‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 254 sur 270 · Antoine «1e Croy, prince de Portien. Il était calviniste · texte numérisé non relu

Antoine «1e Croy, prince de Portien. Il était calviniste

avoir esté choisi le premier et sur tous pour estre ainsi bravé. Aucuns disoient que M. de Montmorency, sçachant ce qui avoit esté passé entre leurs maisons, devoit un peu pallier et laisser passer ce coup, sans en bailler encore nouveau subject de mescontentement. Mais pour fin M. de Montmorency fut trouvé avoir très-bien faict, pour s’acquitter de sa charge, et qu’il ne pouvoit moins faire que de le pousser et le faire reculler aussi bien luy comme un autre et un autre comme luy, ainsi comme on l’a veu en telles presses, que l’on n’est pas maislre de soy et que l’on v perd toute patience.

Mais quant à moy je n’y ay jamais veu roy, prince ny capitaine des gardes, ny homme quiconque soit, qui y ayt eu meilleure grâce et meilleure façon, ny plus grande discrétion que feu M. de Guise le Grand et M. son fils le dernier, des hommes de son temps ; car ils commandoient si modestement et si doucement, ores parlant à l’un, ores parlant à l’autre si gentiment, que par deux ou trois doux mots qu’ils disoient, le monde se reculloil de soy-mesme, se tenoit coy plus cent fois que par une infinité de brailleries, poussemens et impatiences de tous autres.

Pour achever donc le conte de M. de Montmorency et du prince Porlian, cela fut appaisé et accordé par le commandement du roy, sans quoy possible, il s’en fust ensuivy une très-grande et dangereuse conséquence, voire une rigueur de justice du roy qui ne le trouva pas bon; et de quoy j’allègue cet exemple, ce n’est point pour mettre M. le prince au rang des petits et inférieurs, car il estoit d’une très-grande et très-haute et antique maison, et pour

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ce estoit bien en cela esgal à M. de Montmorency, mais la partie estoit fort mal faicte pour luv, d’autant que M. le connestable qui gouvernoit tout, toute la cour branloit pour luy, ainsi que porte la faveur de la cour : si que M. de Montmorency usant et y employant la faveur de son père et la sienne, il fust esté bien plus puissant et fort que ledict prince, et aussi qu’il avoit la raison qui faisoit pour luy, pour n’avoir faict que le devoir de sa charge. Voilà pourquoy ledict prince eouroit grand’fortune, et avoit tort d’avoir voulu braver, bien qu’il fust assez supporté1 de messieurs de Guise. Mais en cela ils n’eussent pu aller contre la raison, et aussi qu’il y avoit un grand roy qui de longue main se sçavoit bien faire authoriser et maintenir les privilèges de sa maison et de sa royauté. Voilà comment lors un chascun discouroit à la cour sur ce subject.

Plusieurs années après, ledict prince fut fort blasmé d’un traict qu’il fit, de quoy oubliant son ancien maltallant contre ledict seigneur de Montmorency, tant pour le polissement que la prison et le procez de sa mère, il rechercha tellement M. de Montmorency, qu’il l’accompagna à l’afront qu’il fit à Paris en la rue Sainct-Denys, à M. le cardinal de Lorraine, et à M. de Guyse dernier mort , qui n’estoit qu’un jeune et foible garçonnet, d’autant que ledict M. le cardinal entroit dans la ville avec sa garde ordinaire d’arquebusiers à cheval, qui marehoit ordinairement avec luy par la permission du roy, despuis la sédition d’Amboise, que je luy vis lors ériger, que le ca-

i . Supporté , appuyé.

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pitaine La Chaucée, gentil soldat certes, menoit comme chef. M. de Montmorency voulut interdire l’entrée audict M. le cardinal avec armes et sa garde, et luy manda par deux fois qu’il le chargeroit s’il s’cn essayoit. M. le cardinal ne laissa pour cela, et entra. Sur quoy M. de Montmorency monte à cheval avecque sa garde et ses amis, et va au devant et le trouve entré, et le charge; dont M. le prince qui l’accompagnoit, sans aucune souvenance des plaisirs passez, fit la première poincte de la charge, où il y eut un grand désordre, et fut contrainct M. le cardinal mettre pied à terre et se sauver dans une maison d’un citadin de la ville; si que possible sans cela fustil esté en danger de la vie, ce dict-on ; car il estoit fort hay à cause de la religion, et avoit là plusieurs huguenots avec M. le prince, qui ne demandoient pas mieux ; j’en parle ailleurs bien au long dans l’un de mes livres*. Ce cas fut trouvé fort estrange par toute la France et surtout à la cour, qui estoit lors en Provence. Je venois lors de la prise du Pignon de Bellys en Barbarie, et de Portugal et d’Espaigne. Je sçay ce qu’en dit le roy et la revne, et les grands qui estoient là, et M. le connestable qui en fut fort estonné, et le roy depescha M. de Rambouillet vers M. le cardinal et M. de Montmorency, qui dirent leurs raisons ainsi qu’ils peurent (dont n’y avoit manque d’un costé nv d’autre), que je dirais volontiers, mais elles allongeraient trop ce discours, et aussi que je les dis ailleurs. M. le prince de Condé, bien qu’il fust chef des huguenots, se sentit luy-mesme fort off'eneé

t . Voyez tome lit, |>. 354 et suiv.

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de cet affront faict à son cousin germain, et en prit l’affirmative, force autres princes aussi et mesmes M. de Monlpensier. Pour fin, parla sagesse et providence de la reyne mère, cela s’appaisa, et n’alla cette contention plus avant1; surtout M. le prince Portian y receut un très-grand blasme pour s’estre ainsi bandé de gayetté de cœur, ou pour sa religion , contre la maison de Guise de laquelle il avoit receu tant de plaisirs et courtoisies, et par sus toutes, trois : la première, l’assistance qui avoit esté faicte à sa mère la comtesse de Senningan, en prison, sa cause et sa délivrance; la seconde, en cette querelle contre M. de Montmorency que je viens raconter; et la troisième* qu’ils luy avoient faict espouser Mlle de Nevers’, l’une des plus belles , honnestes , sages , vertueuses et riches filles de la France, et qui estoit digne d’un plus grand prince que luy, comme despuis elle espousa ce grand M. de Guise. Feu Mme la douairière de Guise ', cette si sage et vertueuse princesse, la nourrissoil par la prière que feu M. de Nevers son père luy avoit faict de la tenir en sa compaignie pour tenir

1. Voyez, dans la collection de Mesmes, ms. 279, P 306, le règlement du roi pour cette affaire, règlement daté de Moulins, le 24 février 1566, et tout à fait favorable au maréchal. Voyez aussi : Discours sur le congé imjiétré par M. le cardinal de Lorraine de faire porter armes défendues à ses gens , et sur ce qui luy advint à l'occasion de cela à son arrivée à Paris, le 3 janvier 1865 (1566). 1565 (1566), in-8°.

2. Catherine de Clèves, comtesse d’Eu, mariée 1° à Antoine de Croy, prince de Porcien ; 2“ au duc Henri de Guise ; morte à Paris le 11 mai 1633 à quatre-vingt cinq ans.

3. Antoinette de Bourbon, femme de Claude de Lorraine, morte le 20 janvier 1583, à quatre-vingt-neuf ans.

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d’elle de sa belle et bonne nourriture et sages vertus. Je l’y ay vetie nourrir, et je sçay que M. le cardinal fut le premier moteur de ce mariage : il luy rendit très-mal là, à l’appétit de sa religion. Il ne devoit point en cet endroit obscurcir sa belle et claire réputation qu’il avoit, par une telle ingratitude; car il estoit de bonne part, de bonne race, brave, vaillant, généreux, adroict et très-accomply prince en tout, magnifique, libéral; mais il se gasta fort là. Moymesme j’en fus autant marry qu’il estoit possible, car je luy estois fort serviteur, et luy m’aymoit autant que gentilhomme de la cour : mais que voulez- vous? c’estoit sa religion qui l’avoit ainsi charmé et offusqué comme d’autres. Feu M. le prince de Condé luy en fit bien la réprimande, comme j’ay sceu, car il avoit espousé sa niepce', et luy seeut bien rcproscher l’obligation qu’il avoit en la maison qu’il venoit offencer mal à propos. Si nous voulons croire la légende de S. Niçoise ’, bastard prétendu de la maison de Guise, il en eut la vengeance deux ans après, ou moins; car par le moyen de Sainct-Barthellemy son bon averlant *, il le fit mourir, et fut fort regretté de plusieurs lionnestes gens de la cour. Pour moy, je luy donne ma bonne part de plusieurs larmes. En ce conte, il y a plusieurs choses à noter et considérer, que je laisse aux bons discoureurs; non-seulement

1. Marguerite de Bourbon, sœur du prince de Condé, était la incrc de mademoiselle de Ncvers.

2. C’est le titre de la première édition de la Légende de domp Claude de Guise. Voy. le chap. xiv : Comment Saint-Burthélenty empoisonna le prince de Porcian ( Mémoires de Condé, in-4“, t. VI).

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