Cares , mines
« faire aecompaigner, craindre et respecter. Et m’es- « tonne que beaucoup de mes petitz sotz fadz princes « de mon royaume, qui font tant des grandz et glo- « rieux, n’y ont jamais aspiré, qui se ruynent et eux « et leurs moyens pour avoir des gens à se faire « suivre, craindre et respecter, au lieu qu’à mes des- « pans et qui ne leur cousteroit rien du leur, ilz a seroient tousjours mieux accompaignez que moy; « et par ainsi espargneroient le leur pour l’employer « mieux à mon service. Je ne sçay s’ilz le font pour « craindre, ou pour espargner leur peau; car l’estât « est fort hasardeux ; mais pourtant si en seroient- « ilz bien plus heureux, honnorez et respectez; et a sont des petitz sotz qui le desdaignent. »
Je ne sçay si M. d’Espernon avoit pris langue de là ; mais je trouve, et d’autres avec moy, que jamais il ne fit mieux que de se pourvoir de cet estât , qu’il n’a voulu jamais pourtant desmordre, quelque solicitation que le roy d’aujourd’huy luy en aye faict, désirant gratliffier M. de Chastillon; d’autant que le roy disoit que M. d’Espernon ne s’y rendoit pas subject, et qu’il s’amusoit trop aux autres grandz charges qu’il avoit touchant ses gouvernemens. Car, quand tout est dict, le plus souvant qu’il l’a exercé, il estoit, et lieutenant-général et gouverneur et cou ronnel, exerçant tous les estatz ensemble, et s’en acquictant très-dignement avec cela, et vaillamment car on ne luy sçaroit reprocher qu’il ne fust trèsbrave et vaillant, et avec cela fort accomply et uni versel en tout, tant pour la court, pour la guerre, pour affaires d’Estat, pour finances, pour discours, pour gentilesses, pour les dames et l’amour, pour
plaisirs que pour tout ; si bien que ceux qui en voudroient escrire en ont ample matière et bien blanche carte : qu’ilz la noircissent bien s’ilz veulent.
Quant à moy, pour ce coup, je n’en passeray pas plus outre, pour ne luy avoir obligation à n’en dire bien ny mal, si est-ce que sa vertu m’a contrainct de dire cecy en passant. Par quoy je faictz fin à nostre discours de nos couronnelz de France. Et les voylà tous jusques icy, qui sont estez despuis leur première institution.
S’ensuit de parler des couronnelz du Piedmont qui ont estez, lesquelz je déehiffreray le plus briefvement que je pourray, affin de ne traisner tant ceste besoigne, qui possible pourroit ennuyer à plusieurs.
M. de Bonnivet 1 donc, comme j’ay dict , après la cassation et desapoinctement de M. de Taiz , fut faict couronnel des bandes du Piedmont. Encor qu’il méritast beaucoup, une dame luy ayda grandement, et , du temps du rov Henry, un’ autre dame aussi, comme j’ay dict ailleurs. Il estoit très-beau; de sorte que, quand on parloit de luy, on disoit tousjours a le beau Bonnivet. » Il estoit de fort bonne grâce, et tout luy séoit bien en tous ses exercices et actions.
J’ay ouy dire à la reyne mère, qui me faisoit cet honneur de m’addresser quelquesfois sa parolle, que le feu roy Henry a voit esté en sa jeunesse un des meilleurs sauteurs de la court, et mesmes au plein saut, et que nul ne luy tenoit pied que Bonnivet, et
i. François de Gouffier, seigneur de Bonnivet, mort en décembre 1536.
ne se pouvoient vaincre l’un à l’autre de deux doigtz, quelques fois l’un, et quelques fois l’autre, selon que les hommes sont journaliers; et mesmes qu’ilz se plaisoient fort à sauter des fossez de vingtdeux et trois piedz, qu’ilz franchissoient souvant; et ledict Bonnivet s’y fust noyé une fois dans un plein d’eau, sans que le roy son maistre le sauva.
Pour fin il estoit, de son temps, des gallans de la court. Lorsqu’il alla en Piedmont, plusieurs eurent opinion qu’il ne pourroit estre le très-bien venu parmy les capitaines et soldatz, d’autant qu’on le tenoit par trop dameret, et trop plus propre pour la court et les dames que pour la guerre et infanterie. Mais il n’y fut pas plustost qu’il s’y fit bien fort aymer, et gaigna fort le cœur de ses soldatz et capitaines; car il s’y rendit assez famillier et eompaignon : non qu’il leur en laissast passer une seule à ceux qui failloient en leur devoir nv aux ordonnances; car il y estoit fort sévère quand ilz y délinquoient.
Au demeurant, il estoit fort libéral. Il tenoit ordinairement très-bonne et longue table, bien garnye, à tous venans ; c’est ce que le soldat demande : et puis ordinairement cartes et dez, table de couronnel; aucuns disoient table de capitaine.
Il avoit avec luv force capitaines entretenus, et Dieu sçait quelz ! Il eut au commaneement deux membres de sa couronnelle, Villemaigne et Taix , cousins, braves gens et surtout grandz piaffèurs, et mesmes Taix , qui long-temps avoit pratiqué parmy les Espaignolz, et en parloit la langue comme le Gascon, d’où ilz estoient. Cossains me l’a conté ainsi ;
et, pour ce, je luy faisois la guerre quelques fois d’avoir appris d’eux à estre ainsi grand piaffeur et bravasche surtout.
Ce couronnel estoit fort songneux et pressant à faire faire souvant monstre, et très-bien payer ses gens. Aussi ne voyoit-on rien si brave, si bien en poinct, ny si gorgias (ilz usoient de ce mot lors parmy les soldatz du Piedmont); car, quand à leurs armes, elles estoient la pluspart dorées et gravées : pour les accoustremens, ce n’estoit que toutsoye, d’ordinaire.
J’ay ouy dire à un capitaine, qui n’estoit que soldat pour lors qu’aucunes compaignies partirent du Piedmont pour venir en Guienne avec M. le connestable pour la gabelle1, on vist pour un coup au capitaine La Chasse, gentilhomme provançal, cinquante soldatz, qui tous avoient le bonnet rouge ou de vellours, ferré d’or, avec la chaisne au col faisant deux tours, avec le fourreau et l’escarpe* de vellours. Ainsi parloit-on ; car c’estoit une grande chose que d’avoir telle chaussure et le fourreau.
J’ay ouy dire que, pour un premier jour de may, un caporal de la couronnelle, nommé Alebret, comparut le matin à la messe, habillé tout de satin vert, et ses bandes de chausses toutes ratachées de doubles ducatz, d’angelotz et nobles, jusques à ses souliers.
1. C’est-à-dire pour la révolte de la Guyenne au sujet de la gabelle, en 1548.
2. Fourreau. , probablement l’habillement étroit que l’on voit aux soldats dans les gravures du temps. — L’escarpe , comme nous l’avons déjà dit, était une espèce de chaussure.
Aussi j’ay ouy dire qu’en la couronnelle de M. de Bonnivet (car il n’en eu qu’une), il s’y est trouvé quatre-vingtz corcelletz de Milan, tous gravez et dorez, aux enseignes qu’à la teste de la compaignie marchoient MM. de Pienne, les contes de Charny et du Lude, qui tous, pour plaisir, avoient pris l’harqucbuz, et entroient en garde et faisoient la faction, affin d’apprendre en jeunesse pour se faire capables après, ainsi qu’ilz ont estez; et celuy qui m’a faict ce conte, c’estoit un soldat, despuis capitaine, de nostre terre de Bourdeille, qui alors estoit soldat très-signallé de ceste compaignie et fort advantagé, qui faisoit le quatriesme avec ces trois seigneurs.
Bref, il n’y avoit que pompe et gorgiasetté parmy les soldatz du Piedmont alors : si bien que j’ay ouy raconter à plusieurs qui estoient tant courtisans, capitaines que soldatz, que, quand ce grand roy Henry alla faire son entrée parmy toutes ses villes du Piedmont1, qu’ estoit une belle chose aller si loing chez soy, sans passer ny s’engager en terre d’autruy, l’on ny vist rien si brave ny si bien en poinct qu’estoient les capitaines et soldatz qui se trouvoient aux entrées, cliascun en sa garnison pour recepvoir leur roy, qui, bon prince et magnanime et magniffique qu’il estoit, se pleust fort en tel spectacle, et en admira ses gens. Mais M. le connestable, en desdaignant la superfluité par trop grande, le monstra au roy et advisa d’en faire plusieurs retranchemens sur les payes, les abbaisser et gaigner quelques jours sur les mois ; bref, y faire quelques pelitz anierochemens : si bien que