‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 34 sur 270 · S'y adextrer, s’y rendre adroit · texte numérisé non relu

S'y adextrer, s’y rendre adroit

ï. Se garber, probablement se donner bon air; de l’italien ou de l'espagnol garbo, bonne grâce, bonne mine.

COURONNELS FRANÇOIS.

Milan, ainsi qu’il est vray; car le François en toutes armes a très-bien imité l’estranger, fors qu’au fourniment de l'harquebuz. Il approvoit fort les corcellet/ gravez de Milan, et ne trouvoit point que nos armuriers parvinssent à la perfection, non plus qu’aux morrions; car ilz ne les vuydoient pas si bien, et leur faisoient la creste par trop haute.

Mais après, il cria Unit qu’ilz y vindrent; et trouva un doreur à Paris, qui les dora aussi bien ou mieux, d’or moulu, que dans Milan, ce qui fut une grande espargne pour les soldatz : car, au commancement, il n’y avoit morrion ainsi gravé d’or, qui ne coustast dudict Negrot quatorze escuz. Je le peuz dire, pour en avoir achapté plusieurs de luy à tel prix, ce qui estoit trop. Mais après, M. d’Estrozze mit ordre qu’on achaptoit dudict Negrot le morion blanc gravé à bon compte, et puis on le donnoit à ce doreur de Paris, et ne revenoit qu’à huict ou neuf escuz. Du despuis, cela a si bien continué que plusieurs maistres s’en sont meslez à forger, dorer et graver, que nous en avons veu une très-grande quantité en France, et à bon marché. Aussi certes , faisoit-il très-bon alors voir les compaignies françoises, mieux qu’à présent , qui ont quicté les morrions; car, outre que c’estoit une chose fort nécessaire, tant à un assaut de ville à cause des pierres, qu’à des combatz à cause des coups d’espée dont le soldat se garentissoit , eil’estoit très-belle et espouvantable à voir.

Je me souviens qu’à la reveue que Monsieur, nostre général, fit au voyage de Lorraine, à Trove, il se trouva quarante mil hommes à pied françois , tant

de M. d’Estrozze que de Brissac, dont il y avoit dix mille morrions gravez et dorez. Et si n’estoient alors si communs comme despuis. Aussi d’autant trouvaon la veue plus belle et admirable, et faut croyre là-dessus que M. d’Estrozze avoit esté curieux et pressant ledict Negrot de faire provision [de] ces belles armes le plus qu’il avoit peu , avec force beaux corcelletz gravez et bien completz.

C’a este aussi le premier qui a mis l’usage des mousquetz en France , et certes avecqu’ une trèsgrande peyne, car il ne trouvoit soldat qui s’en voulust charger : mais, pour les gaigner peu à peu, luy- ' mesmes au siège de La Rochelle en faisoit porter tousjours un à un page ou à un laequays; et quand il voyoit un beau coup à faire, il tiroit, ainsi qu’il fil un jour à la première saillie qui fut jamais faicte-là, qui fut à La Font, où le capitaine Sainct-Geniers , guidon de M. de Biron, fut tué, et Le Fouillou, nepveu de La Haye, lieutenant de Poiclou1.

Je vis , et plusieurs avec moy, ledict M. d’Estrozze tuer un cheval, de cinq cens pas, avecques son mousquet, et le maistre se sauva.

Du despuis, il gaigna quelques capitaines entretenus des siens pour en porter; entre autres lurent les capitaines Bèrre, Sainct-Denis, Callais et autres.

Il m’en avoit donné aussi un que je garde encores pour l’amour de luy; dont j’en tirois bien souvant

\ . Jean de la Haye, baron de Couteaux, lieutenant du sénéchal de Poitou, condamné comme criminel de lèse-majesté, le 6 juillet 1375, et quelque temps après tué dans sa maison de la Bégaudière près Poitiers. L’année suivante Henri III réhabilita sa mémoire.

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avec luv; et n’usois point encor de charges de bandollières, mais de nos fournimens seulement; au lieu, d’une nous en mettions deux.

Et si ce brave M. de Guyze estoit en vie, que Dieu » * le voulust ! il en sçaroit bien qu’en dire; car, un jour ainsi que nous estions dans la tranchée auprès de ces masures de pierres au commancement , il nous y trouva ainsi ^que nous en tirions, et me pria de luv prester le mien, car il m’aymoit fort, et qu’il vouloit • essayer d’en tirer ; ce qu’il fit par deux ou trois fois; et s’y pleust fort, me disant plusieurs fois despuis que j’avois esté le premier et la cause de quoy il avoit tiré du mousquet. Je ne veux pas dire seulement de luy; mais s’il plaist à nostre roy d’aujourd’huy se ressouvenir, estant roy de Navarre, audict siège de La Rochelle, la première harquebuz à mesclie dont il tira jamais, je la luy donnay. Je m’en peuz vanter comme chose très-vraye, qu’estoit un’ harquebuz de Milan, fort légère et douce et dorée d’or moulu, que M. d’Estrozze m’avoit donnée pour nostre embarquement de Brouage; et l’en vis tirer souvant et de fort bonne grâce.

Que c’est de la générosité d’un grand, qui veut sçavoir faire toutes choses généreuses, eneores qu’elles ne touchent par trop à son exercice royal! mais pourtant, quel qu’il soit, touchant et apportant en soy de la vertu et de la générosité et de l’addresse, cela sied tousjours très-bien à un grand.

Ainsi, ces deux grandz princes se mirent à manier l’harquebuz à la soldadesque : en quoy il les faisoit beau voir, tant pour faire parestre une grâce gentile et guerrière que pour monstrer au soldat combien

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les grandz honnoroient leurs armes qu’ilz portoieut; ce qui leur rapportait une grand’ gloire et contente- , ment; et, de faict, plusieurs soldatz s’en esjouyrent dès-lors , et s’en tindrent advantagez , voyant ce grand prince M. de Guyze et couronnel tenir en main et en faction ces mousquetz, si bien qu’ilz ne les desdaignarent puis après. Que c’est que de donner exemple, et combien il importe qpe les grandz • les donnent aux petitz ! Et, dès-lors, si M. d’Estrozze en eust eu plusieurs, force soldatz s’en fussent chargez; car j’en vis plusieurs, qui en eurent envie à l’envy, mais il n’en avoit pas une douzaine, de quelques deux douzaines qu’il en avoit faict provision pour nostre embarquement.

Or notez que, tout ainsi que ledict sieur d’Estrozze aymoit les canons de très-gros callibres de l’harquebuz, il abhorroit bien autant ces gros de mousquetz que l’on a veu despuis ; car ilz estaient si gros et si pesans et si desmesurez, qu’ilz estaient insupporta- , blés et irrecepvables partout et fort peu maniables ; mais il les aymoit fort du vray caUibre, ny trop gros, ny trop menu, qui se faisoient à Milan, et duquel s’aydent les Espaignolz.

Je me souviens que quelques temps après que ce grand duc d’Albe passa vers Flandres, et qu’il inlroduiîist le premier et mena les braves mousquetaires, le roy Charles, qui estoit curieux de tout, dist un jour à M. d’Estrozze qu’il falloit, à ceste imitation, qu’il en fist avoir parmy ses bandes, et qu’il avoit commanaé d’en faire à Metz une centaine, et qu’il vouloit que ses gardes les eussent. M. d’Estrozze respondit qu’il fairoit ce qu’il plairoit à sa Magestéê

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Au bout de quelques temps , le roy, après les avoir receuz, non pas tous, les luy monstra; mais c’estoient de longs mousquetz par trop outrageusement, d’autres plus courtz un peu, mais si gros et renforcez qu’il estoit impossible au soldat de le porter et le manier. Si bien que, comm’ il faut avoir mesure en toutes choses, il remonstra au roy qu’il n’y avoit nulle raisQn d’accabler le soldat soubz ce pesant fardeau, mais qu’il en fairoit apporter de Milan de ceux des Espaignolz, qui seroient plus aisez et plus propres : ce qu’il lit; et ce furent ces deux douzaines, pour les premiers que je vis, qu’il fit venir pour l’embarquement de Brouage, dont ce fut la première fois qu’il en accommoda quelques-uns , comme j’ay dict : et despuis se sont usitez et pratiquez parmy les bandes. En quoy du tout en faut sçavoir bon gré à M. d’Estrozze, qui fut le premier qui en fit la première institution et coustume , avec la difficulté que j’ay dict ; et si despuis, nostre soldat, qui avoit entendu la grand’ paye que tiroit le mousquetaire espaignol, et son gouyat pour le porter, vouloit fort participer à telle paye et party; mais, leur ayant monstré la voulonté du roy par ses commissaires n’estre telle, ilz se contentarent d’une paye assez grande et raisonnable.

Voylà comme M. d’Estrozze a accommodé l’infanterie franooise, et à luy seul la gloire est deue. S’il y en a eu quelques-uns qu’y ayent voulu trouver à redire et y augmenter, je m’en raporte à eux ; mais je crov qu’il n’y sçauroit mieux fair e, veu l’amour que portoit ce couronnel à ses armes, et principallement à l’harquebuz; car, n’estant que fort jeune et nourry

enfant d’honneur du petit roy François second, estant M. le Dauphin, oyant dire qu’en Piedmont se faisoit de belles guerres, il se desroba avec deux chevaux seulement et son harquebuz de Milan à l’arçon de la selle; s’y en alla, ayant pour guide le bon rompu Jehan Daist', Allemand, que nous avons veu tant traisner en France, et, despuis peu de jours, pendu à Bloys, ayant eu l’ordre de Sainct-Michel quelques années beaucoup devant, qui luy conseilla, pour faire le voyage, de desrober quelque bassin, couppe et esguière d’argent à madame la maresehalle sa mère* : ce qu’ayant sceu M. le maresehal son

1. Jean d'Estc. * Au commencement de décembre (1580), dit le Journal de l'Estoile , d’Estc , Allemand , chevalier de l’ordre , qui en secondes noces avait épousé la trésorière Allègre (Aligre), fut pendu à Blois par jugement des chevaliers de l’ordre, qui lui firent son procès par lequel il fut convaincu et atteint d’avoir,

$ l’été précédent, pris argent du roy pour aller en Allemagne lever quelques cornettes de reistres pour le service de Sa Majesté; néanmoins étant allé à cet effet, fut trouvé qu’il les avait levées et arrestées des deniers du roy, pour venir au secours du prince de Condé et de ses partisans, tenans la Fère et autres places contre le roy. »

2. Le fait se passa en 1556. Strozzi, qui n’avait que quinze ans, se trouvant sans cesse avec des gentilshommes revenus de l’armée de Piémont, et entre autres avec le chevalier de Batressc, se décida à accompagner celui-ci quand il retournerait en Italie. « Il se résolut de tirer de scs coffres un bassin , esguière , coupe, escuelle, cuiller et autre tel petit mesnage d’argent (qu'il avoit pour son usage, quand il mangeoit quelquefois retiré en son logis) et les faire vendre. Mais ce ne put cstre,si seurcment que son gouverneur n'en eust le vent; qui, pour sou devoir et pour plus honestement et asseurément rompre ce dessein, le fait entendre à la royne. » (La vie et la mort de Philippe de Strozzi, p. 411.)

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père, et le subject pourquoy il l’avoit faict, dist que si ce fust esté pour autre subject que pour celuy-là, qui estoit honnorable et glorieux, et pour voir de la guerre, qu’il l’eust pendu; mais qu’il luy pardonnoit et luy pardonnerait quand il en pourrait prendre d’avantage, mais que ce fust pour uu si valeureux subject.

M. d’Estrozze me l’a conté ainsi ; et après, quand il1 le vist, luy en fit très-bonne chère et s’en mit à rire devant sa mère qui en desirait bien le cliastiment, encor qu’il fust fort sévère de son naturel, et le rabrouast fort.

Il fut fort curieux de le faire très-bien nourrir, et surtout très-bien instruire aux bonnes lettres; et désirait qu’il y sceust autant que luy; car il y estoit très-parfaict , mais pourtant son filz n’y pouvant approcher; si en sçavoit-il assez.

Je luy ay ouy conter qu’un jour, venant donner le bon jour à son père, il luy demanda ce qu’il avoit faict le matin. Le filz luy respondit qu’il avoit monté à cheval, joué à la paume, et puis, comme de besoing, qu’il avoit desjusné. « Ah ! malheureux ! luy « dist-il, faut-il que tu ressasies le corps avant l’cs- « prit? Jamais cela ne t’advienne. Avant toutes « choses, ressasie ton âme et ton esprit de quelque « belle lecture et estude; et, après, faietz de ton « corps ce que tu voudras. »

Yoylà les bons enseignemeiis et nourriture que donnoit ce sage père au filz, dont despuis il s’en est très-bien prévalu ; car, qui sondoit bien au vif le filz,

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