‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 54 sur 112 · modérer, modérer · texte numérisé non relu

modérer, modérer

dience; là où elle triiimph.i de bien dire et bien haranguer, et aveq' une bonne grâce dont elle n'estoit point despourveue. Et fist si bien par son beau dire, qu'elle s'en rendist plus agréable qu'odieuse ny fâcheuse; d'autant qu'aveq' cela elle estoit belle jeune veufve de I\I. d'Allençon, et en la fleur de son aage. Tout' cela est fort propre à esmouvoyr et plyer des personnes dures et cruelles. Enfin elle fit tant que ses raisons furent trouvées bonnes et pertinentes, et demeura en grand' estime de l'empereur, de son conseil et de sa court. Si est-ce qu'il luy voulut donner une venue, d'autant que ne songeant à l'expiration de son sauf-conduict et passeport, elle ne prenoit garde que son terme s'en approchoit. Elle sentist quelque vent que l'empereur, aussitost le terme escheu, la vouloit arrester ; mais elle, toute courageuse, monte à cheval, faict des traictes en huict jours qu'il en falloit bien pour quinze, et s'esvertua si bien qu'elle arriva sur la frontière de France le soir bien tard du jour que le terme de son passeport expiroit; et par ainsin fust bien trompée Sa Caesarée Majesté, qui l'eust retenue sans doutte si elle eust vouUeu enjamber sur ung autre jour hors de son sauf-conduict. Elle luy sceut aussi bien mander et bien escripre après, et luy en fayre la guerre lorsqu'il passa par France. Je tiens ce conte de madame la sénéchalle, ma grand'mère, qui estoit pour lors aveq' elle sa dame d'honneur.

Durand la prison du roy son frère, elle assista fort à madame la régente sa mère à régir le royaume, à

i . Cette phrase a été rajoutée en marge par Brantôme.

contanter les princes, les grands, et gaigner la noblesse; car elle estoit fort accoslable, et qui gaignoit bien le cœur des personnes pour les belles partyes qu'elle avoit en elle.

Bref, c'esloit une princesse digne d'ung grand empire. Outre tout cela, elle estoit très-bonne, douce, gratieuse, charitable, grand' ausmonnière et ne desdaignant personne. Aussi, lorsqu'elle fust morte, elle fut plainte et regretée de tout le monde.

Les plus sçavans à l'envy firent d'elle une infinité d'épitaffes, qui grec, qui latin, qui françois, qui italien, si bien qu'il y en ha ung livre encor' en lumière, tout complet et qui est très-beau ^

Geste reyne souloit sou van t dire aux uns et aux autres qui discouroyent de la mort et de la béatitude éternelle par amprez : « Tout cela est vray, mais « nous demeurons si longtemps morts soubz terre « avant que venir là ! » De sorte que j'ay ouy dire à ma mère qui estoit l'une de ses dames, et ma grand'mère sa dame d'honneur, que, lorsqu'on luy annoncea en son extrémité de malladie qu'il falloit mourir, elle trouva ce mot fort amer et reppéta aussitost ce que je viens de dire, et qu'elle n'estoit point encor' tant susannée' qu'elle ne peut encor' bien vivre quelques années*; car elle n'avoyt que sinquante

i. Le Tombeau de Marguerite de Valois.... fait premièrement en distiques latins par les trois sœurs princesses, en Angleterre, depuis traduictz en grec ^ italien et français.^ etc., Fans, 1551, in-8°.

2, Susannée, chargée d'années.

3, Elle était dans sa cinquante-huitième année.

deux ou troys ans\ Elle nasquit sous le 10® degré d'Aquarius-, que Saturne se séparoyt de Vénus par qualerne aspect', le 10 d'abvril 1492, à dix heures du soyr, au chasteau d'Angoulesme, et lut conceue l'an 1491, dix heures advant mydy et 17 minutes, le 1 1 de juillet. Les bons astrosites* pourroyent là dessus en fayre quelque composition. Elle mourust en Béarn, au chasteau d'Audaus", au moys de décembre l'an 1549. On pourra là dessus computer son aage. Elle estoyt plus vieille que le roy son frère, qui nasquit à Cognât, le 12 de septembre, à neuf heures du soyr, l'an 1494, sous le 21*^ degré de Gemini®, et avoy t esté conceu l'an 1 493, le 1 0 de décembre, dix heures du matin, fut roy le 11 de janvier 1514 ^, et mourut en 1 547.

Geste reyne prist sa maladye en regardant une comète qui paroyssoyt lors sur la mort du pape Paulo m, et elle-mesme le cuidoyt ainsin; mays possible pour elle paroyssoyt ; et soudain la bouche luy vint un peu de travers : ce que voyant son médecin, M. d'Escuranis, l'osta de là, et la fist coucher

i. Ce qui suit jusqu'à Après s'être résolue à la mort, ;i été rajouté en marge par Brantôme.

-2. Aquarius, le signe du Verseau.

3. « On appelle aspect, dit le Dictionnaire de Trévoux, la situation qu'ont les étoiles et les planètes, les unes à l'égard des autres en diverses parties du zodiaque. » Il y avoit quatre aspects.

Page 1