‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 10 sur 112 · Coignat, Cognac · texte numérisé non relu

Coignat, Cognac

séjour; et là, plusieurs grandes, belles et honnestes dames du pays les vindrent voir^ et leur faire la révérence, qui toutes furent ravies de voir la beauté de de ceste reyne de Navarre, et ne se pouvoient saouler de la louer à la reyne sa mère, qui en estoit perdue de joie : parquoy elle pria sa fille un jour de s'habiller le plus pompeusement, et à son plus beau et superbe apareil qu'elle portoit à la court en ses plus grandes et magnifiques festes et pompes, pour en donner le plaisir à ces honnestes dames ; ce qu'elle fit pour obéyr à une si bonne mère, et parust vestue fort superbement d'une robe de toille d'argent et collombin à la bouUonnoise , manches pandentes , coiffée si très- richement, et avec un voille blanc, ny trop grand ny trop petit , et accompaignée avec cela d'une majestée si belle, et si bonne grâce, qu'on l'eust plustost dicte déesse du ciel que reyne en terre. Les dames, qui auparavant en avoient esté esperdues, le furent cent fois davantage. La reyne luy dict alors : « Ma fille, vous estes très-bien. » Elle luy respondit : « Madame, je commence de bonne heure à porter « et user mes robes et les façons que j'emporte avec « moy de la court; car, quand j'v retourneray, je ne « les y emportera y point, mais je m'y entreray avec « des cizeaux et des estoffes seulement, pour me faire « habiller selon la mode qui courra. » La reyne luy respondit : « Pourquoy dites-vous cela, ma fille ? car « c'est vous qui inventez et produisez les belle façons « de s'habiller; et, en quelque part que vous alliez, « la court les prendra de vous, et non vous de la « court. » Comme de vray, par après qu'elle y retourna, on ne trouva rien à dire en elle qui ne fust

encor plus que de la court, tant elle sçayt bien invanter en son gentil esprit toutes belles choses.

Geste belle reyne, en quelque façon qu'elle s'habillast, fût à la françoise avec son chaperon, fût en simple escoffion, fût avec son grand voille, fût avec un bonnet, on ne pouvoit juger qui luy siedsoit * le mieux, ny quelle façon la rendoit plus belle, plus admirable et plus aymable, tant en toutes ces façons se sçavoit-elle bien accommoder, tousjours y adjoustant quelque invention nouvelle, non commune et nullement inimitable; ou si d'autres dames à son patron s'y vouloient former, n'en approchoient nullement, ainsy que je l'ay remarqué mille fois. Je l'ay veue quelques fois, et d'autres avecques moy, vestue d'une robe de satin blanc avec force clinquant, et un peu d'incarnadin meslé, avec un voille de crespe tané, ou gaze à la romaine, jette sur sa teste comme négligemment ; mais jamais rien ne fust si beau ; et quoy qu'on die des déesses du temps passé et des emperières, comme nous les voyons par leurs médalles antiques pompeusement accoustrées, ne paroissoient que chambrières auprès d'elle.

J'ay veu souvent contention entre plusieurs de nous autres courtisans : quel habillement luy estoit plus propre et mieux séant, et qui l'embellissoit le plus; enfin chascun en disoit son advis. Quand à moy, pour la parure la mieux séante que je luy ay jamais veue, selon mon advis, et selon d'autres aussi, -ce fut le jour que la reyne mère fit un festin aux Tuilleries aux Polonnois. Elle estoit vestue d'une

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