Qui, la reine mère
si graves et si sentenlieux, que si je les pouvois bien mettre au net et au vray icy par escrit, j'en ferois ravir et esmerveiller le monde ; mais il ne me seroit pas possible, ny à quiconqiies soit^ de pouvoir les réduire, tant ils sont inimitables.
Or, si elle est grave et pleine de majesté et éloquente en ses haults discours et sérieux, elle a bien autant de gentille grâce à rencontrer de bons et plaisans motz, et brocarder si gentiment, et donner l'estraitte et la venue, que sa compaignée est plus agréable que toute autre du monde; car, encor qu'elle picque ou brocarde quelqu'un, cela est si à propos et si bien dict , qu'il n'est possible de s'en fascher, mais encor bien aise.
De plus, si elle sçait bien parler, elle sçait autant bien escrire. Ses belles lettres \ que l'on peut voir d'elle , le manifestent assez ; car ce sont les plus belles, les mieux couchées, soyent pour estre graves que pour estre familières, qu'il faut que tous les grandz escrivains du passé et de nostre temps se cachent, et ne produisent les leurs quand les siennes comparoistront, qui ne sont que chansons auprès des siennes. Il n'y a nul que, les voyans, ne se mocque du pauvre Cicéron avec les siennes familières. Et, qui en pourroit faire un recueil, et d'elles et de ses discours, ce seroit autant d'escolle et d'apprentissage pour tout le monde : dont ne s'en faut esbayr; car, de soy, elle a l'esprit bon et prompt, ung grand entendement, sage et solide. Bref, elle est vraye reyne en tout, qui mériteroit de régir un grand royaume,
i . Voyez plus haut p. 22, note l .
voire un empire. Sur quoy, je feray cesle disgression, d'autant qu'elle fait à nostre subjeet.
Lorsque le mariage d'elle fust accordé à Bloys, et du roy de Navarre, où il y eut assez de difficultez que la reyne Jehanne faisoit, bien différente d'alors qu'elle escript * à ma mère, qui estoit sa dame d'honneur, malade en sa maison. J'ay veu ladicte lettre, escrite de sa main, au thrésor de nostre maison, et dict ainsy * :
« Je vous fay ceste-cy, ma grand' amye, pour (f vous resjouir et prendre santé des bonnes nouvelles « que le roy mon mary m'a mandé , qu'est comme « aiant pris l'hardiesse de demander au roy madame « sa jeune fdle pour mon filz, luy a faict cest honte neur la luy accorder, dont je ne vous en veux celer « l'aise que j'en ay'. »
Il y a bien à discourir là dessus. Il y eut donc, lors de cet accord*, une dame de la court, que je ne nommeray point, aussi sotte qu'il en fust de sa por-
i. D'alors qu'elle escript, c'est-à-dire du temps où elle écrivait
2. On ne jjaraît pas avoir donné à cette lettre de Jeanne d'Albret l'attention qu'elle mérite. Elle établit pourtant de la manière la plus positive que l'union du jeune prince de Béarn et de Marguerite, union qui ne se réalisa qu'en 1572, avait été projetée entre Henri II et Antoine de Bourbon. C'est probablement en 1557 que la lettre a été écrite ; car il y est question de la maladie de la mère de Brantôme, et celle-ci, qui fit son testament le 26 mai de la même année, est probablement morte peu de temps après.
3. Dans le ms. 3271, il y avait cette parenthèse qui a été biffée : a Notez ces motz : luy a faict cest honneur, et ayant prins la hardiesse. »