‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 53 sur 112 · Jeanne d'Albret. Voyez plus haut, p · texte numérisé non relu

Jeanne d'Albret. Voyez plus haut, p

Je tiens ce conte de ceste personne que j'ay diet^ et que M. le connestable fut fort desplaisant de ceste chai'ge^ et en lient ung grand despit, pour servir d'un tel spectacle à tous^ et commança à dire : « C'est « faict dézormais de ma faveur; à Dieu luy dis. » Comme il arriva ; car amprès le festin et disner des nopces, il heust son congé, et partist aussitost. Je le tiens de mon frère aussi, qui estoit lors page à la court , qui vist le mistère et s'en souvenoit trèsbien, car il a voit la mémoyre très-heureuse. Possible auray-je esté importun d'avoir faict ceste disgression; mais pour m'estre venue en la souvenance, passe.

Pom' parler encor' du sçavoir de ceste reyne, il estoit tel, que les embassadeurs qui parloyent à elle en estoyent grandement ravis, et en faisoyent de grands raports à ceux de leur nation à leur retour; dont sur ce elle en soullageoit le roy son frère; car ilz l'aloyent trouver tousjours après avoir faict leur principalle ambassade, et, bien souvant, lorsqu'il avoit de grands affaires, les remettoit à elle. En attandant sa diffinition et totalie résolution, elle les seavoit fort bien entretenir et contenter de beaux discours, comme elle y estoit fort opulante, et fort habille à tirer les vers du nez d'eux ; dont le roy disoit souvent qu'elle luy assistoit très-bien, et le descliargeoit de beaucoup. Aussy' faisoyent-elles à l'envy les deux seurs, comme j'ay ouy dire, à qui serviroyent mieux leurs frères ; l'une , la reyne d'Hongrye, l'empereur; et l'autre, le roy François :

i . Cette lin d'alinéa a été rajoutée en marge par Brantôme,

mays, l'une par les effetz de la guerre, et l'autre par l'industrie de son gentil esprit, et par douceur.

Lorsque le roy fut si fort mallade en Hespagne estant prisonnier, elle l'ala visiter comme bonne sœur et amie, soubz le bon plaisir et saufconduict de l'empereur : laquelle trouva son frère en si piteux estât, que, si elle n'i fut venue, il estoit mort, d'autant qu'elle recognoissoit son naturel et sa complexion mieux que tous ses médecins ; et le traitta et fit traitter scellon qu'elle les congnoissoit, si bien qu'elle le rendist guéry. Aussi le roy le disoit souvant, que sans elle il estoit mort ^, dont il luy avoit ceste obligation qu'il recongnoistroit à jamais, et l'en aymeroit, comme il a faict, jusque à sa mort. Aussi elle luy rendoit la pareille, et de telle amour, que j'ay ouy dire qu'ayant sceu son extrême malladie, elle dist ces mesmes paroUes : « Quiconques viendra « à ma porte m'annoncer la guérison du roy mon « frère, tel courrier, fût-il las, arassé, fangeux et mal- « propre, je Tyray baiser et accoller, comme le plus « propre prince et gentilhomme de France ; et quand « il auroit faute de lict, et n'en pourroit trouver « pour se déliasser, je luy donnerois le mien, et « coucherois plustost sur la dure, pour telles bonnes « nouvelles qu'il m'aporteroit. » Mais en ayant sceu la mort, elle en fist des lamentations si grandes, des regretz si cuisans, qu'oncques puis elle ne se peut remettre, et ne fist plus jamais son proffict, à ce que

1 . Il y avait sur le manuscrit les mots : Pour toutes ses raisons, qui ont été biffés.

j'av ouy dire aux miens '. Geste fois qu'elle fut en Ilespaigne, elle parla à l'empereur si bravement, et si honnestement aussy, sur le mauvais traittement qu'il faisoit au roy son frère, qu'il en fut tout estonné, luy remonstrant son ingratitude et fellonnie dont il usoit, luy vassal, envers son seigneur, à cause de Flandres ; puis luy reprocha la dureté de son cœur, pour estre si peu piteux à l'endroict d'un si grand roy et si bon; et qu'usant de ceste façon, ce n'estoit poiu' gaigner ung cœur si noble et royal que celluy du roy son frère, et si soverain ; et quand bien il momroit pour son rigoureux traictement, la mort n'en demeurroit impunie , ayant des enfans qui , quelque jour, deviendroient grands, qui en feroient la vengeance signalée.

Ces parolles prononcées si bravement et de si grosse collère, donnarent à songer à l'empereur, si bien qu'il s'amodéra^ et visita le roy, et luy promist forces belles choses, qu'il ne tint pas pour ce coup pourtant.

Or, si ceste reyne parla bien à l'empereur, elle en dist encor pis à ceux de son conseil où elle eust au-

1 . En marge on lit ce passage rajouté par Brantôme et qu'il a biffé : Elle se retyra après en avojr sceu la mort par les chemins, l'allant trouver pour le secourjr et restaurer encor une autre fojs. Elle se retyra en une religion de famés, en Angoumoys, qu'on appelle Tusson, où elle y fist une quarantayne qui dura quatre moys, la plus austère et triste qu'on eust sceu voyr, jusques là que bien souvent elle faysoyt l'office de l'abesse et en tenoyt le rang à suy vre le servyce autant à la messe qu'aux vespres. J'ay veu cela, moy, estant peti tgarson aveq ma grand'mère qui estoyt sa dame d'honneur.

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