‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 35 sur 270 · Il, le maréchal · texte numérisé non relu

Il, le maréchal

il l’eust trouvé aussi profFond en discours comme en vaillance. Encor que, despuis qu’il laissa les livres pour prendre les armes, je crov qu’en sa vie il n’y a pas consommé une demye-heure de jour à les lire. Il estoit un très-homme de bien.

Il y en avoit la plus grand’part qui le tenoient de légère foy. Ilz pouvoient penser à leur poste ce qu’il leur plaisoit; mais ilz ne luy sondarent jamais bien l’âme. Il n’estoit pas certainement bigot, hypocrite, mangeur d’images, ny grand auditeur de messes et sermons; mais il croyoit très-bien d’ailleurs ce qu’il faloit croyre touchant sa grand’ créance; et, outre cela, il n’eust pas voulu faire tort à autre pour tout l’or du monde. S’il jasoit et gaussoit quelquesfois qu’il estoit en ses gouguettes, mesmes pour le purgatoire et l’enfer, il n’y faloit point prendre garde; car, certes,, il croyoit l’enfer, mais non pas qu’il pensast et creust que ce fust, disoit-il, un grand dragon représenté par les painctres, qui ouvrant sa grand’gueule, engloutissoit et avalloil ainsi les âmes pécheresses. Pour fin, il disoit force choses dont il s’en fust bien passé; mais c’estoit plus par jaserie et gaudisserie, que pour autre chose de mal.

Quand à moy, je l’ay pratiqué fort familièrement l’espace de trente ans ou plus; je peux dire qu’on ne luy eust rien sceu reprocher de grossière foy.

Il estoit très-bon François et point ingrat à sa France, qui l’avoit eslevé et nourry. Un jour la reynemère me faisoit cet honneur de m’en ouyr parler et m’en parler aussi; mais entr’ autres parolles, elle me dist ces motz propres : qu’il estoit homme de bien, et très-loyal et bon François. S’il eust vescu, n’eus-

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sions (si croy-je) tant de guerres en France qu’avons eu. Son ambition a esté tousjours de l’oster de la France , et la traisner ailleurs : non qu’il hayst autrement l’Espaignol, encor qu’il en eust quelque subject à cause de la mort des siens, mais il vouloit * . oster le venin et la contagion de la France.

Il estimoit fort la nation espaignolle et surtout les solda tz, et en faisoit grand cas, et louoit fort leurs valleurs et leurs conquestes, et, pour ce, prenoit-il plaisir d’avoir affaire à eux.

Il y a eu force Espaignolz qui luy ont voulu mal, pensant que ce fust leur ennemy mortel. Hz se trompoient, car il ne l’estoit point. Il aymoit trop leur valeur, leur façon de faire, et surtout leur gloire et leur superbetté et leur langage ; et cent fois m’a dict qu’il eust voulu avoir donné beaucoup, et sçavoir parler espaignol comme moy.

Jamais pauvre soldat espaignol ne s’addressa à luy demander la passade, qu’il ne luy ayt donné de bon cœur.

Pour fin, ilz l’ont tué; et se sont esjouys de sa mort, non pour mal, comme j’ay dict, qu’il leur voulut de son naturel, mais qu’il luy plaisoit de faire la guerre à une nation si belliqueuse : il me l’a dict souvant. En son combat naval il fut très-mai assisté. Lorsqu’il vist venir à soy l’armée que conduisoit le marquis de Saincte-Croix, il eut telle envte d’aller à luy, plustost que le marquis à luy, qu’estant son navire lourd et mauvais voyllier (car c’estoit une grosse liurque 1 de Flandres), il s’en osta et se mit dans un

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