, le voit en un recoing seul qui pissoit; sur ce prenant l’occasion, tire son espée, luy donne à travers le corps, le tue et s’oste de là. Ce ne fut pas tout; car sans s’estonner, vint à la petite porte du chasteau qu’il trouve si embarrassée de gens qui sortoient à la couslume en foule, que ne pouvant aisément sortir, il se mit à escrier : « Ab ! messieurs, « pour Dieu, laissez-moy sortir viste, car voilà mon « maistre qui s’est blessé en une jambe; il faut que « je luy aille quérir un barbier pour le penser. » {Quelle asseurance !). Soudain le monde s’ouvrit et luy faict place, et sort et eschappe avec telle résolution, qu’onques puis on n’en ouyt nouvelles, si non qu’il s’en alla aux guerres de Flandres, soubs M. de la Garde, où il lit si bien et y acquit une telle réputation qu’il mourut capitaine. J’en sceus ces nouvelles par un autre soldat que j’avais veu aux bandes, qui m’apporta des recommandations de luy,

DISCOURS

et me remercioil de quoy j’avois parlé pour luv si honnestement audict Briagne, quand il le gourmandoit ainsi, encore que je ne l’eusse jamais veu cette fois. Considérez un petit la résolution de ce soldat d’attaquer ainsi son capitaine qui estoit un brave et vaillant gentilhomme, que je regrette bien fort, le tuer en tel lieu de respect, et puis s’esvader de la façon et de l’asseurance qu’il y fit. Voilà cortïment les petits bien souvent ont raison des grands; mais aussi les grands l’ont bien aussi bonne des petits.

Je n’en ay veu un plus beau exemple qu’un que j’ay leu dans les Chroniques de Savoye. Un seigneur de Viry1, gentihomme de Savoye, capitaine des gens de guerre de Savoye, qui avoit esté en la bataille de Tongres’ contre les Liégoys, avec ses troupes savoy ennes; en vertu de quoy le duc Jehan de Bourgoigne l’avoit pris à solde et service, et ses gens et tout. Il devint si insolent pour la bonne réputation en quoy il estoit, qu’il s’alla prendre et esmouvoir contre le bon duc J^ouys de Bourbon ', et luy envoya une deffiance, (ainsi parloit-on alors, comme aujourd’huy deffi solemnel) et ce à son propre et privé nom, comme font les princes d’un à d’autre; ce qui fut trouvé fort nouveau, mauvais et estrange, attendu que ledict Viry n’estoit qu’un simple gentilhomme au prix de ce grand duc de Bourbon. Si

1. Amé de Viry. — Voyez Paradin, Annales de Bourgogne , lir. III, ]>. 563, et Chroniques de Savoie , liv. III, p. 262.

2. Le 23 septembre 1408, les Liégeois qui assiégeaient Jean de Bavière, évêque de Liège, dans Macstiïcht, furent défaits par Jean sans Peur, duc de Bourgogne.

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