‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 109 sur 112 · I. Deux opuscules inconnus de Brusquât · texte numérisé non relu

I. Deux opuscules inconnus de Brusquât

Dans la vie du maréchal Strozzi (tome II , p. 244 et suivantes), Brantôme a longuement raconté la fortune, les tours et les malheurs de Brusquet, et les renseignements qu'il nous donne sont à peu près les seuls que l'on ait sur ce joyeux bouffon. Il parle, entre autres, d'une lettre fort touchante que Brusquet, chassé de la cour comme huguenot, pillé et ruiné, écrivit de chez Mme de Valentinois à Philippe Strozzi pour qu'il lui fit obtenir de rentrer en grâce auprès du roi. Cette lettre, je n'ai pu la retrouver ; on sera peut-être quelque jour plus heureux que moi : mais en voici une autre adressée par lui à Charles IX, et qui, bien qu'imprimée, est restée jusqu'ici complètement inconnue. J'ai eu la chance d'en rencontrer un exemplaire intercalé dans un manuscrit de la bibliothèque de Zurich, coté 118. C'est un petit in-12 de quatre feuillets intitulé :

Advertissement de Brusquet au Roy de France , touchant les troubles qui sont de présent en France^ pour le fait de la religion, (mdlviii.) — Au milieu du titre est un écusson aux armes de France, sous lequel se lit encore la date de 1568. Il n'y a point d'indication de lieu ni nom d'imprimeur. Au verso du titre on lit ceci :

Nam nec kabet servum, régnât cum cardine fœdo.

Veut dire :

Avec gond ort règne Carnavalet *.

Cette pièce est assez piquante, et le ton plaisant qui y règne ne laisse pas douter un instant qu'elle ne soit bien sortie de la plume de celui dont elle porte le nom. La date de 1568 qu'elle porte deux fois sur le titre rectifie une erreur de Dreux du Radier, qui, dans ses Récréations historiques (tome I, p. 15) le fait mourir en 1562 ou 1563. C'est donc de cinq ou six ans au moins qu'il faut reculer la mort du pauvre fou de Henri II.

L'exemplaire de la bil)liothcque de Zurich est probablement unique : aussi croyons-nous devoir, vu sa brièveté, le réimprimer textuellement ici ; et on nous permettra de saisir cette occasion pour remercier le savant bibliothécaire, M. Horner, de l'inépuisable obligeance qu'il a bien voulu nous montrer pendant les deux mois que nous avons travaillé dans le riche dépôt confié à ses soins.

Brusquet au Roy.

Sire, vostre ancien Bouffon et serviteur de court voit et dit des choses que vous ne voyez et n'oyez pas. Ce (si) vous voyez ce qu'il voit et oit, vous feriez des choses qu'il feroit , s'il estoit en vostre place. Il voit toute la noblesse de France et tous les vaillans hommes en estât de ce (se) manger un matin les uns les autres, qui seroit autant à dire que si vos mains se mangeoyent l'une l'autre, et vous n'y aurez point d'acquest. Les uns les autres dient qu'ils sont tous vos serviteurs et qu'ils veulent vivre et mourir pour vous. Si j'estoys roy, ma femme seroit royne, mais je les manderois tous et les ferois mourir à mon service conti^e

1. Dans l'article consacré au maréchal de Cossé, t. III, p. 85, Brantôme a rapporté , avec une légère variante, famulum au lieu de servum , ce mauvais calembom', qui est probablement de la façon de Brusquet, dont il connaissait peut-être la lettre.

ceux qui me voudroyent faire la guerre et ne donnerois point de passe-temps à nos ennemis de les voir manger les uns les autres.

Car., s'ils se mettoyent tous ensemble, ils vous yroient conquérir la Turquye et tout ce qui vous appartient : et s'ils sont aussi vtiillans contre vos ennemis comme ils sont l'un contre l'autre, ce seroit pour vous faire roy de la moitié du monde.

Je voy et oy ce que dit le pauvre peuple : a Que diable avons- « nous affaire, ne nous ne nos biens, si l'un ne veut aller à la « messe, ou si l'autre ne veut aller au presche ? Qui voudra aller « au diable y aille. Le chemin est assez grand. Cependant nous « sommes ruynez corps et biens.

a Nous sommes sujects du Roy. nous sommes ses enfans. Il <t est nostre père ; nous sommes sa nourriture , ses jardins et ses « vignes, et ne sera plus roy des hommes, mais de gens qui « n'auront vaillant que le cul et les dents ; et quand il voudra « avoir de nous quelque chose, nous luy demanderons du pain à « manger. »

Et pour ce, sire, ayez pitié de ce pauvre peuple, et si vous en avez pitié, après que cecy sera passé, faict et passé, j'ay trouvé un moyen que je vous diray un jour qui sera pour payer toutes vos debtes, et ne vous demanderay pour mon invention ne dix, ne quinze pour cens, mais pour mon invention je vous demanderay seullement un casacquin de drap vert que m'avez promis il y a six moys. Mon bon vivandier, pardonnez-moy si j'ay escrit ce que ne voudrois qui feust, car l'amitié que j'ay en vostre maison et la pitié que j'ay du pauvre peuple de ce m'a fait escrire, et aussi pour ce que quelques fois les fols dient ce que les sages ne veulent dire. S'il y a rien de bon, prenez-le; s'il y a rien de mauvais, pardonnez-moy.

Vostre ancien bouffon, gravelleur, pierreux *, borgne, bossu et manchot, bany de sa poste , sacagé en sa maison , voilé de ses serviteurs , mary de la plus laide et mauvaise teste de femme qui soit en France, et meilleure musicienne.

Au dernier feuillet on lit les vers suivants, assez peu '1 . Ayant la gravelle et la [)ierre.

intelligibles et relatifs à la paix qui venait d'être signée à Longjumeau le 23 mars 1568 :

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