‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 49 sur 112 · En l")o · texte numérisé non relu

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avoit; et si avoit forces gentilshommes de bonne maison de ce nombre de nécessiteux. A d'aucuns d'eux j'ay ouy dire que jamais ne se fussent conduictz en France sans elle, tant sa charité et sa libéralité fut-elle grande envers ceux de sa nation : si bien que j'ay ouy dire à ung sien maistre d'hostel que cette passade luy Costa plus de dix mill' escus. Et quand les intendans de sa maison luy en remonstroient la despence excessive, elle ne leur disoit autre chose sinon : « Que voulez-vous? ce sont pauvres « François de ma nation, et lesquelz, si Dieu m'eust « donné barbe au manton, et que je fusse homme, (c seroient maintenant tous mes subjectz; voyre me « seroient-ilz telz, si ceste meschante loy sallique ne c( me tenoit trop de rigueur. »

Yoylà une grand' bonté et charité de ceste princesse, qui me faict du tout ressouvenir d'une grande dame de Canouze, ville en la Fouille, qui se nommoit Birsa*, autrement Paulina, laquelle, aprez ceste grande bataille et occision de Cannes pour les Romains, il y en heust environ dix mill' soldatz de reste de ceste grande routte, lesquelz eschapez, esperduz, esgarez et vagabondans par certains destroictz, arrivarent de nuict à Canouze, ville pour lors allée des Romains, en laquelle ceste honneste dame pour lors estoit; et, ne s'estonnant de la fortune ensuyvie par

1 . Busa et non Birsa. Voici le texte de Ïite-Live : Mulie)' Apula nomine Busa , mœnibus tanlum tectisque a Canusinis acceptos (Romanos) finimento, veste, viatico etiam juvit ; pro qua ei munificentia postea, bello perfecto, ab senatu honores habiti sunt (liv. XXII, chap, lu). Brantôme a pris l'anecdote non dans Tite- Live, mais dans le ch. lxyiii du De claris mulieribus de Boccace.

la puissance du victorieux Annibal, les retira tous dans ses propres maisons, ainsin qu'ilz estoient las, pauvres, désarmés, affamés et couvertz de playes ; les fit remettre, raftVaischir, reposer, revestir, nourir et guérir. Enfin, quand ilz heurent recouvert leurs forces et repris leur espérance moyennant sa piété, partant d'elle à leur vouloir, eslargist* à chacun d'eux de quoy faire ses despends sur leur chemin : et jamais, quelque nouvelle multitude qui en survint tous les jours, ne retira ses mains de sa libéralité, mais tousjours pourveust aux nécessitez de tous ceux qui se retiroyent : ce qui est une chose merveilleuse à dire, et beaucoup plus louable en ceste honneste dame. Nostre princesse ferrarresse en est d'autant à louer, car sans elle, pour ceste fois, le proverbe vieux se fust praticqué : que l'Itallie estoit le vray cimmetière françois, et à quantité.

Or, si la charité pour ceste fois s'est monstrée en cella, je vous puis asseurer qu'en tous les lieux qu'il a fallu elle l'ha monstre. J'ay ouy dire à aucuns de ses gens qu'estant de retour en France ^, et s'estant retirée en sa ville et maison de Montargis, quand les guerres civilles se venoient à esmouvoir, tant qu'elle a vescu elle retiroit chez elle ung infinité de peuple de ceux de la religion, qui estoient perduz et bannis de leurs biens et maisons; elles les aidoit, secouroit et nourrissoit de tout ce qu'elle pouvoit.

J'ay bien veu, moy, aux seconds troubles, les forces de la Gascougne, conduittes par MM. de Terrides et de Montsalès, montant à huict mill' hommes, et

i. Elargir, faire largesse. — 2. En lbS9.

s'aoheminans vers le roy. Nous passasmes à Montargis, les chef/, et principaux capitaynes et gentilzhommes. Nous luy allasmes faire la révéranee, comme nostre dehvoir nous le commandoit. Nous vismes dans le cliasteau, je croy, plus de trois cents personnes^ de la relligion, qui de toutes parts du pays s'i estoient retirez. Ung vieux maistre d'hostel qu'elle avoit, fort honneste gentilhomme^ que j'avois cogneu à Ferrare et en France, me jura qu'elle nourrissoit tous les jours plus de trois cents bouches de ces pauvres personnes retirez.

Bref, ceste princesse estoit bien fille de France, vraie en bonté et charité. Elle avoit aussi le cœur fort grand et haut. Je luy ay veu en Italie et à la court, garder aussi bien son rang qu'il estoit possible : et encor qu'elle aparust n'avoir pas l'apparance extérieure tant grande, à cause de la gaslure de son corps, si est-ce qu'elle en avoit beaucoup en sa majesté, monstrant bien en sa grandeur et en son visage royal, et en sa parade, qu'elle estoit bien fille de roy et de France.

J'ay ouy dire, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le prince de Condé fut mis en prison à Orléans, du temps du petit roy François, elle arriva de Ferrare deux jours aprez, et la vis arriver. Le roy et toute la court estant allez au devant, et receue aveq' ung très-grand honneur, comme il luy apartenoit. Elle fut fort triste de ceste prison, et dict et remonstra à feu M. de Guyse, son gendre, que quicconques avoit conseillé au roy ce coup avoit failly grandement, et que ce n'estoit peu de ciiose de traitter un prince du sang de ceste façon.

rejne de Ps'avaiTe^

il4 DES DAMES.

Ce n'estoit pas M. de Guise pourtant qui a voit donné ce conseil^ et s'en excusa fort; car il ne tira jamais raison de ses ennemis que par ses armes, encor' qu'ilz ne le fussent, mais bons parans. Je sçay bien qui donna ce conseil. Or c'est assez parlé de ceste noble princesse.

Marguerite, Il faut parler ung peu de Marguerite, reyne de Navarre. Certainement elle ne fut point née fdle du roy de France, et par conséquant point fille de France, ny n'en portoit aussi le nom, sinon de Vallois ou d^ Orléans ; car, comme dit M. du Tillet en ses Mémoyres *, le surnom de France n'apartient qu'aux filles de France; et si elles sont nées avant que leurs pères soient roys, elles ne prennent ce surnom qu'après leur événement à la couronne. Mais pourtant ceste Marguerite, comme disoyent de grandes personnes d'allors, elle estoit censée comme fille de France, mesmes qu'elle ne leur faisoit tort de se mettre en leur rang, pour ses grandes vertus. Voillà pourquoy nous la mettrons parmi elles.

Ce fut donq' une princesse d'un très-grand esprit et fort habille, tant de son naturel que de son acqui-

1. Marguerite d'Angoulême, fille de Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, et de Louise de Savoie, née à Angoulême le H avril 1492, morte à Audaux (Basses-Pyrénées) le 2J décembre 1549. Elle épousa, le û'"'' décembre 1509, Charles III, duc d'Alençon, devint veuve le 'H avril 1525, et se remaria (janvier 1527) à Henri d'Albret, roi de Navarre, dont elle eut Jeanne d'Albi'et, mère de Henri IV. — Voyez l'édition de son Heptaméron donnée par M. Leroux de Lincy, et ses Lettres publiées par M. Genin, 1841-42, 2 vol. in-8\

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