‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 90 sur 270 · Le 17 janvier · texte numérisé non relu

Le 17 janvier

voulut qu’il en arborast une cornette aux armories de France, à laquelle il vint avoir cet honneur qu’elle marchoit à la droicte. Quelle gloire pour cet ambassadeur et pour sa nation françoise, de tenir tel rang auprès du plus grand monarque du monde !

Après que Tauris, la principale ville de Perse, fut prise, et que le Grand-Seigneur eut à plein jouy de sa victoire, il s’en retourna à Constantinople, et d’Aramont luy demanda congé pour aller faire son vœu au sainct-sépulchre de Hiérusalem ; ce que le Grand-Seigneur très-voulontiers luy accorda; et luy donna gens et genissaires de sa garde pour le conduire assurément. Estant en Hiérusalem, il y accomplit sainctement son vœu, et y demeura quelques jours; et tous ceux de sa trouppe, à son imitation, visitarent ledict saint-sépulchre le plus dévoclieusement qu’ilz peurent, fors le capitaine Barthelomé, lequel estoit pour lors un jeune homme fou, bizzarre, assez libertin et grand dériseur de nos vœuz et de "nos cérémonies chrestiennes ; et pour ce ne fit comme les autres. M. d’Aramont l’en pria souvant d’y aller, mais il promettoit beaucoup, et rien; et en faisoil beaucoup accroyre; enfin, un jour, M. d’Aramont l’en pria et l’en sollicita tant que pour l’amour de luy il y allast, s’il ne le vouloit faire pour d’autre occasion ou subject, et qu’il l’en avmeroit toute sa vie, et qu’il s’en trouveroit très-bien ; ce qu’il fit ; et M. d’Aramont l’y mena luy-mesme, où estant entré, ledict Barthelomé dist qu’il sentit en soy aussi tost l’ame attaincte d’une telle dévoction et religion à son Dieu, qu’il alla oublyer toutes les derrisions qu’il avoit faictes; se prosternant devant son Dieu, fit ses prié-

DigitizëcTbÿ

COURONNELS FRANÇOIS. 181

res et repentances si fervantement, qu’oneques puis il ne sentit de ces erreurs et follies, et remercia cent fois M. d’Àrramont qui estoit cause d’un tel bien pour luy.

Ledit Barthelomé m’a faict ce conte, lequel, encor qu’il fust de bonne humeur et gaillarde, si estoit-il bien changé à ce qu’il avoit esté, comm’ il le disoit luy-mesmes à d’autres qui l’avoient veu, et ne se ruoit plus tant sur la religion ny ses derrisions comm’ il avoit fàict.

Son filz estoit gallant comme luy, et se disoit huguenot; mais quel relformé! Tant y a, que c’estoit un des vaillans jeunes hommes et déterminez qu’on eust sceu voir.

M. de Grillon l’advança en la court, et me le fit cognoistre; et, parce que j’avois cognu et aymé le père, je ne l’appellois que le capitaine Barthelomé, et m’aymoit fort. M. de Bussi le prisoit fort, et se fioit fort à son espée.

Pour tourner encor à M. de Bussi, cest estât de couronnel luy estoit bien deub, car il estoit un trèsvaillant homme; aussi ne faut-il pas qu’un poltron prenne ceste charge, ny aucune de gens de pied, pour bien s’en acquitter au moins; car il y en a force qui l’ont qui ne valent pas grand cas.

Il y en avoit plusieurs qui disoient qu'il se pouvoit faire une riche comparaison de M. de Brissac et de luy, et certes elle se pouvoit en plusieurs choses; mais d’autres croyoient que M. de Bussi ne fust esté jamais si grand capitaine comme M. de Brissac : je m’en rapporte aux raisons qu’on y pourroit alléguer. Pour quant aux vaillances, elles estoient esgalles et

quant à leurs ambitions aussi, qui estoient telles, que s’ilz se fussent trouvez en un mesme temps à une court ou à une armée, jamais ne se fussent accordez, et se fussent trouvez souvant aux mains, ny plus ny moins que deux furieux lions ou hardys lévriers d’attache qui s’en veulent coustumièrement ; aussi n’a-on veu deux Cæsars bien compatir' ensemble. Si est-ce que je ne trouvois pas M. de Brissac si querelleux que l’autre, sinon en matière qui luy importast beaucoup : l’autre pour un rien querelloit.

J’estois avec luy lorsqu’il querella M. de Sainct- Fal à Paris; nous estions chez les commédians, où il y avoit bonne trouppe de dames et gentilzhommes. Ce fut sur un manchon de broderie de jayet* où il y avoit des XX. M. de Bussi disoit que c’estoit des YY : dès-lors il vouloit passer plus outre que de parolles ; mais une dame que je sçay, sur qui* elle avoit puissance grande, commanda de se taire et ne passer plus advant, craignant un scandale arriver si près d’elle, qui luy importeroitde beaucoup. La chose supercéda * jusques au l’endemain, qu’il alla quereller ledict Sainct- Fal en la chambre de sa maistresse, que M. de Bussi avoit fortaymée, et luy avoit conseillé de se remarier, car ell’ estoit vefve. C’estoit madame d’Assigny ',

Page 1