Marguerite d'Angoulême
MADAaiE JEHANNE DE FRANCE. 91
Mais, en des femmes aagées et qui ont couchez et dormy longuement aveq' leurs marits, et continuellement, certes telz sermentz sont fort escabreux et ung peu incrédules, si ce n'estoit qu'ils fussent du chapitre de frigidis et malefciatis , comme il y en a forces, ou qu'ilz le facent pour quelque saincte dévotion, ou bon veu, ainsin qu'on list d'un roy Alfonce d'Arragon ^ lequel, ayant espousé une fort belle dame et demeuré longtemps aveq' elle, ne la congneut jamais, et le jura et protesta ainsin; dont les uns ont escript que c'estoit pour saincteté et pour miieux sauver son ame, comme si le mariage en aportoit la dampnation! D'autres disent qu'il estoit inhabille, ce qui est le plus vraysemblable, ainsin qu'il s'en trouve forces hommes, mais point de femmes, desquelles il ne s'en trouve aucunes dans ledict chapitre des froides, ny des refusantes et qui s'en abstiennent : j'entends celles qui sont du monde et mariées, et, comme les autres , requises et bien pourchassées et sollicitées; si ce n'est la reyne Edilfrude^, reyne d'Angleterre, laquelle on list et dict-on avoir esté mariée par trois fois, et pourtant demeura tousjours vierge, et mise aucathalogue des sainctes. Cest article, scelon aucuns, est bien incroyable, si ce n'est qu'elle eust encontre des eenncques pour maris, ou inhabilles, et qu'elle Feust faict exprez.
d . Bi'antôme veut peut-être parler d'Alfonse II, roi d'Aragon, mort en 1196, qui fut séparé de sa première femme Mafalde dont il n'avait point eu d'enfant.
2. ^dilthryda , femme du roi Ecgfrid. Voj'ez Bède , Hist. eccles.^ liv. IV, chap. xix, dans les Monumenta liistorica hritannica, tome I, p. 229.
Il se trouve l)ien plusieurs femmes qui rencontrent des marys inhabilles et impotens, et ausquelz on a noué l'aiguillette. Nous en avons veu un' infinité despuis vingt ans, en France et ailleurs, que ce meschant usage de nouement est venu; mais au diable l'une seule qui l'ayt voulu cacher, mais dans la huictayne le réveller aussilost, et en prendre acte, et en faire les hauts cris. Nous avons veu pourtant une fort honneste et belle dame en Piedmont, nommée madame de Montjouan*, fille à madame la contesse de Paneallier, sœur de M. de Raitz, laquelle endura l'espace de dix ans l'inhabilité et impotence de son mary, attandant tousjoars la bonne heure qu'il se remist, et n'en sonna jamais mot, mais se tint coye tousjours en son pucellage, jusques à ce que, ne le pouvant plus tenir à cause des aiguillons de la chair qui la picquoient à toute heure et ne pouvoient plus attandre, car elle estoit des belles du Piedmont, elle révella tout, en fist ses plainctes et fist divorce; et se remarya après à M. d'Araconis, grand et honneste seigneur dudict Piedmont , et fort favory de son Altezze, et qui gouvernoit tout.
Telz mariages, certes, sont dissolvables pour ces incapacitez; mais il ne se peut croyre qu'un homme bien puissant, ayant couché quelques années aveq sa femme, aille dire puis amprès qu'il ne l'a point touchée, et en jurer. Telz sermens, certes, sont fort frauduleux et supectz à la créance. J'aymerois autant
1, Isabelle Grillet, fille du premier mariage de Marie de Gondi avec Nicolas Grillet, seigneur de Pomiers et de Bassey. Elle épousa en secondes noces Bernardin de Savoie , seigneur de Cavour, comte de Raconis et de Pancalier.
croyre qu'un' infinité de belles femmes, qui aux assauts des villes ont passé par les picques des soldatz qui les ont prises, sont chastes et intactes, et* veulent conlrefayre les pucelles de MaroUes. Ce sont abus : comme je congnois deux grandes dames huguenottes, lesquelles, au massacre de la Sainct-Barthélemy, soufirirent la charge de quelques uns que je soay bien; car tout estoit allors à l'abandon; qui faisoitle pis estoit le plus gallant et mieux venu ; et puis elles faisoyent des prudes et effrontées, et juroient et protestoient que plustost mourir que l'avoir enduré, et qu'il n'en estoit rien. Là dessus fiez-vous sur leur sermant. Elles" ont raison; car pourquoy l'advoueroient-elles? Il leur suffist du souvenir du playsyr.
Nous avons ung conte pareil, qui me fut faict en la ville de Fondy auprès de Naples, et qui est tout commun de part dellà , vray et frays encor ", de la segnora Livia Gonzaga, qui avoit espousé en son temps Ascanio CoUumne, filz de ce brave Prospero Collumne\ Elle fut estimée de son temps la plus belle femme de toute l'Italie, et de telle sorte, dis-je, estimée, que sa beauté vola jusques en Levant (j'en ay veu le pourtraict en femme veufve, plusieurs fois, qui le confirme ainsin) et en Constantinople; dont Ariadan Barberousse, lorsqu'il eust le baston de général de l'armée de mer du Grand-Seigneur, la pre-
1. Ce membre de phrase a été rajouté en marge par Brantôme. Le dicton des pucelles de MaroUes était fort usité au seizième siècle. Je n'ai pu en découvrir l'origine.