‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 13 sur 112 · Sereineté^ sérénité · texte numérisé non relu

Sereineté^ sérénité

2. Guillaume de Grandrie , seigneur de Grandchamp , ambassadeur en Turquie de 1 S66 à 1 571 . Il vivait encore en mi\rs 1587. Il était bigame, ainsi que le prouve une enquête curieuse conservée dans le dossier de la famille Grandrie au Cabinet des titres.

ce don d'une si riche estoffe, pour la mieux faire valoii' et estimer à la porter, la redonna à Madame, sœur du roy, qui en fit faire une robbe, qui, pour la première fois, s'en para ce jour là, et luy siedsoit très-bien; car aussi de grandeur à grandeur il n'y a que la main ; et la porta tout ce jour, bien qu'elle pesast extrêmement : mais sa belle, riche et forte taille, la supporta très-bien, et luy servit de beaucoup ; car si elle fust esté une petite nabotte de princesse, ou dame d'une coudée de hauteur, comme j'en ay veu, ell' eust crevé sous le faiz, ou bien eust fallu changer de robe, et en prendre une autre. Ce n'est pas toiit : car estant en la procession, marchant à son grand rang, le visage tout descouvert, pour ne priver le monde en une si bonne feste de sa belle lumière, parut plus belle encor en tenant et portant en la main sa palme (comme font nos reynes de tout temps) d'une royalle majesté, d'une grâce moitié altière et moitié douce, et d'une façon peu commune, mais différente de toutes les autres ; que qui ne l'eust jamais veue ny cogneue eust bien dict : «Voylà une « princesse qui en tout va par dessus le commun de « toutes les autres du monde. » Et tous nous autres courtisans allions disans, d'une commune voix hardiment : que ceste belle princesse doibt et peut bien porter la palme en la main, puisqu'elle l'emporte par dessus toutes celles du monde, et les surpasse toutes en beauté, en bonne grâce et toute perfection. Et vous jure qu'à ceste procession nous y perdismes nos dévotions, car nous y vaquasmes peu pour contempler et admirer ceste divine princesse, et nous y ravir plus qu'au service divin, et si ne pensions pourtant

faire faute ny péché; car qui contemple et admire une divinité en terre, celle du ciel ne s'en tient offensée^ puisqu'elle l'a faicte telle.

Lorsque la reyne sa mère l'amena de la court pour aller trouver son mary en Gascongne^ je vis quasy tous les courtizans regretter son despart, comme si une grande calamité leur fust tout à coup tumbée sur la teste. Les uns disoient : « La court est vefve « de sa beauté ; » les autres : « La court est fort « obscure, elle a perdu son soleil ; » d'autres : « Qu'il « faict noir à la court.; il n'y a plus de flambeaux ; » autres repartoient : « Nous avions beau faire que « la Gascongne alors vint gasconner et ravir nostre « beauté, destinée pour embellir la France et la court, « «t Poster du Louvre, Fontainebleau, Sainct-Ger- « main et autres belles places de noz roys, pour la {( loger à Pau ou à INérac, de mesmes bien dissemi( blables les uns des autres ; » d'autres disoient : <( Cela est faict, la court et la France ont perdu la « plus belle fleur de leur guirlandes. »

Bref, on n'oyoit de toutes parts résonner que tels et autres pareils petits mots sur ce départ, moitié de despit, de colère, et lîioitié de tristesse, et encores que la reyne Louise de Lorraine y fust restée, qui estoit une très-belle et sage princesse et vertueuse , de laquelle j'espère en parler dignement à son lieu; mais parce que de longue main la court avoit accoustumé une si belle veue, ne se pouvoit engarder de la regretter, et proférer de telles parolles. Et plusieurs y eust-il qui cuidarent tuer M. de Duras* de despit,

i , Jean de Duras de Durfort,

qui l'estoit venue quérir de par le roy de Navarre son maislre, comme je le sçay. Un de ces ans vindrent nouvelles à la court qu'elle estoit morte en Auvergne, n'y avoit pas liuict jours. Il y eust quelque un qui rencontra là dessus et dict : « Il n'en est « rien, car despuis ce temps il a faict trop beau et « clair au ciel; que si elle fust morte, nous eussions « veu esclipse de soleil, pom- la grand' simpatliie « que ces deux soleils ont ensemble , et n'eussions « rien veu qu'obscurité et nuages. »

C'est assez, ce me semble, d'avoir parlé de la beauté de son corps, encores que le subject en soit si ample qu'il mériteroit une décade : toutesfois j'espère d'en parler encores ailleurs; mais il fault dire quelque chose de sa belle âme, qui est si bien logée en si beau corps. Or, si elle l'a portée belle dès sa naissance, elle l'a sceu bien garder et entretenir ; car elle se plaist fort aux lettres et à la lecture, et ayant esté jeune, et en son aage parfaict. Aussi peut-on dire d'elle que c'est la princesse, voire la dame qui soit au monde la plus éloquente et la mieux disante, qui a le plus bel ayr de parler, et le plus agréable qu'on sçauroit voir. Lorsque les Polonnois, comme j'ay dict cy-devant, luy vindrent faire la révérence , il y eust l'évesque de Cracovye *, le principal et le premier de l'ambassade , qui fist l'harangue pour tous, et en latin, car il estoit un sçavant et suffisant prélat. La reyne luy respondit si pertinemment , et si éloquemment, sans s'ayder d'aucun truchement, ayant

i . Adam, Konarski, évêque de Posen et non de Cracovie. C'était le seul prélat de l'ambassade. Voy. De Thou, liv LVI.

fort bien entendu et compris son harangue, que tous en entrarent en si grande admiration, que d'une voix ils l'appellarent une seconde Minerve ou déesse d'éloquence.

Lorsque la reyne sa mère la mena vers le roy son mary, comme j'ay desjà dict, elle fist son entrée à Bourdeaux, comme de raison, estant fille et sœur de roy, et femme du roy de Navarre et premier prince du sang, et gouverneur de Guyenne. La reyne sa mère le voulust ainsy^ car elle l'aymoit infiniment et l'estimoit fort. Son entrée fut belle, non tant pour les magnificences et sumptuositez qu'on luy fist et dressa, mais pour veoir entrer en triumphe la plus belle et accomplie reyne du monde, montée sur une belle hacquenée blanche, harnechée fort superbement, et elle vestue toute d'orangé et de clinquant, si sumptueusement que rien plus ; laquelle le monde ne se pouvoit assez saouler de voir, l'arregarder, ladmirer et l'exalter jusques au ciel.

Avant qu'entrer, les estats de la ville luy vindrent faire la révérence et luy offrir leurs moyens et puissances, et la haranguer aux Chartreux, comme est la coustume. M. de Bourdeaux * porta la paroUe pour le clergé. M. le mareschal de Biron, comme mayre, et avec la robbe de mayre, pour le corps de la ville, et comme lieutenant général , fit la sienne après ; et M. Largebaston, premier président, pour la court. Elle leur respondit à tous les uns après les autres (car je l'ouys, estant près elle sur l'eschaffaut par

i . Antoine Prévost de Sansac , archevêque de Bordeaux de i560 à 1591.

son commandement), si éloquemment, si sagement et si promptement, et avec telle grâce et majesté, mesmes à un chascun, par un tel changement de parolles, sans réitérer les premières ny les secondes, sur un mesme subject pourtant, qui est chose à remarquer, que je vis le soir ledict premier président, qui me vint dire, et à d'autres, en la chambre de la reyne, qu'il n'avoit jamais ouy mieux dire en sa vie quiconques fust, car il s'entendoit en telles merceries, et que bien souvant il avoit eu cest honneur d'avoir ouy parler les reynes Marguerite et Jehanne * ses prédécesseresses, et en telles cérémonies que celles-là, et que pour avoir esté de leur temps deux bouches d'or des plus disertes de la France (ainsy m'usa-il de ces mots), mais n'approchoient rien de l'éloquence de ceste reyne dernière, Marguerite, et qu'elles n'estoient que novices et apprentifves auprès d'elle, et que vrayement elle estoit fdle de mère.

Je le dis à la reyne sa mère, par amprès, ce que m'avoit dict ledict président, qui ^ en fut si aise que rien plus : et elle me dit qu'il avoit raison de le croire et le dire; car, encor qu'elle fust sa fille, elle pouvoit dire sans mentir que c'estoit la plus accomplie princesse du monde, et qui disoit ce qu'elle vouloit et des mieux. De mesmes je l'ay veu dire à force ambassadeurs, et à grands seigneurs estrangiers, quand ils avoient parlé à elle, ils s'en partoient d'avec elle tous confondus d'un si beau dire.

Je luy ay veu souvent faire de si beaux discours,

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