‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 3)Chapitre 67 sur 112 · MADAME MARGUERITE DE FRANCE. 13S · texte numérisé non relu

MADAME MARGUERITE DE FRANCE. 13S

coup et ay cogneu qui ne firent pas de mesmes; car ilz en prindrent très-bien.

J'av ouy dire à ung de ses maistres d'hostelz qu'elle mettoit en ung coffre tous les ans en réserve le tiers de son revenu, pour donner aux pauvres et surtout aux pauvres François passans. Voylà comment elle estoit bonne Françoise; et ne luy debvoit-on plaindre le bien qu'elle avoit emporté de France, car c'estoit toute sa joye lorsqu'elle oyoil de bonnes nouvelles, et son triste desplaisir quand elle en oyoit de mauvaises.

Quand les premières guerres y nasquirent, elle en prist si grand ennuy qu'elle en cuyda mourir ; et quand la paix fut faicte et qu'elle vint à Lyon veoir le roy et la reyne mère *, elle ne se peut saouler de s'en conjouir aveq' eux et de prier la reyne de l'entretenir bien, et se courroucer à plusieurs huguenotz, et en parlant à eux et en leur escrivant, de quoy ilz l'avoient esmeue, et les prier de n'y tourner plus; car ilz l'honoroient fort et avoyent en elle créance , d'autant qu'à aucuns elle leur avoit faict plaisir; et à grand peyne feu M. l'admirai eust jouy de ses biens de Savoie sans elle.

Lorsque les guerres civilles arrivarent en Flandres, elle la première nous en donna l'advis en tournant * de Malthe ; mais asseurez-vous qu'elle n'en fust point marrie : « car, disoit-elle, les Hespaignolz se resjouis-

1. Elle arriva à Lyon avec son mari le 4 juillet 1S65. Voyez le Voyage de Charles IX en France, par Abel Jouan {Pièces fugitives, par le marquis d'Aubais, tome I").

2, A notre retour de Malte.

(( soyent et se mocquoient de nous et de nos dis- « cordz : asture ilz en ont leur bonne part; ilz ne « s'en mocqueront plus. »

Elle se fit tellement aymer aux terres et pays de son mary, que, lorsqu'elle mourust, les pleurs et les larmes eurent tel cours parmy tout le peuple, despuis le plus grand jusques au plus petit, qu'elles ne se peurent jamais asseicher ny prendre fin. Aussi parloit-elle pour tous à monsieur son mary, quand ilz estoient en nécessité ou adversité, ou en peyne ou en faute, et luy requéroit grâce et pardon pour eux, qui bien souvant sans elle ny ses intercessions ne l'heussent heu. Aussi l'appelloient-ilz tous leur patronne.

Bref, c'estoit la bonté du monde ; au reste, comme j'ay dict, charitable, magnifique, libéralle, sage, vertueuse, si aecostable et douce que rien plus, et principallement à ceux de sa nation : car, quand ilz luy alloyent faire la révérance, elle les reeepvoit aveq' tel recueil qu'ilz en avoient honte ; et les gentilzhommes ung peu signalez les honnoroil de telle façon, que bien souvent elle ne vouloit parler à eux qu'ilz ne fussent couverts. Je sçay en quoy j'en doibs dire; car, parlant à elle une fois , elle me fist ce mesme honneur, et m'en pressa et commenda ' de telle façon, que je fus contrainct de luy dire : « Madame, « je crois que ne me tenez pour François, et que j'i- « gnore ce que vous estes, et le rang et le grade que (( vous tenez, estant du sang de noz roys que j'ho- « nore en vous honnorant comme il m'appartient. »

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