‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 73 sur 270 · En · texte numérisé non relu

En

2. Marc de Chantemerle, baron de la Clayette, gouverneur du Cbarolais.

changée, ou bien corrompue par trop d’oysivetté. Que pleust à Dieu fust-il encor à nous, à peine qu’on y deust remettre les escolles aussi bien que devant ! Je pense qu’il y a des maistres aujourd’huy, qui par bons exercices les auroient bientost redressées. Davantage, quel plaisir seroit-il que d’y voir encor’ en vogue le jargon françois, et la fleur-de lys paroistre? Au lieu que de tant de conquestes que nous avons faictes despuis cent ans en cà, de-là les monts, il ne nous y reste aucunes places où nous y puissions voir aucun escu ny une seulle armovrie de France. Encor ceste noble et loyale ville de La Mirande cmporteelle ce los par dessus toutes de par de-là, où l’on y vovoit le nom françois gravé et les fleurs de lys hautes eslevées par dessus les portes et cantons de la ville, et une garnison de François entretenue et payée aux despans de France soubz le capitaine Lendrevye. Je ne sçay si elle dure encor. Et de tant de villes, chasteaux et places que nous avons tenus en Piedmont, au diable l’une y a-il qui porte ceste marque. Ce n’est pourtant que le pays ne le voulust ny ne le desirast extrêmement. La noblesse s’en tiendroit plus forte, plus fière et plus agrandie, comme elle faisoit alors, se sentant subjecte à un grand roy plutost qu’à un duc. Et la justice, quoy ! se voyant maniée et exercée par un grand parlement semblable à ce grand de Paris et autres de la France, combien la faisoit-il plus beau voir que celle qui est aujourd’huy ! Le peuple, combien seroit-il riche, opulant et remply de finances, qui leur iroient ordinairement de la France comm’ alors que nous le tenions ! Sur quoy je fairay ce petit incidant :

La dernière fois que j’allys en Italie, qui fut en nostre voyage de Malte, passant par Piedmont, j’y vis un changement aussi estrange qu’il estoit possible; car, estant à Turin, je passay par devant la boutique d’un courdonnier qui m’avoit servy là d’autresfois, lequel s’appelloit maistre Blaize, de la Réole, mais acasé1 2 à Turin. Soudain il me vint embrasser; etmoy, contemplant sa bouticque, où il n’avoit qu’un chétif vallet, et luy qui travailloit à de gros soulliers de vasche pour les paysans, je luy dis : « Et quoy, maistre « Biaise, qu’est cecy à dire? Est-ce la boutique que « j’ay veu d’autresfois, où vous aviez d’ordinaire une « douzaine de valletz, les uns plus braves que les au- « très, qui ne travailloient qu’en vellours et toutes a sortes de marroquins et cabrons*? Qu’est devenu a tout cela? Où est ce changement? » Il me respondit seulement, la larme à l’œil, avecqu’un grand souspir : « Hélas ! monsieur, les François n’v sont plus ; . « l’argent de France ne vient plus à nous; aussi « sommes-nous tous pauvres, et ne pouvons plus « faire ce que nous avons faict. »

J’ay bien opinion qu’en foy et conscience si cm demandoit aux Piémontois s’ilz voudraient estre encores soubz la domination françoise, et qu’il ne fùst qu’à crier vive le roy et la France, ilz l’auraient tost faict, et surtout ces belles et gentiles dames piedmontoises, qui, abhorrant les subjectionsque lesmarys et parens italiens imposent à leurs femmes et parentes, seroient fort aises de jouyr de ceste belle liberté françoise qui

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