Brantôme écrivait donc ceci vers
car elle estoit de naturel et de tainct pour durer longtemps belle, et aussi que la vieillesse ne l'eust osée attaquer, car sa beauté fust estée plus forte !
Certes, si sa mort fust dure aux Hespaignolz, elle nous fut bien autant amère à nous autres François ; car tant qu'elle a vescu nous n'avons veu jamais venir en France ung monde de brouilleries que despuis nous sontestées portées d'Hespaigne; tant sçavoit-elle gaigner et entretenir le roy son mary à nostre bien et à nostre repoz : ce qui nous la doibt faire plaindre à jamais, pour la bonne affection qu'elle nous a tousjours porté, comme à ses enfans.
Elle a laissé deux filles, des vertueuses et des honnestes infantes de la chrestienté '. Quand elles furent ung peu grandettes, de l'aage de trois ou quatre ans, elle pria le roy son mary de luy donner et laisser l'aisnée toute à soy, et qu'elle la vouloit nourrir à la françoyse ; ce que le roy luy octroya volontiers : dont elle la print en main , et luy donna si belle et noble nourriture et façon françoise, qu'elle est aujourd'huy aussi bonne françoise que sa sœur, madame de Savoye, est bonne hespaignolle, et qui ayme et chérist les François, scelon l'instruction de la reyne sa mère : et asseurez-vous que tout le crédit et la puissance qu'elle a du roy son père, elle l'employé bien pour le bien et secours des pau\Tes Françoys quand elle les sent en payne et entre les mains des Hespaignolz.
J'ay ouy conter qu'aprez la routte de M. d'Estrosse,
i. Nous avons parlé de l'aînëe plus haut (p. 12, note 2). La seconde, Catherine, e'pousa en ISSLi Charles-Emmanuel de Savoie.
force soldatz et gentilzliommes françois ayants estez mis en gallères, ung jour estant à Lisbonne, elle alla visiter toutes les gallères qui estoient là; et tant de François qui estoyent à la chesne^ les en osla tous, qui mon tarent jusques à six vingtz, et leur donna à tous de l'argent pour se conduyre en leur pays; si bien que les capitaynes des gallères furent contraincts de cacher ceux qui leur restarent.
C'est une très-belle princesse, et très-agréable, et de fort gentil esprit, et qui sçait toutes les affaires d'Estat du roy son père, et y est fort rompue ; aussi V\ nourrist-il fort : j'espère en parler à part, car elle mérite beaucoup d'honneur pour l'affection qu'elle porte à la France : aussi dit-elle qu'elle n'en quitte pas sa part, y prétendant bon droict*; et si nous avons obligation à ceste princesse de nous aymer, ainsin nous la debvons avoir encor' plus grande à la reyne sa mère de nous l'avoir ainsin nourrie et eslevée.
Que pleust à Dieu fussè-je ung bon pétrarquiseur, pour bien l'exalter, scelon mon desjr, ceste Élisabet de France ! car, si la beauté de son corps m'en sçavoit donner très-ample matière, celle de sa belle âme m'en donrroit bien autant, ainsin que tesmoigne ces vers, faictz d'elle à la court lors qu'elle fut maryée :
Heureux le prince à qui le ciel ordonne D' Elisabet l'amiable accointance !
1. C'est elle que Philippe II voulut placer sur le trône de France pendant les troubles de la Ligue, projet qui fut rompu par l'ojjposition du duc de Mayenne et le fameux arrêt du Parlement sur la loi salique.
Plus vaut que sceptre, ou haulayne couronne, D'un tel thrésor Theureuse jouyssance.
Biens si divins ell' heust en sa naissance, Qu'on en admire et la preuve et l'efTect, Ses jeunes ans eu montrent l'apparancc, Mais ses vertus portent le fruict parfaict.
Ceste reyne, quand elle fui rendue au duc de rinfantasque et cardinal de Bourges *, qui estoient commis de par leur roy de la recepvoir à Roneevaux dans une grand' salle, aprez que lesdictz députiez luy eurent faict la révérance, elle, s'estant levée de sa chayre pour les recueillir /le cardinal de Bourgos la harangua ; à qui aprez elle fisl responce si lionneste et de si belle façon et bonne grâce, qu'il en demeura tout estonné, car elle disoit des mieux, et avoit esté très-bien nourrie.
Cy amprez le roy de Navarre, qui estoit là pour sa conduicte principalle, et chef de toute l'autre^ qui estoit avec elle, fut sommé de la leur livrer, suyvant le pouvoir qu'ilz en avoyent monstre au cardinal de Bourbon pour la recepvoir. Il respondist, car il disoit des mieux, qu'il l'avoit desjà veu; et pour ce dist : « Je vous remelz ceste princesse, que j'ay prise de la K maison du plus grand roy du monde pour estre « rendue entre les mains du plus illustre roy de la « terre : si que, vous cognoissant très-sufïisans et « bien choisis du roy vostre maistre pour la recepvoir,
i . Inico Lopez Hurtado de Mendoza, quatrième duc de l'Infantado, mort le 47 septembre 1566. — François Pacheco, archevêque de Burgos et cardinal (1561).