‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 93 sur 270 · Le desgouster, le prendre en dégoût · texte numérisé non relu

Le desgouster, le prendre en dégoût

COURONNELS FRANÇOIS. 185

M. de Bussi demandent tousjours le combat en camp-clos. Je sçay qui luy donna le conseil, qui fut moy, sans me vanter, et d’autant qu’en France il ne se pouvoit donner sans la permission du souverain, qui ne le vouloit jamais, ny la reyne sa mère, pour l’amour du feu roy Henry, son seigneur, qui avoit faict serment de n’en donner jamais, despuis celuy de feu mon oncle. Il fut arresté qu’on iroit à Sedan, où M. de Bouillon donneroit le camp. Je puis assurer que M. de Bussi m’en pria des premiers pour y aller avec luy, car il me tenoit alors pour l’un de ses grand/, amis, cousins et confidans. Enfin tout fut rompu, et le roy voulut résolument qu’ilz s’accordassent ; et, estant venu M. de Bussi devant M. le mareschal de Raiz, il luy dist que le roy luy avoit commandé de l’accorder, et qu’il le faloit. M. de Bussi luy respondit froidement : « Monsieur, le roy le veut-il? je le a veux donc aussi; mais, dictes-moy aussy, mon- « sieur, en accord faisant Sainct-Fal mourra-il? — a Nenny, dist le mareschal. Et pourquoy? ce ne se- « roit pas un accord. — Je ne veux donc point d’ac- « cord, monsieur; car Bussi dict qu’il ne sçaroit « s’accorder si Sainct-Fal ne meurt. » Pour fin, après avoir bien contesté et débattu, l’accord se fit, et ne se demandarent jamais rien plus.

Je croy que le combat en fust esté furieux, car Sainct-Fal estoit un brave gentilhomme; il est vray qu’il estoit jeune, et alors ne commançoit qu’à venir. J’avois oublié à dire que, lorsque M. de Bussi entra dans le Louvre pour faire cet accord, il estoit aecompaigné de plus de deux cens gentilshommes que nous estions. Le roy estoit en la chambre de la reyne.

qui nous vist entrer. Il en porta jalousie, et dist que c’estoit trop pour un Bussi ; et se fascha de quoy l'on n’avoit faict l’assemblée de l’accord ailleurs que léans. S’il fut là bien aceompaigné, il le fut encor mieux au bout d’un mois là mesmes à Paris, où il cuyda estre tué la nuict, sortant du Louvre, et se retirant chez luy, en la rue des Grenelles’, à la Corne-du-Cerf, où il estoit venu loger exprès pour l’amour de moy, où j’estois tout auprès. 11 fut assailly de douze bons hommes, dont j’en nommerois aucuns, montez tous sur des chevaux d’Espaigne qu’ilz avoient pris en l’escurie d’un très-grand* qui leur tenoit la main. Tous chargearent au coup, et tous tirarent leurs pistolletz et en firent une escouppetterie sur luy et ses gens; mais, cas admirable! il ne fut ny blessé ny frappé, ni aucun de ses gens, fors qu’un qui eut un coup de pistollet au bras. Luy soudain commança à songer en soy, voyant que ses gens s’escartoient ; et à la faveur de la nuict , car ses flambeaux s’estolent aussitost estainctz, se retira tout bellement, et approchant d’une porte toute poussée, pourtant s’y voulant tapir aflin que les autres qui le poursuivoient ne le peussent voir, la fortune fut si grande pour luy que la porte ne se trouva point fermée, mais poussée seulement; par quoy il se coula tout bellement dans la maison, et poussa toute la porte, et la ferma très bien sur luy : en quoy il monstra bien qu’il n’avoit faute de jugement ny l'avoit perdu, ny qu’il fust poltron, car en telles choses les poltrons l’y perdent, et ne sçavent nullement leur party prendre

i. Lame de Grenelle-Saint-Honoré. — 2. Henri HI.

COURONNELS FRANÇOIS. 187

pour se sauver, quand la partie n’est pas bien faicte pour eux, ou que la grand’ appréhention et craincte du mal qu’ilz ont leur faict hébetter les sens , qu’ilz ne sçavcnt qu’ilz font, non plus que nyaiz ou enfans ou insencez, ainsi que j’en nommerois bien aucuns * en quoy faut louer M. de Bussi. Dont bien luy servit; car autrement il estoit mort, d’autant que les autres le suivoient et cherchoient à cheval , et par ainsi il esvada. J’estois lors mallade d’une grosse fiebvre tierce, et, ovant ceste escouppetterie , je creus que o’estoit la garde qui estoit là assise, et dis en moymesme que telles gens estoient indiscretz et mal créez de tirer ainsi de nuict. Toutesfois j’envoye sçavoir que c’estoit, car j’ouy une grande rumeur. Mes gens trouvarent M. de Grillon avec cinq ou six de ses gens, et un bon espieu en la main, qui cherchoit M. de Bussi, lequel s’estoit retiré, après que les autres s’en furent allez, chez M. Drou, capitaine des Souysses de Monsieur, où il l’alla trouver, et le ramena à son logis sain et sauve; et m’envoya de ses recommandations, et me manda comm’ il l’avoit eschappé belle.

L’endemain, luy, ayant sceu d’où estoit venu le jeu, commança à braver, à menasser de fendre nazeaux, et qu’il tueroit tout; mais amprès, il fut ad» verly de bon lieu qu’il fust sage, et fust muet et plus doux, autrement qu’on joueroit à la prime 1 avecques luy, car de très-grandz s’en mesloient; et de bon lieu fut adverty de changer d’air et de s’absenter de

\ . Qu'on joueroit à la prime aveequet luy, c’est-à-dire qu’on prendrait les devants, qu’on le préviendrait.

ia court pour quelques jours, ce qu’il fit avecqu’ un très-grand regret ; et ce fut alors qu’il sortit de Paris, très-bien accompaigné d’une belle noblesse et bien montée, car toute celle de Monsieur y estait, à laquelle il avoit commandé expressément de l’aller conduire; et nul gentilhomme de ceux du roy n’v alla, que MM. de Grillon, de Neufvic et moy, encor que j’eusse la fièbre, mais ce n’estoit pas mon jour ; dont le roy n’en fut contant puis après; mais je m’excusay qu’il estait mon parent et mon amy, et mesmes qu’on nous avoit assuré qu’on le vouloit tuer par les rues, où nous pensions nous battre à chasque canton '; à quoy le roy m’excusa fort facilement, car il me portoit lors bon visage. C’estoit le jour des nopces de Chemeraut * que je luy en parfis, à sa première pause du bal , ainsi qu’il menoit la maryée. Je conterois là dessus force particularitez gentiles, mais elles seroient trop longues; si diray-je ceste-cy : c’est qu’ ainsi que nous marchions par cette ville, M. de Grillon, le brave, prit sept ou huict bons hommes avec luy pour marcher debvant, et comme menant les courreurs. Quand il fut à la porte de Sainct-Anthoine , se doubtant que la garde qu’y estoit ne nous voulust empescher la sortie, M. de Grillon faict ferme sur le pont avec deux ou trois , et les autres les advance vers la bacule. Cependant il faict semblant s’amuser à parler à un, à faire bonne mine, en attendant que le gros arrivast et que la

Page 1