En 1548. Voy. de Thou, liv. V
du despuis on y trouva un peu à redire d’auparavant; mais non pas qu’il y pareust guières; car certainement il a faict lousjours beau voir ces compaignies, et mesmes quand elles vindrent en Guienne pour ceste gabelle, que, passant par la France qu’on n’avoit accoustumé d’en voir de si belles, un chascun en entroit en admiration ; aussi servirent-elles de beaucoup à rendre le peuple rebelle obéyssant à son prince; et M. de Bonnivet les mena tousjours.
Il ne prenoit pas plaisir de voir les querelles et supercheries parmy ses trouppes, et se plaisoit à les accorder, au moins les capitaines; et, s’ilz ne se vouloient accorder et le croyre, il leur permettoit le combat à part ou sur le pont du Pau , ou en quelqu’ autre lieu à l’escart qu’ilz eussent voulu, ou bien luv-mesmes les faisoit battre devant luy, et, aprez s’estre tirez trois ou quatre coups d’espée, du moins ou du plus, comm’ il voyoit estre besoing, et qu’un chascun des eombattans se pouvoit contenter, et aprez mieux s’accorder, soudain mettoit la main à l’espée , et en criant holà , holà et se mettant entre deux, les séparoit : ayant introduict ceste eoustume que, quand on crioit ces ho/às de Piedmont et que c’estoient capitaines d’authoritez, il faloit s’arrester, sur la peine de la vie.
J’ay ouy encor raconter que le capitaine La Chasse, que j’ay cy-devant nommé, eut une querelle contre le capitaine Riolas, gascon, gentil soldat, que j’ay veu despuis suivre M. de Guyze qui l’aymoit fort, et se servoit de luy en fidellilé. (Il fut fort blessé au siège de Rouan.) Leur différant fut à cause de la noblesse.
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Riolas disoit qu’il estoit gentilhomme comme luy. La Chasse luy respondit que certes il estoit gentilhomme, à cause de son espée qu’il avoit au costé, dont il s’en estoit tousjours très-bien prévalu et acquicté; mais avoit ce poinct sur luy qu’il estoit gentilhomme de race, et de l’ espée et tout, dont un chascun ne pouvoit ignorer. Hz ne se peurent sur cela nullement accorder, et fallut qu’ilz se battissent et missent la main à l’espée devant M. de Bonnivet; et, après avoir tiré quelques coups, il mit la main à l’espée, et, criant holà, il les sépara, et puis les mit d’accord. Je sceuz ce conte d’un capitaine de foy.
De réciter les vaillances de ce couronnel, je m’en remetz aux vieux capitaines et soldatz qui ont estez soubz luy. Je diray ce mot , que Paradin , qui a esté de nostre temps, pour le bien louer, dist : qu’un jour il parut sur le haut d’un bastion, estant assiégé dans Saint-Ya *, avecqu’ un bouclier barcellonnois et l’espée au poingt, et y demeura longtemps là planté en contemplant la contenance des ennemis, sans jamais en vouloir bouger, jusqu’à ce que ses gens l’en ostarent*.
1. Santia, pris par les Français en 1554, fut l’année suivante assiégé inutilement par le duc d’Albe.
3. Voici le passage de Paradin, qui ne nous semble pas justifier la boutade de Brantôme : « Pendant ce siège, le seigneur de Bonivet entreprint d’un courage invincible monter sur son bastion avec un bouclier barcelonnois en main, sous lequel il fut longue espace, considérant la contenance de l’ennemy, quelque fouldre d’arquebuzerie qui luy greslast sus sondict bouclier, et ne se vouioit bouger, jusques à ce que ses gens l’en tirèrent par force : qui est acte d'immortelle magnanimité et digne d’un chef
Voylà bien loué un couronnel! Car, et pour cela, et quelle plus grande vaillance y a-il estre en ceste posture et butte, et ne combattre rien, sinon avec l’espée trencher le vent, et faire le moulinet, et crier ça ! çàl On a veu des simples soldatz, voire des pionniers et gouyatz, en faire de mesmes. Voylà pourquoy il y a des gens desquelz vaudroit mieux estre blasmez que louez, tant sçavent-ilz louer mal.
Il eust mieux valu qu’il l’eust loué, en disant, comm’ il s’alla bravement et résolument jetter et précipiter dans ceste place, qui ne valoit guières et ne venoit que fraischement estre fortiffiée , tellement quellement, que le duc d’Albe, ce grand capilaine, avecqu’ une grand’ armée, menaçoit de prendre en deux jours, que d’aller excogiter et descrire ceste nouvelle sorte de louange; comme de vray il le faut louer en cela qu’il s’alla jetter courageusement dans ceste place. Aussi avoit-il avecques luy de très-bons confidans, qu’ estoient Ludovic de Biragues, le capitaine Moret, Calabrois, et Théode Bedaine, Albanois, très-bons capitaines, et des meilleurs capitaines du monde de ses gens de pied , qui certainement firent tous là vaillamment, et monstrarent une belle contenance de recepvoir le grand assaut que leur préparoit le duc d’Albe. Que s’ilz se fussent le moins du monde estonnez, ilz estoient perduz.
J’ay ouy dire et raconter à M. du Gua l’aisné, qui lors estoit dedans, que, tant s’en faut que M. de Bonnivet monstrast le moindre semblant d’appréhen-
gardant une place contre les forces d’un grand empereur. » Con • tinuation de C histoire de noslre temps , 1356, in-fol., f° 425.
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tion, que le jour du grand assaut qu’on attendoit, M. de Bonnivet fit venir derrière le rempart sa bande de violions, qui montoient tousjours à une demyedouzaine (car il n’en estoit jamais despourveu) et les fit tousjours sonner et jouer, tant que l’allarme dura : soubz quel son, et des tambours et troiûpettes, tout le monde se tressailloit de joye , comme s’ilz fussent estez en une salle de bal, et n’avou garde d’appréhender aucune peur. Aussi M. de Bonnivet joua un traict de très-habile couronnel , car il y avoit deux mille François (et Dieu sçait s’il avoit choisy des pires, puisque, comme couronnel, il y estoit à mesmes), outre deux enseignes de lansquenetz et Italiens et chevaux-légers.
Pour fin, M. de Bonnivet a esté un très-gallant et brave couronnel. Il a commandé à des meilleurs capitaines de la France, comme à M. de Montluc et à plusieurs autres. Par-tout où il s’est trouvé, il a tousjours bien faict. J’en ay ouy dire, et en Piedmont et en France, tant de bien de luy, qu’on ne le sçaroit assez louer.
Son malheur pour luy a esté qu’il n’est mort au Piedmont, ny aux factions, où il avoit souvant employé et hasardé sa vie. Ainsi sont mortz un’ infinité de braves capitaines tant du vieux temps que du nostre. Ainsi mourut Pompée, ainsi Cæsar, ainsi Allexandre, bref plusieurs anciens. Ainsi est mort M. de Brissac, général dudict Bonnivet, et soubz qui il avoit bien appris et bien guerroyé. Ainsi sont mortz messieurs de Termes, d’Aussun, Montluc, et un monde d’autres ses contemporains et compaignons de guerre dudict Bonnivet, ausquelz le sort
n’a permis de mourir parmy les battailles et les combatz qu’ilz ont rendu, et les assautz qu’ilz ont enduré, et aux lieux où ilz se sont trouvez.
Ce M. de Bonnivet donc mourut à Sainct-Germain-en-Laye , de malladie , aussi mal visité et en son mal et en sa mort que jamais homme fut ; car ce fut lorsque M. le connestable estoit si desplaisant du mariage de M. de Montmorancy son filz et de madamoyselle de l'ienne1, de laquelle M. de Bonnivet estoit demy-frère , et par ce, M. le connestable n’en voyoit de bon cœur ny la race , ny tous ceux qui le visitaient, et le frère et la sœur, qui, pour quelque temps, à tort fut recluse en un monastère, si bien que mal aisément on la pouvoit voir. Son frère fut vcu et visité fort peu, voire secouru, dont dict-on qu’il mourut autant de regret que du mal , que luy, qui avoit tant bien servy le roy son maistre, à l’appétit de M. le connestable qui l’avoit pourtant aydé à advancer, il n’avoit esté visité de son roy ny de peu de gens de sa court.
Telle a esté sa fin, telle a esté sa mort. M. du Bellay en a faict un très-beau tumbeau en peu de-vers, en latin et françois. On le trouvera en ses poésies latines et françoises *.
1 . La mère de Bonnivet, Louise de Crèvecœur, devenue veuve, s'était remariée à Antoine de 110110)11, seigneur de Picnnes, père de la demoiselle de Picnnes dont il est ici question.