‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 107 sur 112 · Probablement la reine Marguerite · texte numérisé non relu

Probablement la reine Marguerite

lianne si elle fust peu arrestée en ses amours ; d'autant que c'estoit une très-belle princesse, comme son pourtraict le monstre \ représenté à Sainct- Jehan de Carbonnara à Naples, ainsin que je diray, et aussi qu'elle estoit reyne de grand esprit.

On dict qu'elle ayma, sur tous ses amoureux, Carracciol *. Aussi le fist-elle grand et son grand sénéchal. Au commancement de sa jeunesse, encor' qu'il fût bien gentilhomme, parce qu'il estoit pauvre il se mesla de la plume*, et estoit fîlz d'ung appelle Carracciolo. Le feu prince de Melfe * estoit venu de cest estoq, comme l'on m'a dit à Naples. La première occasion qu'eust jamais la reyne de luy faire entendre qu'elle l'aymoit, fust qu'il craignoit fort les souris. Ung jour qu'il jouoit aux eschetz en la garderobe de la reyne, elle-mesme luy fîst mettre une souris devant luy ; et luy, de peur, courant deçà et delà, et hurtant puis l'un et puis l'autre, s'enfuit à la porte de la chambre de la reyne, et vint cheoir sur elle; et ainsin, par ce moyen, la reyne luy descouvrit son amour; et eurent tost faict leurs affaires ensemble;

1 . On ne le dirait guère d'après les portraits qui sont conservés au Cabinet des Estampes.

2. Jean Caraccioli, secrétaire, puis fovori de la reine Jeanne, fut créé par elle connétable, grand sénéchal, comte d'Avellino, etc Il la gouverna absolument pendant seize ans, mais, lasse de lui, elle laissa s'organiser un complot à la suite duquel il fut assassiné en 1432.

3. De la plu/ne. Il fut d'abord secrétaire de la reine, comme nous venons de le dire dans la note précédente.

4. Celui auquel Brantôme a consacré un article. Voyez tome II, p. 22G.

et amprez ne demeura guières qu'elle ne l'eust faict son grand sénéchal \

Sur ce conte j'en feray ung autre d'une dame de par le monde, et d'ung gentilhomme que je cognois^ Geste dame estoit une fort belle et honneste dame , et de bonne maison, et le gentilhomme aussi. Geste dame estoit fort aymée de ce gentilhomme, qui n'estoit point des plus impertinens ; il la servist longtemps, et se plaisoit fort à contempler sa beauté, car elle Testoit extrême en visage, port et en sa taille qui estoit très-riche. Mais rien que cela ne pouvoit-il veoir; du dehors et du descouvert prou, du couvert et du dedans rien; à quoy ses désirs et affections tendoient si ardamment qu'il en brusloit et mouroit, se persuadant bien que le caché valloit bien autant que le descouvert. Enfin un jour la fortune, qui ayde souvant aux pauvres amoureux, luy fust si favorable qu'ainsin que la dame prenoit à son coucher sa chemise derrière le rideau de son lict, et que l'une de ses femmes la luy donnoit, se présenta sur ledicl rideau une grosse hyraigne ' si hydeuse que rien plus. La dame, qui rien au monde ne craignoit tant de tous les animaux que celluy-là, comme certes il est hydeux, et qui plustost se fust jettée dans le feu que de l'attendre à venir à soy, sort de dessus son lict et de derrière sa courtine, sans autrement songer en soy (et possible le fist elle à poste, comme il est vray *),

1 . Ce récit est pris textuellement de CoUenuccio , f"* 250 v"- 2SI.

2. Probablement Brantôme, — 3. Hyraigne, araignée. k. Cette parenthèse a été ajoutée en marge par Brantôme.

d98 DES DAMES.

ny en Testât où elle estoit ; toute esperdue s'en vint auprès de ce gentilhomme à demye nue, affin de l'en garantir'; à luy, ])ien estonné d'un tel effroy, elle luy dict l'occasion de ceste hyraigne , qui sçavoit bien la hayne qu'elle luy portoit. Mais il ne fust point sot, et ne courut pas à tuer l'iiyraigne, n'estant pas là pour ung HercuUes à faire mourir les bestes, laissant cela à faire à ses femmes ; mais , prenant ce temps, jette ses yeux soudain sur ce descouvert, où il ne veoit rien que beau et digne d'estre aymé et souhaitté. Mais le pis fut qu'il n'en heust autre chose que ceste belle contemplation, qui luy dm^a toujours dans l'âme, maudissant que sa fortune ne fust si pareille comme de ceste reyne à son sëneschal : dont il me semble qu'elle ne debvoit user de ce mistère ; car elle, estant reyne, elle ne debvoit que prendre l'occasion et luy assigner l'heure telle qu'il luy heust pieu, veu que vollontiers ces grandes font et defFont, et se dispensent comme il leur plaist, et aussi qu'à bonne vollonté ne manque jamais de subject ny d'occasion; ainsin que je tiens d'une honneste dame de la court, à laquelle ung jour un gentilhomme luy disant son amour, et qu'il désiroit fort la trouver en ung lieu plus privé et secret que la chambre de la reyne où ilz estoient, la dame luy fist responce : « Trouvez moyen seullement de m'en faire venir « l'envie; ne vous mettez point en payne de trouver « de commodité, car je vous en trouveray assez. » Et par ainsin ceste belle reyne , puisqu'elle en avoit la vollonté, les moyens se présentoyent assez, sans faire

1 . Affin de l'en garantir, c'est-à-dire afin qu'il l'en garantît.

JEHAN?fE II, REYNE DE NAPLES. 199

ces cérémonies; mais possible qu'elle n'y voulût aller à la desbordée, ains aveq' plus de modestie, et ne s'en monstrer desliontée , comme j'en sçay plusieurs qui font ainsin de mesmes.

Or c'est assez paillé d'elle. Touteffois, advant que d'achever je veux parler du beau lumbeau d'elle et de son frère Ladislaus \ qu'elle fist construire pour tous deux avant mourir, que j'ay veu à Sainct-Jehan de Carbonnara à Naples, qui est une fort belle église de religieux, en lieu haut, au bout de la ville. Le tumbeau est dessus Me grand autel, et de beau et fin marbre blanc : tout au haut de la sépulture est ledict Ladislaus tout à cheval, couvert d'un manteau d'azur semé de fleur de lys, une espée au poing, son cheval tout caparrassonné de mesmes ; à ses piedz est escrit en lettre dorée : Dwus Ladislaus.

Dessoubz ceste statue y a ung très-beau sépulchre, et ung roy estandu la face en haut, aveq' forces dames esplorées à l'en tour, et deux petits enfans qui tiennent haussé ung rideau deçà et delà; dessoubz laquelle y a une cornice ' aveq' des lettres d'or un peu mal lisables, dont le commencement est tel : Improba mors fralris^ heu frater ! « Ah ! mon frère ! et méchante mort de mon frère ! » Et plus bas encor' ledict Ladislaus et Jehanne sont assis en leurs sièges royaux, aveq' leur sceptres en la main deçà et delà. La

i . Il y a au Cabinet des Estampes plusieurs gravures représentant les mausolées de Caraccioli et de Ladislas, Voyez le volume Vb(l 17) . Cf. de Saint-Non, Z)e^cr//?//o« du royaume de Naples, tome I, p. 80. Le tombeau de Ladislas fut érigé en 1414.

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