‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 33 sur 270 · Grosserie, chose grossière, mal travaillée · texte numérisé non relu

Grosserie, chose grossière, mal travaillée

Or, M. d’Estrozze, qui dès son jeun’ aage avoit plus aymé l’Iiarquebuz que toutes autres armes de guerre, et surtout l’harquebuz à mesche de Milan , quand il vint à ces premières guerres à avoir sa compaignie, il fut fort curieux à avoir des armes de Milan, et en eut assez : pour le moins la moytié de sa compagnie l’estoit, qui en fut trouvée très-belle et rare, et M. de Guyze la loua fort à la voir. Je sçay ce que luy en vis dire.

Puis après , luy, venant à succéder à la place de Charry, il y observa une fort exacte curiosité et observation; de sorte qu’il pria, voire quasi contraignit tous ses capitaines de n’avoir plus autres armes, tant harquebuz, fournimens, que corselletz de Milan. Et, pour ce, moyenna de faire venir à Paris un fort honneste et riche marchant, nommé le seigneur Negrol, et s’y tenir, qu’en moins d’un rien en fit venir beaucoup sur la parolle de M. d’Estrozze et qu’il les luy fairoit enlever : si bien que ledict Negrol, prenant goustz à ce premier proffit, il en continua l’espace de quinze ou seize années le traffic, qu’il s’y est rendu riche de cinquante mill’ escus , voire davantage.

Tout le différant qu’avoit M. d’Estrozze avec ledict^ seigneur Negrol, c’est qu’il ne faisoit venir les canons si gros et renforcez comm’ il vouloit, quelque lettre de prière qu’il escrist et fist à maistre Gaspard de Milan qui les forgeoit, qui a esté le meilleur forgeur et maistre qui jamais sera ; jusques à ce que, quand nous allasmes à Malte, M. d’Estrozze luy avoit escrit quelques mois advant qu’il luy forgeast quelques deux douzaines de canons, de la grosseur qu’il les devisa,

et que luy-mesmes les iroit quérir là Le bonhomme maistre Gaspard alors s’y affectionna si bien, que, quand nous fusmes arrivez à Milan,

M. d’Estrozze les trouva tous faietz ; et estoient selon son opinion, et en donna à ses amis, dont j’en euz

* une, et la garde encor dans mon cabinet : et soudain le bonhomme maistre Gaspard se mit à en faire si grande quantité , que tant qu’il en faisoit , autant il en vcndoit aux autres François qui venoient après nous, et qui à l’envy de nous autres en prenoient, car nous estions allez et marchez des premiers.

Je ne veux oublier à dire que le bonhomme maistre Gaspard, lorsqu’il vist M. d’Estrozze, ne se peut

* saouler de l’admirer et l’aymer , et tous nous autres, et voulut de tous prendre le nom, disant que tous nous autres le faisions riche pour tout jamais. Je me fusse

» bien passé de dire cecy; mais tel souvenir et parler . * * me plaisent.

Après donc ceste veue, maistre Gaspard continua à forger les canons de ce gros calibre; mais avec cela v si bien forez, si bien lymez et surtout si bien vuy- ., dez, qu’il n’y avoit rien à redire; et estoient très- 4 »seurs, car il ‘ ne faloit point parler de se crever; et

1 . « Il séjourna à Milan tant qu'il eut fait monter douze des *

meilleurs canons d’arquebuse de calibre , qu’il peut choisir, de la façon de maistre Gaspar de Milan (qui avoit réputation pardessus tous les autres), faisant graver sur iccux en lettres d’or cette inscription : Philippe Je Strozzi , maistre de camp de la garde du Hop, qu'il distribua avec les fournimens (et la suite à l’avenant) à quelques soldats choisis de ceux qui l'avoient accompagné jusque là. » [La vie et mort de Philippe de Strozzi, p. 423.)

avec cela, nous fismes faire les fournimens beaux, et la charge grande à l’équipolant.

Voylà d’où premièrement avons eu l’usage de ces gros canons de calibre, que, quand on les tiroit, vous eussiez dict que c’estoient mousquetades; et un cliascun nous admiroit partout où nous passions en Italie, et où nous faisions quelques salves. Mais il ne faut point doubler qu’il y en avoit plusieurs bien mouchez et hallaffrez, et par le nez et par les joues, d’autant que mesprisé et vilipendé estoit celuy grandement qui ne couchast en joue. Si bien qu’il y en eust eu plusieurs bien mouchez d’advantage, sans un honneste gentilhomme , que je ne nommeray point de peur de me gloriffier, qui trouva la façon à coucher contre l’estomach, et non contre l’espaule, comm’ estoit la coustume alors : car la crosse de l’harquebuz estoit fort longue et grossière, et n’esloit comm’aujourd’huy, courte et gentile et bien plus aysée à manier.

La façon espaignolle estoit ainsi courte, mais non si bien apropriée que la nostre, d’autant que cela donna mieux le coup; et M. d’Estrozze le trouva bon, et s’cn accommoda; car il s’y bridoit1 bien quelquesfois, à cause des grosses charges; mais pourtant bien peu souvant, car il estoit des meilleurs harquebuziers du monde et des plus assurez, et tirant de la meilleure grâce.

i . Se brider. « Je ne scay ce que ce mot veut dire, » dit Sainte- Palayc, dans son glossaire manuscrit. Il signifiait : je donner un coup , et le sens de la phrase est que, malgré son adresse, Strozzi recevait un choc du tir de son arquebuse qui. repoussait , comme on dit aujourd'hui.

Estant un jour à Malthe, devisant de ses armes à table, y estant M. le marquis de Pescayre, gé- • néral de l’armée, Jehan- André Dorie, général des gallères, et plusieurs autres capitaines et seigneurs espaignolz et italiens, il leur en fit à tous leçon et les rendit tous estonnez que de son harquebuz il tueroit un homme de quatre cens pas, et leur monstreroit par expériance à un blanc; à quoy il fut prié de toute la compaignie de le leur monstrer : ce qu’il fit avecqu’ une si belle façon et bonne grâce qu’il ne faillit à sa visée, dont tous s’en estonnarent, et mesmes luy estant si grand seigneur, disoient-ilz, « faire ainsi si bravement et si assurément la faction de soldat, et manier si dextrement les armes du soldat et s’v adextrer 1 si gentiment ; ce qu’il sçavoit très-bien faire certes, non qu’il l’eust appris du soldat, mais c’estoit luy qui l’apprenoit au soldat, comme je l’ay veu souvant luy monstrer ainsi qu’il se faloit garber* et se façonner en ses armes pour s’en ayder et en tirer; et prenoit un grand plaisir de les faire tirer, manier leurs harquebuz, voir de quel/ calibres les uns estoient plus grandz que les autres, voir aussi leurs fournimens et leurs charges, aymant fort les soldatz qui avoient et s’aydoient de belles harquebuz et fournimens de Milan, desdaignant ceux qui se faisoient ailleurs, disant qu’en lieu de France jamais ouvrier n’avoit peu attaindre à la perfection de faire bien un fourniment à sa videure ny à sa charge, comm’ à

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