Voici le récit de Marguerite dans ses Mémoires
« Comme j'estois plus endormie, voicy un homme frappant des pieds et des mains à la porte, criant: « Navarre! Navai'rel 3> Ma nourrice, pensant que ce fust le roy mon mary, court vistement à la porte et lui ouvre. Ce fust un gentilhomme M. de Léran (Gabriel de Levis, vicomte de Leran) qui avoit un coup d'espée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras et estoit encores poursuivy de quatre archers qui entrèrent tous après luy en ma chambre. Luy, se voulant guarantir, se jetta sur mon Hct. Moy sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy après moy, me tenant toujours au travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme, et ne sçavois s'il venoit là pour m'offenser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous cryons tous deux et estions aussi effrayez l'un que l'aultre. Enfin Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vinst, qui me trouvant en cet estât là, encores qu'il y eust de la compassion, ne se peust tenir de rire; et se courrouçant fort aux archers de cette indiscrétion, il les fist sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je feis coucher et panser dans mon cabinet jusques à tant qu'il fust du tout guary. « (Édit. Jannet, p. 34.)
Si Marguerite, comme elle le raconte, quelques ligues plus loin,
On dict que la pique d'elle et du roy son mary a procédé plus de la diversité de leur religion que d'autre chose, car chacun ayme et soustient fort la sienne; si que la reyne estant allée à Pau, ville principalle de Béarn , ainsin qu'elle y heust faict dire la messe, il y eust ung secrétavre du roy son marv, nommé Le Pin qui avoit esté autrefois à feu M. l'admirai, qui s'en estommacha si bien qu'il fist mettre en prison quelques uns de la ville qui y avoyent esté. La reyne en fut très-mal contante; et le luy pensant remonstrer, il luy parla plus haut qu'il ne debvoit, et fort indiscrettement, mesmes devant le roy^, qui luy en fist une bonne réprimande et le chassa; car il sçayt bien aymer et respecter ce qu'il doyt, tant il est braA^e et généreux, ainsin que ses belles et nobles actions l'ont manifesté tel tousjours, dont j'en parleray au long dans sa belle vie.
Le dit du Pin se fondoyt sur l'édict qui est là faict et observé, sur la vie, ny dire ny ouvr messe. La
se Jeta aux genoux du roi et de Catherine de Médicis, ce fut pour leur demander non pas la vie du roi son mari, mais celle de Miossens et d'Armagnac, l'un premier gentilhomme de Henri, l'autre son premier valet de chambre; ce qui lui fut accordé.
1 . Brantôme avait d'abord rédigé ainsi ce passage : « On ne sçait si ce fut de son mouvement ou de celui du roy son mary ; car il ne le traitta pas plus mal autrement, encor' qu'il en vist la reyne très-mal contente, et la reyne le luy pensant remonstrer, il luy parla plus haut qu'il ne debvoit et fort indiscrettement , mesmes devant le roy, se fondant sur l'édict.... » (Voyez les Mémoires de Marguerite, année 1578, p. 158-159.) La phrase depuis fjui luy en fit jusqu'à la (in de l'alinéa a été rajoutée en marge par Brantôme; les derniers mots ont été rognés par le reheur.
reyne s'en santanl picquée^ Dieu sçait commant, jura el protesta qu'elle ne mettroict jamais le pied en ce pais -là, d'autant qu'elle vouloit estre libre en l'exercice de sa religion; et par ainsin elle en partist; et despuis elle garda très-bien son serment.
J'ay ouy dire* que jamais elle n'eut chose tant sur le cœur que telle indignité d'estre privée de l'exercice de sa religion, laquelle, pour la passer de sa fantazie, elle pria la reyne sa bonne mère de la venir quérir pour la veoir, et aller jusques en France veoir le roy et Monsieur, son frère, qu'elle honnoroit et aymoit beaucoup; où estant, elle ne fut veue et receue du roy son fi^ère comme il devoit^ : et voyant ung grand changement despuis qu'elle estoit partie, et plusieurs personnes eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé, cela luy faschoit fort de les rechercher et leur faire la court, comme les autres, nullement ses pareilles, faisoient ; tant s'en faut, qu'elle les mesprisoit grandement, comme j'ay veu, tant avoit-elle le courage grand ! Hélas ! trop grand certes, s'il en fust onq'; mais pourtant cause de tout son malheur ; car, si elle l'eust vouleu ung peu contraindre et rabaisser le moins du monde, elle n'eust esté traversée comme elle a esté.
Sur qiioy je feray ce conte' : que, lorsque le roy son frère alla en Poullougne, et y estant, elle sceut
d . Brantôme avait d'abord mis : Je luy ay oui dire.
2. Ces mots ont remplacé ceux-ci : Comme elle se cuydoit, quoy voyant
3. Brantôme avait ajouté entre les lignes ces mots : que j'ay ouï dire ^ qu'il a effacés. — \oyez Mémoires de Marguerite, p. 18 et suiv.
que M. du Gua, fort favorisé du roy son dict frère, avoit tenu quelques propos assez désadvantageux d'elle, et assez bastans pour mettre le frère et la sœur en innimitié ou quelque picque. Au bout de quelque temps, ledict M. du Gua, retourné de Poulougne et arrivé à la court, et portant des lettres dudict roy à sa sœur, les luy alla porter et baiser les mains en sa chambre; ce que je vis. Quand elle le vist entrer, elle fut en grand' collère ; et ainsin qu'il se vint présenter à elle pour luy donner sa lettre, elle luy dit d'un visage courroucé : « Bien vous sert, « Le Gua^ de vous présenter devant moy aveq' ceste « lettre de mon frère, qui vous sert de sauvegarde, « l'aymant si fort que tout ce qui vient de luy est « en toute franchise aveq' moy; que, sans cela, je « vous aprendrois à parler d'une telle princesse que « je suis, sœur de voz rois, voz maistres et souve- « rains. » M. du Gua luy respondist fort humblement : « Je ne me fusse aussi jamais, madame, préce sente devant vous, sachant bien que vous me (( voulez mal, sans quelque bonne enseigne du roy « mon maistre, qui vous ayme et que vous aymez fort « aussi; m'asseurant, madame, que, pour l'amour « de luy, et que vous estes toute bonne et géné- « reuse, vous m'ouyrez parler. » Et luy, ayant faict ses excuses et dit ses raisons, comme il scavoit bien dire, nia très-bien de n'avoir jamais parlé de la sœur de ses roy s que très-révéremment. Elle le renvoya, aveq protestation de luy estre cruelle ennemye , comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort.
Au bout de quelque temps, le roy escript à ma-
dame de Dampierre *, et la prie, sur tous les plaisirs qu'elle luy sçauroit faire, de faire aveques la reyne de Navarre tant qu'elle pardonnast à M. du Gua, et le print en amityé pour l'amour de luy : ce que madame de Dampierre entreprint à son très-grand regret, car elle cognoissoit le naturel de ladicte reyne ; mais, parce que le roy l'aymoit et se fioyt fort en elle, à tout hazard elle entreprint ceste cliai^ge; et vint ung jour trouver ladicte reyne en sa chambre ; et la trouvant en assez bonne trempe^, elle en entama les propos, et luy fist une remonstrance : que, pour avoir la bonne grâce, l'amityé et la faveur du roy son frère, qui estoit desjà roy de France, elle debvoit pardonner à M. du Gua, et luy remettre tout le passé, et le prendre en grâce ; car le roy l'aymoit fort et le favorisoit plus qu'aucuns des siens ; et par ce moyen, elle, le prenant en amityé, pourroit tirer beaucoup de bons services, offices et plaisirs de luy, puisqu'il gouvernoit si paisiblement le roy son maistre ; et qu'il valloit bien mieux qu'elle s'en aydast et prévalust, que de le désespérer et le bander contre elle, et qui luy poiu'roit beaucoup nuyre; et qu'elle avoit bien veu de son temps, au règne du roy François P"", mesdames Magdelayne et Marguerite , despuis l'une reyne d'Escosse, et l'autre duchesse de Savoye, ses tantes^ encor qu'elles heussent le cœur bien grand et haut, s'abaisser si bas que de fayre la court à
1. Jeanne de Vivonne, tante de Brantôme, veuve de Claude de Clermont, baron de Dampierre. Marguerite ne parle point de son entretien avec du Guast dans ses Mémoires où elle donne un libre cours à sa haine contre lui.