‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 4 sur 112 · L'autre conduite, la suite · texte numérisé non relu

L'autre conduite, la suite

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« je ne fais nullement difïiculté ny doute que vous « ne vous acquittez dignement de ceste charge; et a pour ce je m'en descharge sur vous^ vous priant « d'avoir en singulière recommandation sa personne « et sa santé, car elle mérite; et veux que vou§ sça- « chiez que jamais n'est entré en Hespaigne ung si (r grand ornement de toutes vertus et cliastetez, ainsin « qu'aveq le temps vous le pourrez bien cognoistre i< par les effects. * »

Les Hespaignolz respondirent aussi tost : que desjà, à son abord et à sa façon et grave m^ajesté , ilz en avoyent très-ample cognoissance ; comme de vray ses vertus esloient rares.

Elle avoit ung beau sçavoir, comme la reyne sa mère l'avoit faicte bien estudier par M. de Sainct- Estienne son précepteur, qu'elle a tousjours aymé et respecté jusques à sa mort. Elle aymoit fort la poésie, et à la lire. Elle parloit bien, aveq ung fort bel ayr, tant françois que hespaignol , et y avoit une fort bonne grâce. Son langage hespaignol estoit aussi beau, aussi friand et aussi attirant qu'il estoit possible; et l'aprint en trois ou quatre mois qu'elle fust là.

Aux François, elle parloit tousjours françois, ne l'ayant jamais voulu discontinuer, mais le lisoit tousjours dans les plus beaux livres qu'on luy pouvoit faire avoir de France, dont elle estoit curieuse d'en faire porter. Aux Hespaignolz et aux aultres estrangiers ,

i . Ceci n'est qu'une amplification de ce qui est rapporté dans la relation citée plus haut .'p. i, note !) : La Réception fnfrtc pnr les dépuiez j etc.

elle parloit hespaignol, et fort disert. Enfin ceste princesse estoit parfaicte en tout; au reste, tant magnifique et libéralle que rien plus.

Elle ne porta jamais une robe deux fois; et puis la donnoit à ses femmes et ses filles : et Dieu sçait quelles robes, si riches, et si superbes que la moindre estoit de trois ou quatre cens escuz; car le roy son mary l'entrelenoit fort superbement de ces choses là : si bien que tous les jours elle en avoit une, comme je tiens de son tailleur, qui, de pauvre qu'il alla là, en devint si riche que rien plus, et comme j'ay veu, pour ce qu' ay esté en Hespaigne.

Elle s'abilloit très-bien et fort pompeusement, et ses habillements luy séoyent très-bien, entre autres les manches fendues aveq des fers qu'on appelle en Hespaigne puntas ; sa coeffeure de mesmes^ que rien n'y manquoit. Ceux qui la voient ainsin en peincture l'admirent : je vous laisse à penser quel contantement peuvent avoir ceux qui l'ont veue en face, en gestes et en bonnes grâces.

Pour perles et pierreries à quantité, elles ne luy manquoyent point; car le roy son mary luy avoit ordonné ung grand estât pour elle et pour sa maison* Hélas ! que luy a servy tout cela pour une telle fin? Ses dames et filles qui la servoyent s'en sont fort ressenties. Celles qui, à la mode francèze, ne se peui^ent contraindre de demeurer à ung pays estrange, et qui s'en voulurent retirer en France, elle leur fist donner et ordonner, par la prière qu'elle fist au roy son mary, à chascune d'elles quatre mill' escus pour leur mariage, comme ont faict mesdamoiselles de Ribérac, sœurs, autrement dictes Guytignières, de Fumei, les

deux sœurs de Thorigny, de Noian, d'Ame*, de La Mothe-au-Groin , Montai, et plusieurs autres. Et celles qui voulurent demeurer s'en trouvarent mieux, comme mesdamoiselles de Sainct-Ana et de Sainct- Légier, qui eurent cest honneur d'estre gouvernantes de mesdames les infantes, et furent mariées richement avecques deux grands seigneurs d'Espaigne : et celles furent les plus sages, car mieux vault estre grand en ung pays estrange que petit dans le sien : aussi Jésus dict que nul n'est prophette en son pays.

Voylà ce que, pour asture, je diray de ceste belle, bonne, sage et très-vertueuse reyne, en attandant que j'en parle à une autre fois. Cependant je mettray ce sonnet qui fut faict à sa louange par ung honnesle gentilhomme, elle estant encor Madame, mais promise pourtant.

Princesse, à qui les cieux ont faict tant d'avantage, Que, pour la part qu'avez en la divinité, Vous courronnant du loz de l'immortalité, Hz vous ont octroyé les vertus en partage.

Despuis qu'il leur a pieu que l'on veoit en vostre aage Les célestes efFectz de vostre déïté, Lorsque vous tempérez d'un' humble gravité La royalle grandeur d'un divin héritage,

Puisqu'il leur plaist aussi vous tant favoriser Qu'on oyra vostre nom partout jamais priser, Et qu'en vous ilz ont mis le meilleur de leur mieux : Aussi deust-on changer vostre nom de naissance ;

1. Il faut probableraent lire d'Arné, de la maison de Sariac.

ÉLIZABET DE FRANCE, REYNE D'ESPAIGNE. 2i

Et au lieu qu'on vous nomme Elizahet de France^ On vous debvroit nommer Elizahet des deux.

Je sçay qu'en ce discours et autres précédens on me pourra reprendre que j'ay mis beaucoup de petites particularitez qui sont fort superflues. Je le crovs, mais je sçay que si elles desplaisent à aucuns, aux autres plairont; me semblant que ce n'est pas assez, quand on loue des personnes, de dire qu'elles sont belles, sages, vertueuses, valleureuses, vaillantes, magnanimes, libéralles, splandides et très-parfaictes. Ce sont louanges et descriptions génëralles, et lieux communs empruntez de tout le monde. Il en faut espécifier bien le tout , et descripre particulièrement les perfections , afin que mieux on les touche au doigt : et telle est mon opinion, et qu'il me plaist ainsin d'en retenir et rcsjouir ma mémoire de ce que j'ay veu.

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