‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 28 sur 112 · Jgraver, charger, grevf^r. — 4. Pretezze, prestesse · texte numérisé non relu

Jgraver, charger, grevf^r. — 4. Pretezze, prestesse

forte forteresse de la France, qui est Cariât : où estant, et pensant estre en seureté, elle fut, par les menées du roy son frère (qui estoit un très-habille et très-subtil roy s'il en fut onq), vendue par ceux du peys ' et de la place ; et, en estant sortie, s'en deffiant, ainsin qu'elle se sauvoit fut prisonnière entre les mains du marquis de Canillac ^, gouverneur de l'Auvergne, et menée dans le chasteau d'Usson , bien forte place aussi, voyre imprenable, que le bon et fin renard roy Louys XP avoit rendu en partye tel pour y loger ses prisonniers, les tenant là plus en seuretté cent fois qu'à Loches, Bois de Vincennes et Luzignan .

Voylà donq' ceste pauvre princesse prisonnière léans, et traittée non en fille de France certes, ny en princesse si gi^ande que celle-là. Touteffois, si son corps estoit captif, son brave cœur ne l'estoit point, et ne luy mancqua point, et luy assista très-bien, pour ne se laisser point aller en son affliction. Que c'est que peut ung grand cœur conduict d'une grande beauté ! Car celluy qui la tenoit prisonnière en devint prisonnier dans peu de temps, encor' qu'il fust fort brave et vaillant. Pauvre homme! que pensoit-il faire? Vouloir tenir prisonnière, subjette et captive en sa prison, celle qui, de ses yeux et de son beau visage, peut assubjectir en ses liens et chaisnes tout le reste du monde comme ung forçat !

Le voylà donq ce marquis ravy et pris de cete

i. Peys, pays.

2. Jean-Tiraoléon de Beaufort, marquis de Canillac, lieiitenanl pour le roi dans la haute Auvergne, mort en 1598.

beauté; mais elle, qui ne songe en aucunes délices d'amour, ains en son honneur et en sa liberté, joue son jeu si excortement^ qu'elle se rend la plus forte, et s'empare de la place et en chasse le marquis, bien esbahy d'une telle surprise et ruse millilaire *. Elle l'a gardée desjà il y a six à sept ans % non pourtant en tous les souhaictz et plaisirs du monde, despouillée de la conté d'Auvergne *, détenue par M. le grand prieur de France, que le roy fist instituer conte et héritier par la reyne mère en son testament, aveq' son regret de quoy elle ne pouvoit laisser à la reyne sa bonne fille au moins quelque chose du sien propre, tant estoit la hayne grande que le roy luy portoit! Hélas! quelle mutation au pris de celle que j'ay veu, qu'ilz s'entr'aymoyent tant, et n'estoient qu'un corps, une ame et une mesme vollonté ! Ah ! que d'autre fois j'ay veu qu'il les faisoit beau veoir discourir ensemble; car, fust ou sérieusement, ou en gayetté, rien n'estoit plus beau à veoir ny à ouyr.

i . Excortement, adroitement. — Le manuscrit ajoutait : et si sagement. Ces mots ont été rayés par Brantôme.

2. La première rédaction portait ceci : Et en chasse l'autre bien esbahy d'une telle ruse et surprise, oii pourtant elle a vescu six à sept ans , non pourtant en tous les souhaitz ny plaisirs dn monde, fort desnuée de biens et du conté d'Auvergne.

3. Marguerite habita le château d'Usson de 4S85 à 1605. Brantôme a donc écrit ce passage vers i591 ou 1592.

4. Catherine de Médicis, qu'un arrêt du Parlement avait en 1552 mise en possession du comté d'Auvergne, le légua (1589) à Charles de Valois, fils naturel de Charles IX et grand prieur de France; mais en 1606, Marguerite s'étant pourvue au Parlement contre cette donation, se fit adjuger le comté, qu'elle céda ensuite au dauphin (Louis XIII).

car tous deux disoieut ce qu'ils voulloyent ! Ah ! que le temps est bien changé à celkiy que quand * on les voyoit danser tous deux en la grand' salle du bal d'une belle accordance, et de voUontë et de dance! Le roy la menoit ordinairement dancer le grand bal. Si l'un avoit belle majesté, l'autre ne l'avoit pas moindre. J'ay veu assez souvant la mener dancer la pavanne d'Hespaigne, danse où la belle grâce et majesté font une belle représentation; mais les yeux de toutte la salle ne se pouvoyent saouller, ny assez se ravir par une si agréable veue; car les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduictz, et les arrestz faictz de si belle sorte, qu'on ne sçavoit que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s'arrester, représentant maintenant une gayetté, et maintenant ung beau et grave desdain ; car il n'y a nul qui les aye veus en ceste danse, qui ne die ne l'avoir veue danser jamais si bien, et de si belle grâce et majesté, qu'à ce roy frère et à ceste reyne sœur; et, quand à moy, je suis de telle opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Hespaigne et d'Escosse très-bien.

Je leur ay veu pareillement fort bien danser le oazzemezo d'Italie, ores en marchant et aveq' ung port et geste grave, en conduisant si bien et si gravement leur pas, ores les coullant seullement, et ores en y faisant de fort beaux, gentils et graves passages, que nul autre ou prince ou autre y pouvoit aprocher, ny dame, car la majesté n'y estoit point espargnée : aussi ceste reyne prenoit grand plaisir à

\ . Que quand, où.

daiicer ces dances graves, pour sa belle gi^âee, aparance et grave majesté, qu'elle faisoit aparoir mieux qu'aux autres danses, comme bransles, voltes et courantes. Elle ne les aymoit guières, encor' qu'elle s'en acquitast très-bien , parce qu'elles n'estoient pas dignes de sa majesté, mais ouy bien propres pour les grâces communes d'autres dames.

Je luy ay veu aussi aymer quelquefois le bransle de la torche ou du flambeau, et pour ce mesme subject. Sur quoy il me souvient qu'une fois estant à Lion, au retour du roy de Poullougne, aux nopces de Besne*, l'une de ses filles, elle dansa ce bransle* devant forces estrangiers de Savoie, de Piedmont, d'Italie et autres, qui dirent n'avoir rien veu de si beau que ceste reyne, si belle et grave, danser si belle et grave danse comme certes elle est : dont il y en heust quelq'un qui alla racontrer ' là dessus, disant que ceste reyne n'avoit point de besoing, comme les autres dames, du flambeau qu'elle tenoit en la main ; car celluy qui sortoit de ses beaux yeux, qui ne mouroit point comme l'autre, pouvoit suffire, ayant autre vertu que de mener danser les hommes, puisqu'il pouvoit embrazer tous ceux de la salle, sans se pouvoir jamais estaindre comme l'autre qu'elle avoit en la main, et qu'il estoit pour esclairer de nuict parmy les ténèbres, et de jour parmy le souleil mesme.

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